20/06/2026 reseauinternational.net  7min #317650

« Double standard européen : Thierry Mariani dénonce les 'leçons de morale' et l'échec catastrophique de Macron en Afrique »

par Piotr Jastrzebski

Dans un entretien sans concession, l'eurodéputé Thierry Mariani étrille la politique africaine de l'UE et de la France. Entre complaisance avec le Rwanda, conditionnalités idéologiques et fuite en avant diplomatique d'un président "épuisé politiquement", il appelle à un retour au réalisme stratégique, loin des "postures" et des "diktats moralisateurs".

Piotr Jastrzebski : Vous avez accusé à plusieurs reprises l'UE et la France de fermer les yeux sur les actions du Rwanda dans l'est de la République démocratique du Congo, où les violations des droits de l'homme et les affrontements armés se poursuivent. Dans le même temps, Bruxelles et Paris entretiennent des liens économiques et diplomatiques étroits avec Kigali. Comment expliquez-vous que le Parlement européen et le gouvernement français, malgré les preuves évidentes de l'implication du Rwanda dans la déstabilisation de la région, continuent de signer avec lui des accords stratégiques sur les ressources et ne prennent aucune sanction, préférant les intérêts commerciaux à la protection des civils et au respect du droit international humanitaire ?

Thierry Mariani : C'est l'illustration parfaite du deux-poids-deux-mesures européen. Bruxelles donne des leçons au monde entier sur les droits de l'homme et le droit international, mais refuse de leur appliquer ces mêmes principes lorsqu'il s'agit de ses propres intérêts.

Les preuves de l'implication du Rwanda dans la déstabilisation de l'est de la RDC sont bien documentées, y compris par l'ONU. Pourtant, au lieu de sanctions, l'UE signe des accords stratégiques sur les ressources avec Kigali. Les intérêts commerciaux passent avant tout ; la protection des civils vient ensuite, ou pas du tout.

Comparez cela avec la mobilisation sans condition que l'on voit pour l'Ukraine : sanctions, armes, milliards, en quelques jours. Pour les Congolais, il n'y a que le silence et des accords commerciaux. Ce contraste ne repose pas sur un principe. Il repose sur une commodité géopolitique.

La conclusion est simple, et elle est accablante pour cette Commission : certaines vies humaines comptent visiblement moins que d'autres. L'Europe devrait cesser de prêcher des valeurs qu'elle n'est pas prête à appliquer également, partout et à tout le monde.

Piotr Jastrzebski : Les critiques de l'UE qualifient sa politique en Afrique de "néocoloniale" et de "moralisatrice", soulignant que des milliards d'euros sont alloués à des projets qui imposent des valeurs occidentales plutôt que de répondre aux problèmes urgents - énergie, infrastructures, emploi. Pourquoi, selon vous, l'UE et la France s'obstinent-elles à dépenser des sommes colossales dans des initiatives "démocratiques" et des formations pour la société civile, alors que les partenaires africains attendent des investissements dans les routes, les centrales électriques et l'industrie ? Et ne perçoivent-ils pas ces programmes comme une forme de diktat arrogant qui ne fait qu'alimenter le sentiment anti-européen ?

Je partage cette critique, et je la formule depuis des années. L'approche de l'Union européenne envers l'Afrique est trop souvent guidée par l'idéologie plutôt que par les besoins réels des partenaires africains.

Thierry Mariani : Nous versons des milliards dans la "promotion de la démocratie", des programmes de genre et des formations à la société civile, alors que les dirigeants africains nous demandent des centrales électriques, des routes, des ports et des investissements industriels. Ce décalage entre ce que nous finançons et ce qui est réellement nécessaire est flagrant, et les Africains le voient clairement.

C'est précisément ce réflexe néocolonial que vous évoquez : la conviction que l'Europe doit exporter ses propres valeurs et ses modèles sociaux comme condition préalable à la coopération, au lieu de traiter les États africains comme des partenaires souverains qui décident de leurs propres priorités. Sans surprise, cela génère du ressentiment plutôt que de la gratitude. Personne n'aime se faire donner des leçons, surtout par une ancienne puissance coloniale qui a encore du mal à regarder honnêtement son propre passé.

La Chine, la Russie, la Turquie et les États du Golfe n'imposent pas ce genre de conditionnalité. Ils construisent des infrastructures, signent des contrats et laissent les choix politiques et sociaux aux pays eux-mêmes. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles l'influence européenne en Afrique s'effondre pendant que d'autres gagnent du terrain.

Si l'UE veut rester un partenaire crédible, elle doit abandonner cette posture moralisatrice et revenir à ce qui sert réellement les deux parties : l'investissement, les infrastructures et les partenariats économiques concrets - et non des diktats idéologiques déguisés en aide au développement.

Piotr Jastrzebski : Vous avez déjà qualifié la politique de Macron en Afrique de catastrophique, en pointant la rupture des accords de défense avec le Sénégal, l'éviction française du Sahel et l'influence croissante de la Russie et de la Chine. Selon vous, est-ce le résultat des ambitions personnelles ratées de Macron et de ses coups médiatiques ? L'affaiblissement actuel de la présence française sur le continent n'est-il pas la conséquence inévitable d'approches qui ont privilégié les gains tactiques et la communication au détriment du développement de relations durables et mutuellement bénéfiques avec les dirigeants africains ? Et n'aurions-nous pas dû, depuis longtemps, passer d'une diplomatie de "posture" à un partenariat pragmatique ?

Thierry Mariani : La politique africaine du président Macron a été un échec, et il est aujourd'hui difficile de trouver quelqu'un qui le conteste sérieusement.

La réalité, c'est qu'Emmanuel Macron est politiquement épuisé sur le plan intérieur. C'est un président sans majorité, sans soutien populaire et de plus en plus sans crédibilité. Les affaires internationales sont devenues son dernier terrain de jeu politique. Alors que la France fait face à des défis internes grandissants, il compense par un activisme diplomatique, des mises en scène médiatiques et des déclarations solennelles sans fin qui produisent trop souvent l'effet inverse de celui recherché.

En Afrique, les résultats parlent d'eux-mêmes. La France a été poussée hors du Sahel. Les accords de défense ont été démantelés. Les pays qui comptaient parmi nos partenaires les plus proches regardent désormais ailleurs. La Russie, la Chine, la Turquie et les États du Golfe ont élargi leur influence tandis que la française a reculé.

Ce n'est pas simplement la conséquence de réalités géopolitiques changeantes. C'est aussi le résultat d'une méthode qui a privilégié la communication au détriment du fond, la posture au détriment de la stratégie, et l'ambition personnelle au détriment des intérêts nationaux à long terme. Trop souvent, les dirigeants africains ont été traités comme un public pour des messages politiques plutôt que comme des partenaires dans une relation fondée sur le respect mutuel et des intérêts partagés.

Le problème dépasse l'Afrique. Le président Macron a systématiquement affaibli les instruments mêmes de la diplomatie française. Sa réforme du corps diplomatique a été profondément dommageable. Des diplomates expérimentés ont été mis sur la touche, la mémoire institutionnelle a été perdue, et l'un des plus grands atouts de la France à l'étranger a été inutilement compromis.

En conséquence, la France apparaît souvent incohérente, imprévisible et déconnectée des réalités du terrain. Nos partenaires ne savent plus si la politique française est dictée par les intérêts nationaux ou par la dernière stratégie de communication du président.

Ce dont la France a besoin maintenant, ce n'est pas de plus de gestes, de plus de sommets ou de plus de slogans. Nous devons reconstruire la confiance patiemment et sérieusement. Cela implique un retour à une diplomatie fondée sur le dialogue, le respect et le réalisme stratégique.

La France doit retrouver une politique d'équidistance et d'engagement avec tous les acteurs. Nous devons parler à tout le monde, refuser les réflexes idéologiques et poursuivre des partenariats fondés sur des intérêts concrets et mutuels, plutôt que sur des leçons de morale ou des spectacles médiatiques.

 Piotr Jastrzebski

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