21/06/2026 reseauinternational.net  7min #317772

La guerre que personne ne regarde : derrière les missiles, la bataille pour le contrôle du futur

par Dr Eloi Bandia Keita

Iran, AES, impérialisme et majorité mondiale : le crépuscule de l'ordre occidental et l'émergence du monde des blocs-civilisations.

L'histoire est parfois ironique. Les empires tombent rarement lorsqu'ils se croient fragiles ; ils vacillent au contraire lorsqu'ils se pensent indépassables. C'est précisément parce qu'ils confondent leur puissance avec une loi naturelle de l'histoire qu'ils deviennent incapables de percevoir les transformations qui s'opèrent sous leurs yeux. Rome ne vit pas venir la fin de son monde. L'Empire britannique continua longtemps à se penser au centre de la planète alors même que son déclin avait commencé. À son tour, l'ordre international façonné par l'Occident depuis 1945 semble aujourd'hui entrer dans une phase de remise en question profonde dont les conséquences dépasseront largement le cadre des crises actuelles.

La confrontation entre Israël et l'Iran, observée quotidiennement à travers le prisme spectaculaire des frappes aériennes, des missiles balistiques et des démonstrations de force militaires, masque en réalité une transformation géopolitique d'une tout autre ampleur. L'essentiel ne se déroule ni dans les airs ni sur les champs de bataille. L'essentiel se joue dans la lente reconfiguration des rapports de puissance mondiaux, dans l'érosion progressive de l'unipolarité occidentale et dans l'émergence d'un monde où plusieurs centres civilisationnels entendent désormais affirmer leur propre vision de l'ordre international.

Pendant près d'un demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale, l'Occident partagea la direction du monde avec le bloc soviétique. Puis survint l'effondrement de l'Union soviétique. Beaucoup y virent alors la consécration définitive du modèle occidental. La démocratie libérale, l'économie de marché mondialisée et les institutions internationales dominées par les puissances occidentales furent présentées comme l'horizon naturel de l'humanité. La mondialisation devait uniformiser les trajectoires nationales ; les frontières culturelles devaient progressivement s'effacer devant l'universalisation supposée d'un même modèle économique, politique et sociétal.

Cette conviction reposait cependant sur une erreur fondamentale : confondre un rapport de force historique particulier avec une vérité permanente.

Car pendant que certains proclamaient la fin de l'histoire, le reste du monde continuait d'écrire la sienne.

La Chine reconstruisait méthodiquement sa puissance industrielle et technologique. L'Inde consolidait son autonomie stratégique. La Russie retrouvait progressivement sa capacité d'action internationale. L'Iran apprenait à survivre sous sanctions. En Amérique latine, en Afrique et en Asie, de nouvelles générations de dirigeants, d'intellectuels et de décideurs commençaient à remettre en cause des dépendances héritées d'un autre âge.

Ce phénomène est aujourd'hui devenu suffisamment visible pour être identifié comme l'une des grandes dynamiques structurantes du XXIe siècle : l'émergence de ce que l'on pourrait appeler la majorité mondiale.

Cette majorité mondiale ne constitue ni une alliance formelle ni un bloc homogène. Elle ne partage ni les mêmes intérêts ni les mêmes systèmes politiques. Pourtant, un élément fondamental unit ces nations : le refus croissant de voir leur destin déterminé par des centres de pouvoir extérieurs à leurs propres espaces civilisationnels. De Pékin à Moscou, de New Delhi à Téhéran, de Brasilia à Bamako, une même aspiration se fait entendre, celle de la souveraineté, non pas comme slogan politique, mais comme capacité réelle à définir soi-même ses priorités, ses alliances et son avenir.

L'Iran constitue probablement l'une des illustrations les plus remarquables de cette dynamique. Depuis plus de quarante ans, le pays vit sous un régime de pression stratégique quasiment permanent. Sanctions économiques, isolement financier, cyberattaques, assassinats ciblés, opérations clandestines, campagnes médiatiques et menaces militaires se sont succédé avec une régularité remarquable. Pourtant, l'État iranien n'a pas disparu. Bien au contraire. Il a développé ses propres capacités scientifiques, ses propres filières industrielles, ses propres réseaux régionaux et sa propre culture de résilience.

La véritable leçon iranienne ne réside pas dans les missiles que le monde découvre aujourd'hui. Elle réside dans les universités, les laboratoires, les écoles d'ingénieurs et les centres de recherche qui ont permis à une nation soumise à des contraintes exceptionnelles de préserver son autonomie stratégique. Car aucune puissance ne résiste durablement grâce à la seule force militaire. Les armes protègent une souveraineté ; elles ne la créent pas. Les fondations réelles de l'indépendance se construisent dans la maîtrise du savoir.

C'est précisément là que se situe la guerre la plus importante de notre époque.

Pendant que les opinions publiques observent les mouvements de troupes et les frappes aériennes, une autre confrontation se déroule dans une relative discrétion. Cette guerre n'a pas pour théâtre principal les détroits maritimes ou les frontières terrestres. Elle se déroule dans les centres de données, les infrastructures numériques, les laboratoires d'intelligence artificielle, les réseaux satellitaires, les systèmes de cybersécurité et les architectures de communication qui structurent désormais le fonctionnement des sociétés modernes.

Pour la première fois dans l'histoire humaine, la puissance d'un État dépend autant de sa capacité à produire des algorithmes que de sa capacité à produire de l'acier. Les données sont devenues une ressource stratégique. Les infrastructures numériques constituent désormais des éléments critiques de souveraineté. Les récits médiatiques façonnent les perceptions collectives à une échelle jamais atteinte auparavant. Les conflits contemporains ne cherchent plus uniquement à conquérir des territoires ; ils visent également à influencer les consciences, orienter les perceptions et contrôler les représentations du réel.

La guerre moderne est devenue simultanément militaire, informationnelle, technologique et cognitive.

Cette réalité devrait interpeller tout particulièrement l'Alliance des États du Sahel.

Depuis sa création, l'AES est généralement analysée à travers une grille essentiellement sécuritaire. Les débats portent sur la lutte contre le terrorisme, la coopération militaire ou la réorganisation des partenariats stratégiques. Ces questions sont évidemment essentielles. Elles ne sont cependant qu'une partie de l'équation.

La véritable interrogation est ailleurs : l'AES aspire-t-elle simplement à garantir son indépendance politique ou souhaite-t-elle devenir un espace civilisationnel capable de produire sa propre puissance intellectuelle, scientifique et technologique ?

L'histoire offre une réponse sans ambiguïté. Aucune nation n'a durablement préservé sa souveraineté en demeurant dépendante du savoir produit par d'autres. Aucune civilisation n'a occupé une position centrale sans maîtriser les connaissances qui structuraient son époque. Hier, la puissance reposait sur la maîtrise des routes commerciales, des ressources naturelles ou des capacités industrielles. Aujourd'hui, elle repose de plus en plus sur la production de connaissances, sur l'innovation technologique, sur l'intelligence artificielle, sur la cybersécurité et sur la capacité à contrôler les infrastructures numériques qui organisent le fonctionnement du monde.

L'avenir de l'AES ne se décidera donc pas uniquement dans les casernes ou dans les sommets diplomatiques. Il se décidera tout autant dans les universités, dans les écoles d'ingénieurs, dans les centres de recherche, dans les laboratoires d'intelligence artificielle, dans les programmes de formation scientifique et dans les infrastructures technologiques capables de réduire les dépendances héritées de plusieurs décennies de marginalisation.

Le véritable défi n'est pas simplement de reconquérir une souveraineté politique. Il est de bâtir une souveraineté cognitive.

Car derrière les missiles qui traversent aujourd'hui le ciel du Moyen-Orient, derrière les sanctions, les crises diplomatiques et les affrontements médiatiques, se joue en réalité une bataille beaucoup plus fondamentale : celle du contrôle du futur. Les civilisations qui domineront le XXIe siècle ne seront pas nécessairement celles qui disposeront des plus vastes territoires ou des armées les plus nombreuses. Elles seront celles qui produiront les connaissances, les technologies, les innovations et les récits capables de structurer le monde de demain.

Les autres continueront à commenter l'histoire écrite par ceux qui auront pris la peine de l'inventer.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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