Une délégation talibane, invitée par l'UE, se rendra à Bruxelles pour des "discussions techniques" sur l'expulsion d'Afghans. Amnesty International dénonce la volonté de l'UE d'expulser des Afghans d'Europe "dans les griffes des talibans". Les organisations des droits de l'homme dénoncent une violation des droits humains fondamentaux, mais les responsables politiques de l'UE persistent et signent en pleine contradiction des valeurs affichées du bloc.
C'est en mai dernier que la Commission européenne a confirmé l'invitation prochaine des responsables talibans à Bruxelles pour des discussions sur le renvoi de migrants vers l'Afghanistan. Les 22 et 23 juin, une délégation talibane conduite par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Abdul Qahar Balkhi, doit se rendre à Bruxelles.
Ces "discussions techniques", initiées par la Commission européenne, porteront sur l'expulsion des Afghans des pays de l'UE qui ont été condamnés et qui ne peuvent plus résider légalement en Europe. Pourtant le pouvoir politique des talibans est une organisation non reconnue par l'UE. Auparavant, la Commission européenne, en coordination avec le Service européen pour l'action extérieure (SEAE), avait mené des "contacts exploratoires de niveau technique" avec les autorités de facto afghanes. Cette initiative avait été encouragée par plusieurs pays de l'UE, dont la Suède, la Hongrie, la Pologne et l'Allemagne, qui plaident pour un dialogue avec les talibans afin d'accélérer le processus d'expulsion.
La délégation talibane devrait rencontrer à Bruxelles de hauts responsables de la Commission européenne, du SEAE et des représentants de plusieurs États membres de l'UE, dont la Suède. La Commission européenne souligne que ces discussions ne constituent pas une reconnaissance de facto des talibans. Ce point a été réaffirmé par le porte-parole de la Commission, Markus Lammert, lors d'une récente conférence de presse.
La RTBF fait savoir que "la Belgique a reçu trois premières demandes de visas dans ce cadre", que "Maxime Prévot, ministre belge des Affaires étrangères, désapprouve l'invitation lancée par la Commission, mais explique ne pas pouvoir s'y opposer". Et "plusieurs ONG, indignées, demandent que la Belgique n'autorise pas la venue de représentants des Talibans", continue le média belge.
Amnesty International dénonce cette initiative. Pour l'ONG, c'est un scandale car "l'UE proclame depuis des années qu'elle n'accordait pas de légitimité au pouvoir des talibans sans amélioration substantielle des droits humains".
Amnesty International pointe aussi le comportement de la Belgique dans cette invitation même si Prévot riposte face à la venue d'une délégation talibane: "La Belgique figure parmi les 20 Etats membres de l'UE qui poussent la Commission européenne à négocier avec les talibans".
Concrètement les autorités de l'UE, qui déclarent défendre les valeurs démocratiques et soutenir des conflits dans le monde pour la démocratie, la liberté des femmes, des homosexuels, vont au final s'asseoir à la même table que des représentants d'un pouvoir politique dont le bilan en matière de droits humains, selon Amnesty International est "catastrophique".
"En Afghanistan, tous les voyants sont au rouge. Depuis l'arrivée des talibans au pouvoir, il y a cinq ans, les violations des droits humains s'accumulent et s'aggravent. Le droit des filles et des femmes est réduit à zéro. Les filles n'ont plus le droit d'étudier au délà du primaire. C'est dans ce contexte que la Cour pénale internationale (CPI) a décidé en juillet 2025 de délivrer deux mandats d'arrêt contre le chef suprême des talibans, Haibatullah Akhundzada, et le président de la Cour suprême talibane, Abdul Hakim Haqqani pour crimes contre l'humanité de persécution liée au genre", rappelle l'ONG.
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) s'est jointe à 82 autres organisations afghanes et internationales de défense des droits humains pour exprimer sa profonde inquiétude concernant la visite de cette délégation à Bruxelles.
Pour rappel, les talibans ont pris le pouvoir en Afghanistan en août 2021, s'emparant du pays au moment du retrait des troupes de la coalition occidentale. La plupart des pays, y compris les États membres de l'UE, ne reconnaissent pas le gouvernement du mouvement. L'UE maintient toutefois des contacts techniques avec lui en matière de sécurité, de migration et d'aide humanitaire. La délégation de l'UE en Afghanistan a rouvert ses portes à Kaboul en janvier 2022. Ses activités sont axées sur la coordination de l'aide humanitaire, le soutien aux populations vulnérables et la promotion des droits de l'homme. De nombreux pays européens entretiennent des relations diplomatiques avec l'Afghanistan par l'intermédiaire de leurs ambassades transférées à Doha.
L'annonce de la visite des talibans a suscité de vives réactions parmi les eurodéputés, les organisations politiques et les associations de la société civile, estimant qu'elle risque de légitimer un régime accusé de graves violations des droits humains. Quarante-sept eurodéputés des groupes sociaux-démocrates, de Gauche et des Verts ont signé une lettre adressée au ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, demandant le refus de visas à la délégation afghane.
La volonté des institutions européennes de dialoguer avec les talibans est principalement motivée par le durcissement de la politique migratoire de l'UE. Le 12 juin, le nouveau pacte migratoire, adopté par le Conseil européen au printemps 2024, est entré en vigueur. Il marque une rupture avec la politique de "porte ouverte" proclamée par l'Union à l'automne 2015 avec la décision de Merkel d'ouvir les frontières aux migrants illégaux, face à une augmentation spectaculaire des flux de réfugiés et de migrants sans papiers en provenance d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d'Asie du Sud. Désormais, au contraire, l'UE renforce les contrôles à ses frontières extérieures et procède à des expulsions plus efficaces des migrants sans papiers.
Le pacte sur la migration et l'asile comprend dix textes législatifs. Parmi eux figure une disposition relative au contrôle des ressortissants de pays tiers aux frontières extérieures de l'UE. Il instaure également un mécanisme de réponse aux crises et aux cas de force majeure, qui autorise les États membres de l'UE à appliquer des mesures exceptionnelles, y compris l'expulsion, si le système d'asile de l'UE est menacé par un afflux massif et soudain de réfugiés en raison d'événements géopolitiques ou, par exemple, d'une pandémie. Autre changement important: l'introduction d'un système de "solidarité obligatoire", qui permet une répartition proportionnelle des migrants entre les pays de l'UE si un ou plusieurs États membres connaissent un afflux important.
Le 17 juin, le Parlement européen a également approuvé une loi visant à accélérer le renvoi forcé des migrants sans titre de séjour légal dans l'UE (réglement retour).
Ce texte prévoit la création de centres de rétention pour migrants hors des États membres (par exemple, en Ouzbékistan ou au Tadjikistan). L'initiative a été adoptée en grande partie grâce au soutien des groupes politiques de centre-droit et d'extrême droite, recueillant 418 voix pour (218 contre et 30 abstentions). Après l'annonce des résultats, les partisans de la loi ont scandé: "Renvoyez-les!" La loi prévoit également des sanctions plus sévères, telles que la détention, pour les personnes qui refusent de quitter le territoire de l'UE malgré l'absence de titre de séjour. Les États de l'UE pourront installer des "hubs de retour" (création de centres de rétention à l'étranger) pour y renvoyer des personnes déboutées du droit d'asile. L'UE vise à construire des camps où elle y disposera ces migrants.
Ces dernières années, de nombreux pays de l'UE ont durci leurs politiques migratoires, et le nombre de demandes d'asile a commencé à diminuer. Mais les Afghans représentent historiquement l'une des principales sources de demandes d'asile en UE après les Vénézuéliens.
Les gouvernements européens, à l'exception de l'Espagne, répriment les migrants avec des mesures qu'ils jugeaient autrefois politiquement explosives. C'est un rêve devenu réalité pour l'extrême droite, comme pour les conservateurs. Les écologistes au Parlement européen qualifie le nouveau pacte migratoire de l'UE d'arsenal juridique au service d'une idéologie xénophobe.
Un grand nombre de réfugiés afghans ont été contraints de retourner dans des régions où persistent des problèmes de sécurité, où l'accès aux services de base est inexistant ou fortement limité, et où les infrastructures restent détruites.
Philippe Rosenthal
La source originale de cet article est Observateur continental
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