Journal dde.crisis de Philippe Grasset
25 juin 2026 (05H00) - Il existe des mots qui paraisse naître, ou qui dans tous les cas "apparaissent" à cause de l'emploi soudain considérable qu'on en fait. Des mots qui paraissent tout à fait nouveau et qui ne le sont certainement pas, dans tous les cas dont on ne réclamait pas l'usage. Avec le rythme et les moyens de la communication, l'effet de mode et le goût de la moutonnerie plutôt que la compréhension, vous imaginez la vitesse et la massification de l'épidémie. C'est le cas des deux terribles frères "ennemis jusqu'à la mort", la multipolarité et l'unipolarité ; on ne peut parler d'eux qu'à partir de la phrase "l'unipolarité face à la multipolarité."
Sur ce cas, je dirais que l'unipolarité avait éventuellement et épisodiquement arrêté mon attention, en raison de sa proximité voire sa similitude avec des notions telles que "globalisation" et "puissance expansionniste US". Par contre, la multipolarité m'intéressait beaucoup moins comme concept majeur. Je voyais la chose comme une réaction défensive contre l'unipolarité, comme une formule encgolant les diverses pays et puissances s'opposant à l'unipolarité : un concept de réaction presque naturel, soit quelque chose de secondaire par rapport à l'unipolarité, c'est-à-dire sans réelle essence propre.
On notera avec attention que je n'émets aucun jugement de valeur, d'engagement, ni rien de cette sorte dans ces remarques, mais bien une explication de ma perception de l'évolution de la situation générale au travers du sens des mots créateurs de situations fondamentales, - surtout des mots existants soudain devenus essentiels ou des mots antiques remis à jour dans une situation leur redonnant leurs valeurs éternelles. Je comprenais parfaitement les prises de position d'un Douguine, apôtre de la multipolarité, et cette fois dans le sens de l'engagement et du soutien affirmés, droit et vent debout contre l'unipolarité (What else ?), mais je la voyais comme une réaction typiquement russe, avec toutes les vertus russes en action, et là aussi dans une volonté d'affrontement de l'Occident (de l'unipolarité) à la suite de son "agression civilisationnelle". Si l'on veut, je faisais de la multipolarité un choix tactique chaleureux tandis que je considérais l'unipolarité comme une entité stratégique évidemment maléfique sinon satanique, dont je ne savais que faire du point de vue de la perception dans le classement de mes divers concepts et conceptions dans mes analyses des événements en-cours ; un concept écrasant, dominant l'affrontement de la GrandeCrise,.
Intronisation de la multipolarité
Venons-en au sujet du jour. On a lu sur ce site, hier, un texte extrêmement fondateur pour mon compte, du Japonais Kazuhiro Hayashida sur la multipolarité face à l'unipolarité, où il introduit au même niveau d'une essence propre cette fois portée par chacun des deux, le terme-conceptuel d'"entropie"... Chapeau bas devant lui, qui a usé sans crainte ni passion de ce que je nommerais, sans originalité mais qui nous manque tant aujourd'hui, la "sagesse asiatique". Son travail, en apparence scientifique (ou "géopolitique") est une démarche d'un ordre métahistorique qui ne rompt pas pour autant avec la réalité et la fluidité des situations terrestres en-cours, ce qui fait remonter la situation de ces événements au niveau de la GrandeCrise.
Ci-après, je reprends les derniers paragraphes de son texte, où il résume et conclut son propos. C'est dans un souci de ne pas trop charger mon texte, de ne pas enchafouiner l'esprit du lecteur ; mais surtout un souci de montrer combien les événements cités sont proches de nous, presque notre quotidien, et d'autre part l'entropie toujours présente... Une présentation où la basse histoire et la plus haute métahistoire montrent une complicité complète.
"À partir de ces faits, le libéralisme, le néolibéralisme, l'unipolarité et l'augmentation de l'entropie peuvent être définis comme une seule et même structure continue. Le libéralisme est le principe de dissolution de l'ordre qui apparaît à chaque époque, et le néolibéralisme en est la forme moderne, marchande, financière et institutionnelle. L'unipolarité en est la forme dans l'ordre mondial. L'augmentation de l'entropie en est la conséquence civilisationnelle. Le libéralisme abstrait les liens concrets qui constituent la société, le néolibéralisme traite ces unités abstraites sur le marché. L'unipolarité unifie ce traitement à l'échelle globale. Résultat: la société perd son centre, ses frontières, sa mémoire, sa vocation, sa religion, sa famille, sa protection étatique et glisse vers une condition de haute entropie.La multipolarité est le contrôle civilisationnel contre ce processus. Elle réprime l'entropie sociale en permettant à chaque civilisation de préserver son propre centre, ses frontières, sa mémoire, son ordre professionnel, sa religion, sa protection étatique et sa structure familiale. La multipolarité n'est pas une idéologie qui unifie le monde selon une norme unique, mais une forme d'ordre où plusieurs civilisations maintiennent leur ordre interne tout en entrant en contact et en gérant la friction à leurs frontières par la distance. C'est là la force de l'ordre oriental. Les systèmes d'investiture, les lignées royales, les rites, la religion, la communauté, la vocation, la famille et la terre doivent être compris comme des technologies civilisationnelles de régulation de l'entropie sociale.
La véritable droite et la véritable gauche sont également redéfinies dans cette structure. La vraie droite préserve la terre, la religion, la lignée royale, la famille, l'État et la continuité historique. La vraie gauche préserve le peuple, la vocation, le travail, la protection communautaire et l'élan prolétarien antigouvernemental. Les deux ne sont pas la droite et la gauche à l'intérieur du libéralisme ; ce sont les deux ailes qui résistent, chacune à leur manière, à la dissolution de l'ordre libéral. Sur la ligne réduite du libéralisme, droite et gauche sont opposées comme ennemis ; mais dans une perspective circulaire, ces deux ailes se dressent directement face au libéralisme.
L'essence de la multipolarité face à l'unipolarité est l'opposition entre la régulation de l'entropie et son accroissement. La multipolarité orientale maintient l'ordre social par des centres et des frontières de civilisation multiples. L'unipolarité occidentale tente d'unifier le monde par une norme unique, l'individualisme et la marchandisation, et dans ce processus, elle décompose la société de l'intérieur.
Le néolibéralisme est la forme contemporaine de domination qui exécute cette décomposition au nom du marché, de la finance, des institutions et de la gestion technologique. Le libéralisme en est le principe spirituel, l'unipolarité sa forme dans l'ordre international, et la montée de l'entropie sa conséquence. Défendre la civilisation, c'est restaurer l'axe temporel, redéfinir ce qui ne peut être acheté ou vendu, et réorganiser une société qui glisse vers la décomposition infinie autour de centres communs de sens : frontière, mémoire, vocation, religion, famille et fonctions de protection de l'État."
De 'Katrina' à Derrida
Dans notre assez long cheminement dans tout le matériel 'dedefensa' (dd&e, dde.org), le concept d'entropie a fait discrètement mais décisivement son apparition, alors que notre travail ne s'aventurait pas encore vers des domaines métaphysiques (métahistoriques). Mon désir profond a toujours été de garder fermement l'esprit sur les événements en-cours, et là-dessus s'est greffée puis approfondie l'idée d'accaparer le domaine de la métaphysique qui lui soit directement lié. On sait qu'un jugement d'Alain Finkielkraut, beaucoup plus tard, résumait parfaitement cette ambition, - quoique je ne crois pas, personnellement, qu'il ait appliqué la formule, restant parfaitement intellectuel en soi-disant intégrer les événements en-cours sous une forme émotionnelle et de leçon de morale qui n'avait aucun lien sérieux avec la réalité.
"Nous ne disposons plus aujourd'hui d'une philosophie de l'histoire pour accueilli les événements, les ranger et les ordonner. Le temps de l'hégéliano-marxisme est derrière nous. Il est donc nécessaire, inévitable de mettre la pensée à l'épreuve de l'événement et la tâche que je m'assigne, ce n'est plus la grande tâche métaphysique de répondre à la question "Qu'est-ce que ?" mais de répondre à la question "Qu'est-ce qu'il se passe ?"... "
Ainsi l'"entropie" vint-elle à notre et à ma rencontre. D'abord, sous la forme d'une loi thermodynamique dont le principe me fascina au-delà de tout ce que les sciences pouvaient m'offrir. L'idée même pouvait parfaitement s'adapter au spectacle du monde, de la pensée, du déclin, etc., tout en sollicitant constamment la métahistoire la plus haute. Elle s'y inséra parfaitement. Nous fîmes usage du concept dans ce sens très variable dès les premières années 2000, et si le mot "entropie" est fort peu repris dans notre moteur de recherche, c'est parce qu'il est devenu aussitôt un mot habituel de notre vocabulaire courant.
Ainsi, et d'une façon qui renvoie à notre texte de référence, - heureux et révélateur hasard, - le mot est repris pour la première fois dans notre moteur de recherche, le 20 août 2006. D'une façon très révélatrice, il ne concerne pas l'ouragan 'Katrina' de août 2005, mais les suites de cet ouragan observées un an après, avec l'effort absolument nul de reconstruction, le laisser-aller du "désordre entropique", comme une sorte de jouissance que s'offre la capitalisme américaniste.
"... Le schéma de déstructuration de l'américanisation/globalisation est respecté comme un scénario d'Hollywood. Qu'il le soit aux USA mêmes est à la fois révélateur et prometteur. [...]" Il est en effet question d'âme. La mort qu'apporte le capitalisme américaniste, - le capitalisme précisément de cette sorte prédatrice, - est quelque chose qui agresse effectivement la structure fondamentale et la spiritualité de la vie. Il n'est pas suffisant d'écrire que ce capitalisme tue, parce qu'on peut tuer par inadvertance, par inconscience, etc., et que l'Histoire est pleine de ces circonstances qui ressortent de la tragédie dont elle est faite. Il faut constater que cette forme morbide d'action mécaniste porte en elle quelque chose qui ressemble au goût d'une mort particulière, une mort stérile et niveleuse, une mort entropique qui semble capable de rendre effectivement infécond tout ce qu'elle touche, qui semble rendre inéluctables les effets prédateurs qu'elle engendre à terme."
Puis, très vite, l'entropie étant entrée dans notre vocabulaire de base, elle s'installa en sous-bassement de tous les poussées et les tendances, de toutes les entreprises de destruction des normes et principes de la civilisation. Mais entretemps, les choses allant si vite, et la destruction s'étant installée partout, de la déconstruction à la politiqueSystème, un énorme phénomène d'inversion se développa faisant des destructeurs, des entropistes, des braves petits soldats de la destruction-entropiste des œuvres d'ores et déjà accomplies de la destruction et de l'entropie. Ce point fut noté et largement développé avec le bout de chemin que nous fîmes avec les déconstructeurs (sous la houlette de Derrida, notamment, dans notre texte du 10 février 2020 ("Déconstruction du déconstructeur ")... L'entropie n'est pas citée mais elle est partout, jusque dans son rôle paradoxal de mortelle inversion :
"Au reste, on conviendra que ce rangement ne contredit en rien celui, plus général, que nous proposons avec la thèse du "déchaînement de la Matière". Il s'y insère parfaitement, avec cette proximité jusqu'à l'intimité de la volonté de déstructuration (et la dissolution des esprits et des formes), de déstructuration-dissolution, de "déconstructuration", qui est le caractère même de la modernité, aussi bien que des phénomènes que nous observons, en constante progression depuis plus de deux siècles et entrés dans une phase d'accélération foudroyante depuis un quart de siècle et particulièrement depuis 2001 ; cette "déconstructuration" passant par l'évolution irrésistible de la surpuissance à l'autodestruction en finissant par une attaque de "déconstructuration" prenant pour paradoxale cible ultime, - puisque rien d'autre ne subsistait et que la "déconstructuration" est la seule activité possible de cette surpuissance, - les structures et les constructions que le Système avait édifiées pour déstructurer et déconstruire le monde."
La multipolarité acquiert son essence
Emportés par ce mouvement furieux d'entropisation et de contre-entropisation à l'intérieur de l'ensemble unipolaire, il est vrai et assuré que nous ne prêtâmes pas assez attention à la véritable nature de la multipolarité. Hayashida nous fait le somptueux cadeau de le faire entrer dans notre galerie monstrueuse de la guerre de l'entropie aux dimensions métahistoriques, liant ainsi encore plus fermement ce concept désormais à dimension métahistorique aux analyses de la dedefensa.org courante. Désormais, nous sommes parfaitement convaincus de la validité extrêmement probable de la mission de stabilisateur d'une entropie largement spiritualisée dans le cadre de la multipolarité, - une sorte d'emprisonnement de l'entropie dans des normes tendant vers l'harmonie et la stabilité comme à des vertus spirituelles fondamentales, - contre la volonté non plus anéantissante mais autodestructrice de l'entropie façon-unipolarité.
Hayashida nous donne des exemples convaincants qui rencontrent des tentatives et des ambitions courantes, surtout aux États-Unis, mais également dans les pays ou groupes de pays européens les moins stupides... Exemples de la droite et de la gauche, selon qu'elles sont ennemies dans le système unipolaire, lorsqu'elles deviennent populistes et alliées dans l'antiSystème multipolaire. Le discours des 'Young Turks' américains est à cet égard irrésistible.
"Sur la ligne réduite du libéralisme, droite et gauche sont opposées comme ennemies ; mais dans une perspective circulaire, ces deux ailes se dressent directement face au libéralisme."
• Si tout cela éclaircit et hausse de façon décisive l'enjeu et l'affrontement, il ne résout évidemment en rien son évolution. Au contraire, il le rend infiniment plus complexe et dépassant décisivement l(œuvre humaine en pleine confusion de l'impuissance.
• Au contraire, il nous conduit à considérer la nécessité d'actions extérieures à nos capacités, à nos pouvoirs, à nos conceptions. Dans une telle occurrence, on voit mal comme une action, ou un enchainement d'actions terrestres, pourrait conduire à une "victoire" du multilatéralisme, quels que soient les signes encourageants par rapport au désert conceptuel des années 1990, aussitôt après la Guerre Froide.
• Mais il ne faut pas s'étonner d'un tel dénouement qui nous laissent seuls et totalement impuissants sinon ridiculisés face à une terra incognita qui ne semble pas du tout de notre monde, qui décidément n'est pas de notre monde. Personnellement, pour l'avoir suggéré de multiples fois, c'est bien ce que j'ai toujours pensé lorsqu'il s'agit d'évoquer l'avenir de notre entreprise humaine.
• Conclusion ? Le jeu devient d'une clarté presque aveuglante (de toutes les façons, nos yeux ne voient plus rien et nos esprits sont à cette mesure) dans ses enjeux et cosmologiquement d'une complexité inouïe et bien entendu surhumaine dans sa réalisation. Dieu a bien mérité de nous pour avoir construit le pire selon les enseignements du Mal et brusquement réalisé qu'il fallait tout en détruire. Alors, on dit ceci : maintenant, nous attendons, tout hybris et vanité pulvérisées, et prions et espérons "un petit coup de la main de Dieu". La recette n'est pas nouvelle, les Anciens avaient déjà compris.