27/06/2026 legrandsoir.info  10min #318319

Assange, la presse et les guerres.

Marie-France DEPREZ

La presse, nous la défendons et nous la critiquons. La presse a-t-elle deux visages ? Est-elle une entité à deux têtes ?
A voir la façon différente de travailler des journalistes, on pourrait croire qu'il en est ainsi. Mais en fait non, il a les journalistes, la presse indépendante dont le travail est d'informer et puis de pseudo-journalistes qui diffusent ce que le pouvoir les laisse ou les invite à diffuser.
Pour confirmer cette différence, il suffit de regarder de près les textes qui guident le travail des journalistes. On les retrouve dans les chartes éthiques de la profession, des textes adaptés à cette profession reposant sur d'autres textes importants du droit international- notamment la Déclaration universelle des droits de l'homme. L'un de ces textes, la Charte mondiale d'éthique des journalistes (1), a été adopté par la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) en 1954. Depuis elle a été adaptée, l'approbation de sa dernière adaptation, c'était au Congrès de Tunis en 2019.
Cette Charte comporte un Préambule et 16 articles. Elle précise les droits et les devoirs des journalistes. Le Préambule de la Charte énonce que : "La responsabilité du/de la journaliste vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, notamment à l'égard de ses employeurs et des pouvoirs publics.". D'autres articles portent sur le respect des faits, les conflits d'intérêt, la protection des sources, la protection des conditions de travail des journalistes etc.

Julian Assange et WikiLeaks.
En fondant WikiLeaks, Julian Assange voulait en particulier protéger les sources, notamment les lanceurs d'alerte, leur permettant de révéler des éléments importants auxquels ils peuvent, par exemple, avoir accès de par leur travail. Cela sans risquer de tout perdre. C'est pour cette raison que la plate-forme WikiLeaks protège l'identité des sources en les anonymisant. Plus d'une fois, Julian Assange a répété que ce n'est pas la source et sa position dans le monde qui comptent mais le contenu des documents qu'elle fournit. Pour pouvoir être publiés, ces documents doivent tout d'abord être authentifiés. C'est le point principal avec celui de l'intérêt public. Julian Assange pensait aussi que grâce à cette protection, plus de lanceurs d'alerte oseraient franchir le pas.
Mais il y avait plus­, Assange voulait que les documents soient accessibles au public de façon à ce que celui-ci puisse vérifier la vérité de ce que les journalistes expriment. C'est cela qu'il conçoit comme un journalisme scientifique. Cela ne veut pas dire cependant que le journaliste doive être "neutre", "objectif". Les journalistes comme tous les citoyens peuvent avoir des opinions et ils peuvent bien sûr les exprimer mais ces opinions et les faits décrits et expliqués doivent être différenciables, pas mélangés.
Bien sûr, publier ce genre de documents nécessite un très gros travail. Il faut par exemple expurger les documents des noms de lieux et surtout de personnes que les révélations pourraient mettre en danger.
C'est ce travail qui avait notamment été accompli dans le "Bunker" de The Guardian lorsqu'en novembre 2010, avec d'autres grands journaux (The New-York Times, Der Spiegel, Le Monde, El Pais), des journalistes pour la première fois associés avaient travaillé à publier des textes importants - 250.000 câbles diplomatiques - mettant en cause les États-Unis et bien d'autres pays à travers ces câbles. En dehors du travail d'effacement des noms, dans certains cas, il faut parfois rendre lisible et compréhensible des rapports militaires. Il faut rendre accessibles au public des textes révélant des malversations, de la corruption, des crimes de guerre, des documents rédigés par des responsables de ces crimes eux-mêmes. Révéler de tels faits est très risqué mais, comme indiqué dans la Charte éthique, il relève de la responsabilité des journalistes de publier les documents qu'ils ont reçus ou obtenus de sources lorsque ceux-ci sont d'intérêt public. Bien sûr, dans le cas précis des documents sur les guerres d'Irak et d'Afghanistan, Assange connaissait le prix de telles révélations. Il savait que ce serait inacceptable pour les États-Unis. Et les États-Unis n'ont pas accepté. La volonté d'informer le public était cependant la chose primordiale et elle le reste.
Assange a, pour ces raisons, été privé de liberté pendant 14 ans. Le but était non seulement de le faire taire mais aussi de menacer tous les autres journalistes qui comme lui oseraient dire la vérité sur le pouvoir, sur les guerres. Certains des journalistes qui avaient travaillé avec lui sont restés à ses côtés. D'autres ont regardé ailleurs, d'autres encore n'ont pas hésité à l'accuser.
Ici encore, on voit se dessiner la ligne entre les journalistes qui veulent informer et donc diffuser les documents qu'ils ont reçus et ceux qui préfèrent entrer dans les bonnes grâce des puissants et se soumettre.

Assange a été libéré.
Aujourd'hui, Julian Assange est libre, l'homme est libre mais le combat n'est pas fini car, les États-Unis n'ont pas hésité pour condamner le fondateur de WikiLeaks, emblématique du journalisme scientifique, à utiliser une loi sur l'espionnage, l'Espionage Act qui date de 1917 et dont la cible a, dès l'origine, été élargie, d'abord aux opposants à la guerre (le mouvement pacifiste était fort aux États-Unis à l'époque), puis aux lanceurs d'alerte et enfin aux journalistes.
Avec Julian Assange, cette loi a été utilisée pour la première fois contre un journaliste. En aucun cas, les journalistes ne peuvent être considérés comme des espions alors même qu'ils informent les peuples en se basant sur des documents authentiques. S'ils reçoivent de tels documents de lanceurs d'alerte, ils ont le devoir d'en informer les populations. C'est ce que doit être l'information. Et aujourd'hui, nous devons nous battre pour cela.
Aux États-Unis même, des membres du Congrès -dont la représentante RashidaTlaïb- et des associations (Defending Rights and Dissent) veulent faire réformer cette loi et ainsi mettre fin aux abus à l'encontre des lanceurs d'alerte et des journalistes. Le 12 mars dernier, Rashida Tlaib a présenté au Congrès une proposition de loi : Daniel Ellsberg Press Freedom and Whistleblower Protection Act pour que l'Espionage Act ne puisse plus jamais être utilisé contre un lanceur d'alerte ou un journaliste.
Ce combat permettra non seulement de rendre justice à Assange mais aussi d'empêcher toute criminalisation du journalisme à l'avenir.

Assassinat de journalistes en Palestine.
Bien sûr, il existe des criminalisations pire encore. Depuis la libération d'Assange, Israël a porté à un niveau plus élevé la volonté de faire taire la vérité, en assassinant de façon ciblée plus de 300 journalistes simplement parce qu'ils voulaient faire connaître le génocide à Gaza. Des hommes et des femmes sont assassinés parce qu'ils et elles filment le génocide, le photographient, écrivent sur le génocide en cours dans leur pays, contre leur peuple. Ils et elles représentent pour Israël des dangers à éliminer. Visés directement, tués par des drones qui parfois exécutent aussi leur famille, leur entourage. D'autres fois, ce sont les secours qui sont empêchés de leur venir en aide. Beaucoup de leur noms sont connus et recensés sur des sites. Un dessinateur italien, Gianluca Costantini, a fait leur portrait. Certains pourtant restent anonymes, tués dans les bombardements qui détruisent les habitations des Gazaouis. Cessez-le-feu ? Vous avez dit cessez-le-feu, les assassinats ciblés de journalistes continuent, le génocide continue...

Israël continue aussi au Liban, assassinant là aussi les journalistes honnêtes qui font leur travail d'information. Mêmes méthodes, cibler directement, empêcher la venue des secours...
Les criminels voient comme un crime, le journalisme qui dénonce leurs crimes.
Pour contrer les faits, il existe encore une autre méthode, inviter des journalistes internationaux - interdits d'entrer à Gaza - à participer à des tours organisés. Les journalistes invités sont guidés par des responsables de l'armée, les journalistes pourront alors dire ce qu'ils ont vu, c'est-à-dire ce qu'on leur aura montré et commenté. Le journalisme embarqué, ce n'est pas du journalisme.

Priver le peuple d'information et l'abreuver de mensonges. 
Le but est non seulement d'empêcher les peuples de connaître les crimes de guerre, les malversations et la corruption mais il est aussi, grâce à une presse soumise, de les mettre en condition d'accepter une militarisation qui ne sert que les marchands d'armes.
Le pouvoir de l'information est grand et c'est justement parce que l'information a un très grand pouvoir que les dirigeants veulent pouvoir la contrôler. Quand Julian Assange dit que les peuples n'aiment pas la guerre et qu'il faut leur mentir pour les y entraîner, il nous dit que c'est à travers l'information contrôlée par les dirigeants que les mensonges sont déversés et répétés, jusqu'à être crus. Dans une interview en 2011, il présente la "mauvaise presse" comme l'ennemi principal.(2)
Nous sommes dans une période où non seulement les mensonges sont utilisés pour faire accepter la guerre en la présentant comme un risque inévitable mais aussi pour faire en sorte que nous acceptions une militarisation de la société et le vol des budgets des services d'aide aux populations - santé, enseignement, justice etc - pour renforcer cette militarisation.
Renforcer la presse indépendante qui résiste à ce courant dévastateur est un devoir.

Alimenter des guerres médiatiques.
L'utilisation de l'information peut mener à de véritables guerres médiatiques. Le cas de "El Mercurio" au Chili, est connu. Dans les années 70, ce quotidien a mené une campagne médiatique mensongère destinée à préparer le coup d'état du 11 septembre 1973 contre Salvador Allende. Mais ce type de campagne n'a jamais cessé. La presse, y compris internationale, se déchaîne contre des pays qui refusent le contrôle étasunien. Les pays qui résistent à l'impérialisme, qui défendent leur souveraineté et cherchent à construire des sociétés plus égalitaires, plus justes sont la cible de telles campagnes. Campagnes contre le Venezuela, contre Cuba. Les campagnes médiatiques ne sont pas moins graves que les autres, elles peuvent saper "le moral" des populations, faire basculer les hésitants et les indécis. Elles sont particulièrement actives dans les périodes électorales et dans les périodes de crises. Cette semaine même, le président sortant de Colombie, Gustavo Petro a dénoncé une opération d'envergure menée pour empêcher que le pouvoir reste aux mains des progressistes lors des élections présidentielles 2026.
Ces campagnes cherchent aussi à préparer les populations européennes à, pour le moins, minimiser les agressions. En présentant par exemple des dirigeants (Maduro, Diaz-Canel) comme des dictateurs, le but est bien de faire accepter des agressions - celle contre le Venezuela, le renforcement des sanctions comme l'embargo sur le pétrole contre Cuba et même une guerre totale comme en Iran. Lorsque les agressions ont lieu, on retrouve dans la presse une forte tendance à les justifier en en appelant aux droits de l'homme et à laisser de côté les violations du droit international.
Dans une récente interview, Maurice Lemoine faisait remarquer que dans une période où le peuple cubain souffre particulièrement à cause des mesures oppressives mises en place par les États-Unis et qui provoquent non seulement des difficultés énormes dans la vie quotidienne, mais sont réellement meurtrières, empêchant les hôpitaux de fonctionner normalement, les services de néonatologie notamment, dans une telle période, le quotidien Le Monde titre sur, et seulement sur, l'augmentation de la répression se situant ainsi dans le droit fil de l'Union européenne qui a adopté le 18 juin une résolution sur Cuba dans laquelle elle affirme que "la crise humanitaire actuelle [...] n'est pas le produit d'un embargo extérieur, mais la conséquence directe du modèle et des échecs du régime".

Et pour ce qui est de punir les journalistes indépendants, l'Europe n'est pas en reste, ici aussi le journalisme est parfois considéré comme un crime. L'Europe prive certains journalistes de leurs droits, les font passer pour des espions. C'est le cas par exemple de Hüseyin Dogru, un journaliste allemand qui a été privé de tous ses droits civiques pour avoir informé sur la Palestine et sur les manifestations de soutien à la résistance palestinienne.

Deux ans après la libération d'Assange, le combat n'est pas fini.
Le droit à l'information reste en danger et doit être défendu.

(1) )  ifj.org

(2) ) youtube

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