27/06/2026 reseauinternational.net  5min #318356

Moscou veut démanteler l'empire militaire américain par le droit international

par Franck Pengam

  • Dmitri Medvedev a appelé, au Forum juridique de Saint-Pétersbourg, à créer des mécanismes contraignants pour démanteler les bases militaires étrangères dans le monde.
  • Les États-Unis opèrent entre 750 et 800 installations militaires dans environ 80 pays : une présence sans précédent dans l'histoire contemporaine en temps de paix.
  • Pourquoi Moscou choisit-il le terrain juridique et diplomatique plutôt que militaire pour contester l'ordre sécuritaire mondial ?
  • Le Sud global, fort d'une expérience directe de l'hébergement de bases étrangères, est-il la véritable cible de cette offensive russe ?

La déclaration de Dmitri Medvedev au Forum juridique international de Saint-Pétersbourg ne constitue pas, en soi, une rupture diplomatique. Elle s'inscrit dans une doctrine russe bien établie sur la multipolarité et la contestation de l'ordre occidental. Mais la forme juridique que Moscou entend désormais donner à cette contestation mérite qu'on s'y arrête sérieusement, car elle révèle une stratégie plus sophistiquée que le simple discours anti-OTAN.

Le vice-président du Conseil de sécurité russe a appelé à la création de mécanismes juridiques contraignants visant à démanteler le réseau de bases militaires étrangères que les États-Unis et leurs alliés ont déployé sur tous les continents. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : Washington opère entre 750 et 800 installations militaires dans environ 80 pays et territoires. Aucune autre puissance dans l'histoire contemporaine n'a jamais maintenu une présence militaire d'une telle ampleur en temps de paix.

"C'est pourquoi il est nécessaire de développer des mécanismes juridiques spécifiques visant à démanteler le système actuel de présence militaire étrangère que l'Occident impose à d'autres pays."

Cette phrase, prononcée par Medvedev, contient une charge analytique que l'on aurait tort de réduire à de la propagande. Le mot clé est "impose". Car derrière la sémantique se pose une vraie question de fond : dans quelle mesure les États qui accueillent des bases américaines l'ont-ils librement décidé, et dans quelle mesure subissent-ils des pressions structurelles qui rendent ce consentement difficile à distinguer d'une contrainte déguisée ? C'est précisément la question que la grille réaliste oblige à poser, et que les chancelleries occidentales préfèrent généralement esquiver.

Moscou veut transformer l'empire militaire américain en dossier juridique mondial. Derrière les 750 à 800 bases déployées par Washington dans environ 80 pays et territoires, Medvedev pose une question que l'Occident refuse d'affronter : ces présences militaires relèvent-elles...  pic.twitter.com/rthVAak9CU

- GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff)  June 26, 2026

Le droit international comme terrain de combat

La stratégie russe est ici clairement identifiable : puisque le rapport de force militaire est défavorable face à l'OTAN en termes de projection globale, Moscou cherche à ouvrir un second front, juridique et diplomatique, en mobilisant les normes mêmes que l'Occident a longtemps utilisées à son avantage. C'est une forme de jiu-jitsu institutionnel, cohérente avec la vision russe d'un monde où les règles ne doivent pas rester le monopole des puissances atlantiques.

Medvedev le dit sans ambiguïté : les bases étrangères "provoquent des tensions internationales et régionales". Ce constat n'est pas infondé. La présence militaire américaine au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est ou aux portes de la Russie n'a pas engendré la paix stable que promettent ses défenseurs. Elle a nourri des ressentiments, des asymétries et des dynamiques de confrontation que l'on paie aujourd'hui en Ukraine, en mer de Chine ou ailleurs. Ignorer ce lien de causalité parce qu'il est mis en avant par Moscou serait une erreur d'analyse.

La question de l'effectivité de ces futurs mécanismes juridiques reste entière. Les institutions internationales, à commencer par l'ONU, sont de facto gouvernées par les équilibres de puissance entre leurs membres permanents. Aucune résolution ne contraindra Washington à fermer ses bases en Allemagne, au Japon ou en Corée du Sud si Washington ne le souhaite pas. Medvedev le sait pertinemment. L'objectif n'est donc pas tant d'obtenir un résultat normatif immédiat que de construire un récit alternatif à l'échelle mondiale, notamment en direction du Sud global.

Le Sud global comme audience stratégique

C'est là que réside le véritable enjeu de cette offensive diplomatique russe. Moscou s'adresse moins aux capitales européennes, acquises à la vision atlantiste, qu'aux pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine qui ont une expérience directe, et souvent douloureuse, de ce que signifie héberger une base militaire étrangère sur leur sol. Pour ces États, le discours russe sur la souveraineté et le non-alignement résonne avec une force que les diplomates occidentaux sous-estiment régulièrement.

Le contexte immédiat ne peut être ignoré. Cette prise de position intervient alors que les frappes ukrainiennes par drones se multiplient sur le territoire russe, y compris contre des raffineries pétrolières stratégiques. Moscou accuse ouvertement les services de renseignement occidentaux de fournir des données de ciblage aux forces ukrainiennes, transformant de facto le conflit en confrontation directe, même voilée, entre la Russie et l'OTAN. Dans ce contexte de pression croissante, le recours à l'arme juridique est aussi une réponse politique interne : montrer que la Russie dispose d'autres leviers que le seul affrontement militaire.

Ce qui se joue à Saint-Pétersbourg, ce n'est donc pas un débat académique sur le droit international. C'est la tentative russe de requalifier juridiquement et moralement le rapport de force global, en imposant l'idée que la présence militaire américaine n'est pas une garantie de sécurité collective, mais une forme d'occupation déguisée. Que l'on partage ou non cette analyse, elle correspond à la perception d'une majorité croissante d'États dans le monde. Et c'est précisément cette réalité que l'Occident, arc-bouté sur ses certitudes institutionnelles, tarde à prendre au sérieux.

source :  zerohedge.com via  Géopolitique Profonde

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