
Giovanni Libreros
"...si nous avons été vaincus, nous ne pouvons rien faire d'autre que recommencer depuis le début" F. Engels
Le rideau est tombé et, avec lui, se clôt la scène inaugurale du premier gouvernement progressiste en Colombie. Comme prévu, les analyses prolifèrent et la majorité insiste sur la notion de "polarisation" pour expliquer l'évident "match nul électoral". Nous, en revanche, préférons recourir à l'expression gramscienne d'"équilibre des forces de perspective catastrophique" pour nommer une situation de déséquilibre où - cette parité -, avant d'annoncer une stabilisation, une légitimation et une régulation, opère comme un symptôme anticipé d'une crise qui demeure à l'état latent.
Par conséquent, le propos de cet écrit consiste à réfléchir sur la question de savoir si le revers électoral exprime l'achèvement d'une forme "provisoire" de gouvernement ou si, au contraire, il ouvre un nouveau moment pour conquérir d'autres équilibres de forces ; non seulement dans le but de préserver le désir de changement, mais surtout pour impulser une reconfiguration profonde de "l'instrument" qui devra préparer le terrain pour les grandes luttes à venir.
Pour ce faire, nous proposons deux interrogations centrales : peut-on lire la clôture du mandat progressiste comme un "gouvernement provisoire" ? Et, dans l'affirmative, cette expérience peut-elle offrir - en dehors de ses leaderships bureaucratisés - une base suffisante pour développer et produire des événements inattendus ?
Pour aborder ces questions, nous introduisons la notion de "gouvernement permanent" comme outil pour penser à ce qui se perd, mais aussi à ce qui peut être gagné, en dépit du désastre subi lors du second tour de l'élection présidentielle.
À cette fin, notre hypothèse soutient que nous n'assistons pas seulement à l'aboutissement d'une direction alternative ni au simple retour gouvernemental des forces réactionnaires, mais à l'aggravation des conflits historiques qui traversent la formation sociale colombienne ; concrètement, entre suffrage nominal et domination oligarchique, entre volonté citoyenne et dépendance au dollar, entre promesse de changement et persistance de structures violentes.
Dans ce scénario sont réapparus, sous de nouvelles médiations, les reliquats de l'héritage colonial et de "l'esprit de la Contre-Réforme" qui opère encore comme matrice intellectuelle et morale, aujourd'hui réactualisée par le capitalisme numérique et financiarisé. Dans le drame électoral récent, la défaite culmine en un acte particulièrement pathétique : la reconnaissance des résultats et le début d'une pénible transition - ou "audit" - à la tête du "gouvernement des fonctionnaires". En conséquence, ce qui semblait ouvrir une dispute pour la transformation profonde de l'État se trouve réduit, dans son dénouement immédiat, à une transition administrée entre langage punitif, menaces de judiciarisation et agression bureaucratique, révélant les limites d'un messianisme incapable de perdurer au-delà de la "statolâtrie" ambiante [1].
Ainsi, la présente exposition s'organise en deux moments. Dans le premier, nous nous approchons des catégories annoncées pour identifier le point où se condense la lutte pour l'hégémonie et la bataille culturelle pour le sens commun. Dans le second, nous répondrons aux interrogations posées à partir de la relation entre "gouvernement provisoire" et "gouvernement permanent", afin de penser comment la défaite peut se muer en organisation, en permanence et en réinvention politique.
Le pouvoir "sans l'urne"
Si nous comprenons ce que signifie un "gouvernement permanent", nous pourrons prendre conscience pourquoi les gouvernements de passage - indépendamment de leur signe idéologique - s'avèrent, en dernière instance, dispensables pour le système créditeur. Ceci signifie que leur permanence ou leur remplacement ne dépend pas uniquement des élections, mais de leur capacité à garantir la continuité d'un ordre qui les dépasse.
En ce sens, un gouvernement est "permanent" non pas parce qu'il conserve toujours le même visage, ni parce qu'il s'identifie à une administration particulière, mais parce qu'il peut traverser, absorber et réorganiser différentes configurations de "gouvernement provisoire" sans altérer le noyau qui soutient sa domination, à savoir : l'usure, la rente, la coercition étatique, la subordination monétaire et la gestion de l'obéissance.
Il faudrait ajouter tout l'entrelacs relativement stable d'institutions et d'"infrastructures politiques" qui persistent en dehors des cycles électoraux et assurent la reproduction du consensus. Cet entrelacs s'exprime dans les bureaucraties, les appareils de sécurité, les élites économiques, les technocraties financières, les médias, les organismes multilatéraux, les centres de réflexion, les réseaux nationaux et internationaux, entre autres. Bien que beaucoup de ces agencements ne concourent pas directement pour le gouvernement, ils possèdent néanmoins la capacité de fixer des priorités, d'imposer des limites et de conditionner l'horizon de toute autorité élue.
Par conséquent, le trait de "permanence" ne réside pas seulement dans l'occupation de postes officiels, mais dans la légitimation et la délimitation du champ du possible, définissant les rythmes du changement et capturant, neutralisant ou déplaçant les demandes qui menacent les équilibres de l'ordre établi. Ainsi, le système conduit la vie en commun, combinant coercition et consensus avec des ressources matérielles et de vigoureuses grammaires de l'ami-ennemi jusqu'à modeler les décisions stratégiques de toute une nation.
Dans cette perspective, le "gouvernement permanent" désigne la continuité de relations qui survivent à l'alternance et garantissent la stabilité du bloc hégémonique. Cela permet de comprendre pourquoi les changements dans la représentation ne modifient pas toujours l'orientation "naturelle" du pouvoir, et pourquoi la démocratie opère généralement à l'intérieur de marges définies par des acteurs qui demeurent en dehors du scrutin public.
De même, ils permettent de dévoiler comment la dépendance et l'alignement international influent sur la configuration des projets nationaux. Dans notre cas, la gravitation historique des États-Unis sur les institutions a coexisté, plus récemment, avec la présence commerciale croissante de la Chine. Cependant, le "gouvernement permanent" tend à se réajuster selon les mutations du système international, ajustant ses orientations aux transactions entre puissances et aux consensus géopolitiques.
En résumé, cette notion permet de comprendre l'articulation relativement stable d'institutions et d'infrastructures qui opèrent indépendamment du balancier de la gouvernance systémique. Dans cet entrelacs, eufémistiquement appelé de "poids et contrepoids", convergent des facteurs réels de pouvoir qui ne substituent pas formellement au gouvernement élu, mais qui fixent les cadres d'action, stabilisent les orientations et conditionnent - sans toutefois les déterminer complètement - ses décisions.
Nous considérons que cette figure peut également être comprise comme un gouvernement de la dette. Car l'endettement n'opère pas comme un simple dispositif financier, mais comme un mécanisme de discipline. De sorte que les créanciers, les marchés, les agences de notation et les engagements de stabilité macroéconomique préfigurent les contours de tout gouvernement. Il en résulte que la soutenabilité fiscale devient un principe directeur qui subordonne les priorités à la confiance des créanciers et au service de la dette. En somme, au-dessus de l'alternance démocratique, la logique financière conserve une influence structurelle sur l'orientation de l'État.
Pour ne pas aller si loin, le Décret 0618 de 2026, émis par le gouvernement sortant, a établi le "Plan d'Austerité des Dépenses pour les organes du Budget Général de la Nation" [2]. Là, la soutenabilité fiscale opère comme principe ordonnateur en imposant des critères d'économie, d'efficacité et de maîtrise sur le recrutement du personnel, les dépenses opérationnelles, entre autres aspects. En effet, le prochain gouvernement d'ADLE trouvera déjà pavée, avec du ciment progressiste, la piste de la "rationalisation des dépenses publiques" : objectifs d'économie quantifiables, plans internes d'austérité, contrôles périodiques et rapports de conformité. Cette orientation pourrait affecter directement un nombre important de travailleurs sous contrat de prestation de services dans la Branche Exécutive. Pour cette raison, le "serrement de vis" cesse d'apparaître comme une mesure exceptionnelle et s'installe comme un impératif de la discipline fiscale.
De ce qui précède découle une définition élargie du "gouvernement provisoire". Bien que l'Institut pour les Transitions Intégrées (IFIT) l'entende comme un gouvernement qui assume un mandat extraordinaire jusqu'à l'élection d'une administration ordinaire [3], selon notre hypothèse, le provisoire ne se limite pas à ces scénarios de transition. Il nomme également tout dirigeant élu dont la marge d'action demeure subordonnée à un ordre qui le précède et lui survit. Ainsi, tandis que le "gouvernement provisoire" gère la conjoncture et préserve la continuité institutionnelle, le "gouvernement permanent" module les limites de cette transition. En définitive, le provisoire désigne l'aspect visible et temporel du commandement ; le permanent, en revanche, la corrélation qui décide jusqu'où l'on peut aller.
Perdurer "par le bas"
Avec les notions exposées ci-dessus, nous pouvons maintenant passer aux questions qui animent cette enquête. La première, nous pouvons y répondre par l'affirmative, mais avec une précision décisive : l'expérience progressiste peut être interprétée comme un "gouvernement provisoire" non déclaré, dans le contexte d'une transition négociée entre factions hégémoniques pour endiguer la crise déclenchée par le débordement de la protestation sociale.
Cela dit, elle fut provisoire parce qu'elle a permis à la gauche institutionnalisée d'occuper temporairement la direction formelle de l'État, mais sans déplacer le noyau permanent de commandement qui organise la spéculation et, avec elle, les limites du possible. Son échec aux urnes confirme alors une vérité de La Palice : accéder au gouvernement n'équivaut pas nécessairement à accéder au pouvoir ; cela montre plutôt la distance entre la gestion ministérielle et la transformation effective des rapports de force.
Il convient de rappeler qu'Antonio García avertissait que le débat sur l'organisation politique en Amérique latine se meut habituellement dans un cycle vicieux : "entre la démocratie plus ou moins apparente et l'absolutisme plus ou moins déguisé". À partir de ce postulat, il soutenait que les grands changements qualitatifs ne se produisaient que lorsque les révolutions sociales parvenaient à briser l'encerclement de l'absolutisme institutionnalisé. Cela ne signifie pas, bien sûr, que toute réforme, dans le cadre de la démocratie libérale, doive être considérée comme impossible ; cela signifie, plutôt, que dans les sociétés dépendantes et arriérées, la démocratie isolée du mouvement réel court le risque de devenir une "démocratie apparente", c'est-à-dire qu'elle peut conserver ses mécanismes représentatifs, mais laisser intacte l'architecture qui empêche la participation populaire effective [4].
Autrement dit, la question n'est pas d'abandonner la lutte pour le suffrage politique, mais de la radicaliser jusqu'à en faire une lutte pour conquérir et rendre irréversible une "démocratie totale". Cela implique de transformer la frustration électorale en une tension productive entre le réformisme "par le haut" et la construction d'une capacité à reconfigurer les conditions réelles de la décision.
De là, nous pouvons répondre à la seconde question. Malgré l'abattement de nombreux électeurs, persiste un peuple mobilisé ayant le potentiel de projeter d'autres modes d'intervention, à condition qu'il cesse de se concevoir comme un simple solde électoral et qu'il se reconnaisse comme une base éthique pour l'édification d'un gouvernement permanent "par le bas", dans les marges et contre les formes du "fascisme démocratique" émergent. Cette base ne se trouve donc pas dans la bureaucratie devenue "nouvelle classe", mais dans les véritables protagonistes qui ont rendu possible le cycle ouvert par l'Accord de Paix, les insoumissions populaires, les luttes territoriales et les résistances juvéniles, féministes, paysannes, syndicales, indigènes et afro-descendantes.
C'est précisément là que se trouve la matière vive pour dualiser les structures représentatives ; non pas comme une duplication mécanique de l'État, ni comme une consigne insurrectionnelle abstraite, mais comme une édification patiente d'organes, de réseaux, de formes communautaires, territoriales et programmatiques capables de produire une décision collective au-delà des "impératifs catégoriques" électoraux. En conclusion, le "gouvernement permanent" des classes dominantes ne pourra être affronté que par une permanence organisée des opprimés, c'est-à-dire par une congrégation qui transforme la défaite en conscience anticapitaliste, le désenchantement en recomposition contre-hégémonique et les illusions perdues en point de départ pour les événements constituants à venir.
Giovanni Libreros}
Notes et références
[1] Chez Gramsci, la "statolâtrie" désigne la tendance à absolutiser l'État, c'est-à-dire à en faire le lieu privilégié - voire exclusif - de la vie politique. Il ne s'agit pas simplement de reconnaître l'importance stratégique de l'État, mais de confondre la transformation sociale avec l'occupation de ses appareils administratifs, juridiques et gouvernementaux. Dans cette perspective, la critique gramscienne vise toute conception qui réduit la politique au "gouvernement des fonctionnaires" et subordonne l'initiative populaire à la médiation étatique. Comme le rappelle Carlos Nelson Coutinho, l'un des apports décisifs de Gramsci consiste à élargir la théorie de l'État, en le comprenant non seulement comme un appareil de coercition, mais comme une articulation entre société politique et société civile, entre domination et hégémonie. C'est pourquoi, dépasser la statolâtrie ne signifie pas nier la lutte étatique, mais empêcher que celle-ci n'absorbe la capacité autonome d'organisation, de direction culturelle et de construction politique des classes subalternes. En ce sens, la statolâtrie exprime le moment où la politique se trouve capturée par l'administration de l'État et perd sa puissance constituante. Voir Coutinho, C. N. (1986). Introduction à Gramsci (A. M. Palos, Trad.). Ediciones Era. (Ouvrage original publié en 1981).
[2] République de Colombie, Ministère des Finances et du Crédit Public. Décret n° 0618 de 2026, "Par lequel est établi le Plan d'Austérité des Dépenses 2026 pour les organes qui font partie du Budget Général de la Nation". Bogotá, D. C., 17 juin 2026.
[3] Institute for Integrated Transitions. (2020, novembre). Gouvernements provisoires : leçons et recommandations [Document pratique d'IFIT].
[4] García, A. (1987). Dialéctica de la democracia. Editorial Plaza & Janes.