28/06/2026 reseauinternational.net  9min #318434

 Venezuela : deux séismes records ont frappé le pays, faisant au moins 32 morts et des centaines de blessés

De l'aide humanitaire à l'occupation : la leçon d'Haïti pour le Venezuela

par Mary Vergara

La question centrale est de savoir ce qui se passe lorsque l'aide internationale cesse d'être un mécanisme de coopération temporaire pour devenir un outil géopolitique au service des intérêts des États-Unis. En s'appuyant sur le cas d'Haïti, plusieurs auteurs ont également mis en garde contre le fait que les crises humanitaires peuvent devenir des contextes où convergent les intérêts politiques, économiques et stratégiques d'acteurs extérieurs.

Les séismes qui ont frappé le Venezuela le 24 juin ont suscité une réaction rapide de la part de la communauté internationale. Les gouvernements et les organisations multilatérales ont annoncé l'envoi d'aide humanitaire, d'équipes de secours et de ressources pour faire face à cette situation d'urgence. À première vue, cette réaction semble incontestable. Cependant, l'histoire nous oblige à nous poser une question dérangeante : toute l'aide internationale contribue-t-elle véritablement à renforcer un pays ou, dans certaines circonstances, peut-elle devenir une forme d'intervention ?

Le cas d'Haïti constitue l'un des précédents les plus révélateurs pour analyser cette question. Non pas parce que le Venezuela et Haïti sont comparables, mais parce qu'il démontre que les missions internationales doivent être évaluées non seulement à l'aune des bonnes intentions qu'elles proclament, mais aussi à celle des conséquences qu'elles entraînent dans le pays qu'elles prétendent aider.

La promesse d'une stabilisation

En 2004, à la suite de la crise politique qui a abouti au départ du président Jean-Bertrand Aristide, le Conseil de sécurité des Nations unies a créé la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).

Son mandat était vaste et ambitieux : rétablir la sécurité, soutenir le processus politique, renforcer la Police nationale haïtienne, faciliter l'aide humanitaire et contribuer à la reconstruction des institutions de l'État.

Pendant treize ans, la MINUSTAH est devenue l'une des plus importantes opérations de maintien de la paix déployées en Amérique latine. À son apogée, elle comptait plus de 9 000 militaires, près de 4 000 policiers internationaux et des milliers de membres du personnel civil provenant de plus de cinquante pays. Le Brésil dirigeait la composante militaire, aux côtés de l'Argentine, du Chili, de l'Uruguay, du Pérou et d'autres nations de la région. Le Mexique y participait également en fournissant du personnel policier et civil.

Sur le papier, cela constituait l'une des plus grandes initiatives multilatérales visant à stabiliser un État "considéré comme fragile".

Mission d'intervention

Le 12 janvier 2010, la MINUSTAH a dû faire face à son plus grand défi lorsqu'un séisme de magnitude 7,0 a frappé Haïti. Ce séisme a fait plus de 220 000 morts, environ 300 000 blessés et près de 1,5 million de personnes déplacées, tout en détruisant une grande partie des infrastructures gouvernementales et urbaines du pays.

Cette tragédie a déclenché l'une des plus grandes opérations d'aide humanitaire de l'histoire récente. Les gouvernements, les organisations internationales, les organisations non gouvernementales et les agences de coopération ont mobilisé des milliards de dollars en promettant de reconstruire Haïti. Cependant, plus d'une décennie plus tard, diverses études concluent qu'une part importante de ces ressources a été acheminée par le biais d'organisations internationales et de prestataires étrangers, tandis que le renforcement des institutions haïtiennes est resté limité. Pour de nombreux analystes, le séisme a non seulement mis en évidence l'énorme vulnérabilité du pays, mais il a également renforcé un modèle d'intervention internationale dans lequel l'aide humanitaire a, en fin de compte, supplanté les capacités de l'État.

Cette intervention internationale n'a pas été sans conséquences sanitaires. La même année, une épidémie de choléra dévastatrice a frappé Haïti. Les enquêtes épidémiologiques ont conclu que la maladie avait été introduite "accidentellement" par un contingent de casques bleus de l'ONU originaire du Népal, en raison d'une gestion inadéquate des eaux usées. L'épidémie a fait plus de 820 000 cas et environ 10 000 morts. Pendant des années, les Nations unies ont nié toute responsabilité jusqu'à ce qu'elles reconnaissent, en 2016, leur responsabilité morale et annoncent un programme de réparations.

Par ailleurs, de nombreux témoignages ont fait état de cas d'exploitation et d'abus sexuels commis par des membres de la mission. Des organisations de défense des droits de l'homme ont recensé des cas de violences sexuelles à l'encontre de femmes et de mineurs, ainsi que des centaines d'enfants nés de ces relations, tandis que les victimes dénonçaient l'absence de justice et de mécanismes de réparation efficaces.

Le déploiement militaire américain à la suite du séisme a également suscité un vif débat géopolitique en Amérique latine. Le président vénézuélien de l'époque, Hugo Chávez, a publiquement remis en cause l'ampleur de la présence militaire américaine en Haïti, affirmant que la catastrophe était utilisée pour consolider une position stratégique dans les Caraïbes. Dans divers discours et déclarations, il a affirmé que, sous le couvert de l'aide humanitaire, Washington avait envoyé des milliers de soldats, pris le contrôle de l'aéroport de Port-au-Prince et donné la priorité au déploiement militaire plutôt qu'à l'aide civile. Bien que le gouvernement américain ait rejeté ces accusations et soutenu que la présence de ses forces visait uniquement des objectifs logistiques et de sécurité afin de faciliter la distribution de l'aide, les déclarations de Chávez ont alimenté un débat régional sur les limites entre la coopération humanitaire et la projection de la puissance militaire.

Quand l'aide humanitaire devient un métier

À la lumière de l'expérience haïtienne, plusieurs spécialistes des relations internationales ont commencé à remettre en question le modèle des interventions humanitaires. Ils ne prétendent pas que toutes les missions internationales soient illégitimes, ni que l'aide humanitaire doive être rejetée. Le débat est bien plus complexe.

La question centrale est de savoir ce qui se passe lorsque l'aide internationale cesse d'être un mécanisme de coopération temporaire pour devenir un outil géopolitique au service des intérêts des États-Unis. En s'appuyant sur le cas haïtien, plusieurs auteurs ont également mis en garde contre le fait que les crises humanitaires peuvent devenir des scénarios où convergent les intérêts politiques, économiques et stratégiques d'acteurs extérieurs. C'est dans cette perspective qu'apparaît le concept d'"occupation humanitaire", utilisé par certains chercheurs pour décrire des interventions qui, bien qu'initiées avec des objectifs légitimes, finissent par affaiblir l'autonomie de l'État bénéficiaire et par transférer le pouvoir de décision à des organisations ou des gouvernements étrangers.

Ce débat peut même être appréhendé à la lumière du concept de soft power, développé par le politologue Joseph Nye pour décrire la capacité d'un État à influencer les autres par le biais de l'attraction, de la coopération et de la légitimité, plutôt que par le recours direct à la force militaire. Si l'aide humanitaire est un outil indispensable pour sauver des vies, l'expérience haïtienne démontre que, dans certains contextes, elle peut également devenir un instrument permettant d'exercer une influence politique et géopolitique. Lorsque l'aide s'accompagne de conditions politiques, d'une présence militaire ou de mécanismes qui privent l'État bénéficiaire de sa capacité de décision, elle cesse d'être un simple acte de solidarité et s'inscrit dans des stratégies de pouvoir plus larges. Par conséquent, dans le cas du Venezuela, le débat ne doit pas se limiter à savoir qui offre l'aide, mais doit également porter sur les conditions dans lesquelles elle est reçue, qui la gère, et si elle renforce la souveraineté nationale ou accroît la capacité d'acteurs extérieurs à influencer l'avenir politique du pays.

Les questions que Haïti pose au Venezuela

L'aide humanitaire peut-elle être utilisée à des fins géopolitiques ?

Comment l'opposition vénézuélienne va-t-elle réagir face à cette catastrophe naturelle, qui est en grande partie orchestrée depuis l'étranger ?

Ces questions visent à aider à comprendre la tragédie que vivent aujourd'hui nos camarades vénézuéliens à la suite du double séisme du 24 juin ; elles n'ont pas pour but de rejeter la coopération internationale. Au contraire, elles découlent de la prise de conscience que, face à des catastrophes majeures, une véritable solidarité entre les nations peut s'avérer indispensable dès lors qu'elle n'est pas motivée par des considérations géopolitiques sous-jacentes.

Cette réflexion revêt une importance particulière au Venezuela, étant donné qu'une grande partie de l'opposition politique a élaboré sa stratégie depuis l'étranger et a sollicité à plusieurs reprises le soutien de gouvernements étrangers, notamment celui des États-Unis, afin d'exercer une pression sur l'actuel gouvernement vénézuélien. La dirigeante de l'opposition María Corina Machado, par exemple, a publiquement demandé le maintien et le renforcement des sanctions internationales, ainsi qu'un soutien accru de la communauté internationale pour favoriser un changement politique au Venezuela. Cette stratégie n'a toutefois pas réussi à se traduire par une mobilisation populaire durable en sa faveur au sein du pays, malgré l'enlèvement du président Nicolás Maduro et le bombardement de Caracas par les États-Unis le 3 janvier.

Dans cette perspective critique, l'opposition vénézuélienne favorise une fois de plus un scénario qui ouvre la voie à une ingérence étrangère accrue, notamment de la part des États-Unis, un pays qui a historiquement manifesté un intérêt stratégique pour la région et ses ressources énergétiques, en particulier au Venezuela. Dans le contexte d'une urgence humanitaire, ce précédent rend d'autant plus crucial de se demander si toute l'aide internationale est exclusivement destinée à des fins humanitaires ou si, dans certaines circonstances, elle peut également devenir un outil permettant d'étendre l'influence politique et géopolitique d'acteurs extérieurs.

Aujourd'hui, nous sommes nombreux à considérer avec méfiance le discours sur une prétendue unité de l'opposition. Ce que cet article remet en question, c'est l'idée selon laquelle l'aide offerte au Venezuela serait automatiquement à l'abri de toute remise en question du simple fait qu'elle est présentée comme une aide humanitaire. L'histoire de la MINUSTAH démontre que les opérations internationales exigent de la transparence, des mécanismes de responsabilité efficaces et des limites clairement définies. Aujourd'hui, Haïti reste un avertissement sans équivoque : l'aide peut sauver des vies, mais elle ne sera véritablement couronnée de succès que si elle respecte pleinement la souveraineté du peuple qu'elle prétend aider. L'histoire montre que lorsque l'aide cesse d'être un soutien et devient une forme d'ingérence déguisée en aide humanitaire, la frontière entre solidarité et occupation peut devenir dangereusement ténue.

Le défi ne consiste donc pas à rejeter la coopération internationale, mais à empêcher que la crise humanitaire à laquelle sont actuellement confrontés les Vénézuéliens ne devienne une porte ouverte à de nouvelles formes de subordination politique. Cet équilibre fragile entre aide et contrôle détermine non seulement l'efficacité de l'aide, mais aussi le droit des peuples à décider de leur propre destin sans ingérence extérieure, ce qui constitue aujourd'hui une tendance très nette en Amérique latine.

source :  Diaro Red via  China beyond the Wall

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