
Komla YAWO
Nigeria, l'arrestation de dix personnes après l'assassinat d'Ardo Risku Mohammed, président de la section de l'État de Benue de la Miyetti Allah Cattle Breeders Association of Nigeria (MACBAN), met une nouvelle fois en lumière la complexité et la gravité des violences qui secouent le centre du pays. Ce responsable de la principale association des éleveurs de bétail du pays a été tué avec l'un de ses collaborateurs, Yakubu Isa, alors qu'ils rentraient d'une réunion consacrée à la sécurité dans la région d'Otukpo, dans l'État de Benue. Quelques heures après ce double meurtre, les autorités ont annoncé l'arrestation de dix suspects dans le cadre d'une vaste opération de police.
Mais au-delà du fait divers, cet assassinat intervient dans un contexte explosif où s'entremêlent conflits fonciers, rivalités communautaires, enjeux identitaires et accusations de violences religieuses. Le Benue, considéré comme le grenier agricole du Nigeria, est depuis plusieurs années l'un des principaux foyers des affrontements entre agriculteurs sédentaires et éleveurs peuls nomades.
Un conflit ancien au centre du Nigeria alimenté par la terre, le climat et l'identité
Les violences entre agriculteurs et éleveurs dans le centre du Nigeria ne sont pas un phénomène nouveau. Elles trouvent leur origine dans la compétition pour l'accès aux terres agricoles et aux ressources en eau. Avec l'avancée de la désertification dans le nord du pays, les éleveurs peuls sont progressivement descendus vers le centre et le sud à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux, entrant souvent en conflit avec les communautés agricoles locales, majoritairement chrétiennes.
Cependant, ce qui relevait autrefois de disputes locales s'est progressivement transformé en une crise sécuritaire majeure. La croissance démographique, le changement climatique, la prolifération des armes légères et la faiblesse des institutions étatiques ont contribué à militariser ces affrontements. Dans certaines régions, des groupes armés communautaires se sont constitués pour assurer leur propre protection, alimentant un cycle de représailles particulièrement meurtrier.
À cette dimension économique et territoriale s'ajoute désormais une lecture religieuse du conflit. Les communautés agricoles du Benue, largement chrétiennes, accusent régulièrement des groupes armés peuls musulmans de mener des attaques ciblées contre leurs villages. De leur côté, les organisations représentant les éleveurs dénoncent des campagnes de stigmatisation et des représailles systématiques contre leurs membres. Cette polarisation contribue à internationaliser le conflit, notamment aux États-Unis où certains responsables politiques accusent des organisations peules d'entretenir des liens avec des groupes violents.
Pourquoi Ardo Risku Mohammed a-t-il été pris pour cible ?
À ce stade, les circonstances exactes de l'assassinat d'Ardo Risku Mohammed restent inconnues. Selon la police de l'État de Benue, le responsable de la MACBAN revenait d'une réunion de paix et de sécurité organisée dans la région lorsqu'il a été attaqué avec son compagnon de route sur une route rurale d'Otukpo.
Le fait que la victime participait à des initiatives de médiation et de dialogue entre communautés rend cette attaque particulièrement préoccupante. Plusieurs observateurs redoutent qu'il ne s'agisse d'une tentative de sabotage des efforts de réconciliation engagés depuis plusieurs mois dans cette région particulièrement sensible. D'autres hypothèses évoquent un acte de vengeance lié aux violences récurrentes qui opposent agriculteurs et éleveurs. À ce jour, aucune revendication n'a été formulée et les autorités nigérianes n'ont désigné aucun mobile officiel.
Les autorités policières de l'État de Benue ont annoncé l'arrestation de dix suspects lors d'opérations menées dans la nuit du 27 juin dans la région d'Otukpo. Les personnes interpellées sont âgées de 18 à 46 ans. Pour l'heure, les autorités n'ont pas précisé le rôle exact qu'aurait joué chacun des suspects dans le double meurtre. Les enquêteurs poursuivent leurs investigations afin de déterminer si ces individus ont agi seuls ou s'ils appartiennent à un réseau plus vaste. Si leur implication est établie, ils pourraient être poursuivis pour homicide volontaire, association de malfaiteurs et, selon les conclusions de l'enquête, pour des infractions relevant des lois antiterroristes nigérianes.
Une enquête sous haute tension
Les autorités de l'État de Benue ont rapidement annoncé l'ouverture d'une enquête à grande échelle. Le commissaire de police de l'État, Cletus Nwadiogbu, a assuré que toutes les ressources opérationnelles et de renseignement disponibles avaient été mobilisées afin d'identifier l'ensemble des responsables de l'attaque. Les forces de sécurité ont également appelé les populations locales à éviter tout acte de représailles et à collaborer avec les enquêteurs.
Cette rapidité d'intervention contraste avec certaines affaires antérieures qui avaient suscité des critiques concernant la lenteur des investigations et l'impunité dont bénéficient souvent les auteurs des violences communautaires dans le centre du Nigeria. Le gouvernement fédéral est aujourd'hui soumis à une forte pression nationale et internationale pour démontrer sa capacité à rétablir l'ordre dans cette région stratégique.
Les autorités face à un défi sécuritaire majeur
Pour tenter de ramener le calme dans le centre du Nigeria, les autorités fédérales et locales ont multiplié ces dernières années les opérations militaires, les dispositifs de surveillance et les initiatives de dialogue communautaire. L'État de Benue applique notamment une législation interdisant le pâturage libre afin de limiter les conflits fonciers entre agriculteurs et éleveurs. Toutefois, cette mesure reste contestée par plusieurs organisations peules qui la jugent discriminatoire.
Parallèlement, les autorités cherchent à développer des programmes de médiation entre chefs traditionnels, représentants d'éleveurs et organisations agricoles. Mais ces initiatives peinent souvent à produire des résultats durables dans un contexte marqué par la méfiance, la circulation des armes et la multiplication des groupes armés locaux.
L'assassinat d'Ardo Risku Mohammed rappelle ainsi que le conflit du centre du Nigeria ne peut plus être considéré comme une simple querelle entre agriculteurs et éleveurs. Il s'agit désormais d'une crise multidimensionnelle où se mêlent enjeux économiques, identitaires, religieux et sécuritaires, faisant peser une menace durable sur la stabilité de la première puissance démographique d'Afrique.