
Les études classiques comme infrastructure stratégique
Pourquoi les grandes puissances lisent Thucydide
Source: demospolis.substack.com
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La rivalité sino-américaine est devenue l'une des questions déterminantes de la politique internationale. Les décideurs et les universitaires des deux côtés de la barrière se sont retrouvés à discuter, à plusieurs reprises, d'un historien grec mort il y a vingt-quatre siècles: Thucydide.
La question n'est pas de savoir si son analyse reste correcte. La question la plus intéressante est de comprendre pourquoi puissances montantes et établies continuent de juger utile de le consulter. Pourquoi un historien grec du Ve siècle avant J.-C. est-il invoqué par des stratèges américains, des universitaires chinois, des analystes militaires et des responsables politiques cherchant à comprendre la relation émergente entre une puissance dominante et une puissance montante.
Ce phénomène a été nommé le "piège de Thucydide", d'après l'observation de l'historien selon laquelle la montée en puissance d'Athènes, et la peur que cela inspira à Sparte, rendirent le conflit plus probable.
Que l'on adhère ou non à ce concept est finalement secondaire.
Ce qui importe, c'est une question plus simple.
Pourquoi, au XXIe siècle, les grandes puissances se tournent-elles vers un historien grec ?
La réponse révèle quelque chose d'important sur la nature de la civilisation, le jugement politique et la finalité de l'éducation.

Au-delà de la nostalgie
Le débat contemporain autour des études classiques est souvent mal posé.
Les partisans défendent fréquemment les humanités classiques comme patrimoine culturel.
Les détracteurs les rejettent comme des vestiges d'un monde disparu.
Les deux positions passent à côté d'une question essentielle.
Les États n'investissent pas dans des institutions simplement parce qu'elles sont anciennes.
Les décideurs sérieux ne consultent pas d'auteurs antiques par simple sentimentalisme.
La pertinence durable des études classiques se situe ailleurs.
Les traditions grecque et romaine constituent l'un des laboratoires d'expérience politique les plus longs de l'humanité.
Les questions de pouvoir, de légitimité, de cohésion civique, de formation des élites, de guerre, de paix, d'ambition, de corruption, de démocratie, d'oligarchie et d'expansion impériale y ont été analysées avec une clarté remarquable, bien avant l'apparition de l'État moderne.
Les noms changent.
La nature humaine, non.

La question chinoise
C'est pourquoi l'évolution en Chine mérite une attention particulière.
Au cours de cette dernière décennie, les universités chinoises ont développé leurs programmes d'études classiques. Le grec ancien y est enseigné. Des centres de recherche ont été créés. L'École chinoise d'études classiques opère désormais à Athènes. Les échanges académiques continuent de s'intensifier.
Il ne s'agit pas d'une simple curiosité culturelle.
C'est un choix stratégique.
Un État n'alloue pas indéfiniment des ressources à des activités qu'il juge sans intérêt.
La Chine ne devient pas grecque.
Elle n'essaie pas non plus de devenir occidentale.
Elle semble plutôt avoir conclu que la tradition classique contient des formes de savoir utiles pour comprendre le pouvoir, l'ordre, la gouvernance et la civilisation elle-même.
Que cette conclusion soit correcte ou non peut être discuté.
Ce qui n'est pas discutable, c'est que cet investissement a lieu.
La question la plus révélatrice est celle du pourquoi.

Études classiques et formation des élites
Historiquement, l'éducation classique n'a jamais été avant tout professionnalisante.
Son objectif n'était pas l'emploi.
Son objectif était le jugement.
Pendant des siècles, l'étude de l'histoire, de la rhétorique, de la philosophie et de la pensée politique faisait partie de la préparation à la vie publique.
L'objectif n'était pas simplement de produire des individus cultivés.
Il s'agissait de former des citoyens, des hommes d'État, des diplomates, des administrateurs et des dirigeants capables d'interpréter et de naviguer dans la complexité du gouvernement.
Celui qui avait lu Thucydide entrait dans la vie politique après avoir réfléchi sur la peur, l'honneur, l'intérêt, l'alliance, la faction et les dynamiques du pouvoir.
Celui qui avait lu Aristote s'était déjà confronté aux questions de citoyenneté, d'ordre constitutionnel, d'amitié, de modération et de finalité de la communauté politique.
Ces textes n'étaient pas de simples ornements pour aspirants dandies. Ils étaient structurants. Ils constituaient une infrastructure de civilisation.
Aujourd'hui, il serait plus juste de les qualifier d'infrastructure stratégique.

L'hypothèse occidentale
Une grande partie de l'éducation occidentale contemporaine repose sur une toute autre hypothèse.
L'éducation est depuis longtemps conçue dans les termes de l'employabilité, de l'acquisition de compétences et de la productivité économique.
Des objectifs légitimes, mais qui ne sont pas les seuls qu'une civilisation doit poursuivre.
Une société peut former d'excellents spécialistes tout en peinant à former des citoyens capables d'exercer leur jugement dans l'incertitude.
L'expertise technique et la confiance civilisationnelle ne sont pas identiques.
L'innovation technologique et la sagesse politique non plus.
Cette distinction est d'autant plus cruciale à une époque où les capacités technologiques progressent plus vite que notre compréhension collective de leur bon usage.
Le retour des questions permanentes
C'est peut-être la raison pour laquelle le monde classique continue à attirer l'attention bien au-delà de l'Europe. L'attrait n'est ni linguistique ni archéologique. Il est anthropologique.
Les Grecs posaient des questions qui restent obstinément résistantes à l'obsolescence.
Qu'est-ce qui rend un ordre politique légitime ?
Comment une démocratie décline-t-elle ?
Qu'est-ce qui corrompt les élites ?
Qu'est-ce qui soude une société ?
Le pouvoir peut-il s'exercer sans démesure ?
Quelle vie vaut d'être vécue ?
Aucune innovation technologique n'a rendu ces questions caduques. Leur urgence, au contraire, n'a fait que croître.
L'intelligence artificielle pourra transformer les économies, elle ne pourra pas définir ce qu'est la justice.
Les données pourront éclairer les décisions, elles ne diront pas quelles fins méritent d'être poursuivies.
L'efficacité pourra optimiser les moyens, elle ne fournira pas les finalités.

La géographie de la confiance intellectuelle
L'intérêt de la Chine pour les études classiques dépasse donc le cadre académique. Il ouvre sur une question plus large.
Où dans le monde existe-t-il encore des sociétés qui considèrent que la continuité civilisationnelle franchit les frontières et fertilise notre compréhension limitée ? Où la transmission consciente est-elle un choix ? Où les États continuent-ils d'investir dans la formation du jugement, et pas seulement dans la production d'expertise administrative?
La question n'est pas de savoir si l'Europe doit imiter la Chine. Ni si la Chine interprète correctement la tradition classique. La question est que différentes civilisations semblent aboutir à des conclusions différentes sur le rapport entre éducation, art du gouvernement et héritage culturel. Et ces civilisations ne sont pas européennes. Ce simple fait mérite une attention sérieuse.

En conclusion
Le débat sur les études classiques est souvent présenté comme une opposition entre tradition et progrès. C'est un faux dilemme. La distinction essentielle se situe ailleurs: entre les sociétés qui considèrent le savoir civilisationnel comme un atout stratégique, et celles qui le voient comme un luxe facultatif.
Quand les décideurs de Washington et de Pékin ont cherché des cadres pour penser l'avenir, ils se sont tous deux tournés vers Thucydide.
Ce fait devrait nous interpeller.
La question n'est plus de savoir si le monde classique reste pertinent. La question est pourquoi certaines sociétés semblent de plus en plus convaincues qu'il l'est.