01/07/2026 mondialisation.ca  11min #318721

Cobayes autochtones gratuits, non consentants et jetables

Par  Maryse Laurence Lewis

Dans un article, Sara Bouakkaz fait état d'une audience menée par le Tribunal Permanent des Peuples. Cette instance, fondée en 1979 par le sénateur et juriste italien Lelio Basso, a réuni cette année un jury de 11 spécialistes de droits : pénal, international, autochtone ou consacrés aux minorités. Des juristes, des universitaires et des activistes se sont assemblés, pour dénoncer des violations du droit international, commises par des États ou des organisations privées. ¹

Cette fois, c'est le gouvernement canadien qu'on accuse de génocide et de crimes contre l'humanité. Dès le XIXe siècle, des politiciens, appuyés par des communautés religieuses, ont séparé des enfants autochtones de leurs familles. On les envoyait loin de leur village, pour leur faire perdre leur culture, tenter de leur en inculquer le mépris. Les preuves démontrent qu'il s'agissait d'une décision politique ferme et non strictement régionale. Mais il y a plus.

On connaissait les séquelles de cette appropriation des jeunes. Mais c'est la découverte de centaines de tombes, près des pensionnats où l'on cloîtrait les enfants, qui fit ressurgir les horreurs de l'époque. Ces tombes, anonymes, enchâssaient beaucoup de jeunes atteints de tuberculose. Et le mot beaucoup est presque un euphémisme. Bien sûr, à la même période, cette maladie rongeait les poumons d'une grande part de l'humanité. Plus de 3000 enfants sont morts, de causes diverses, dans les pensionnats. Et près de 51% de tuberculose. Un pourcentage qui n'inclut pas les jeunes qu'on a envoyés chez leurs parents pour y mourir, avec le risque d'y infecter leur famille. Auxquels s'ajoutent les malades conduits dans un sanatorium et qui n'en sont jamais sortis vivants. Et ceux qui ne pouvaient plus endurer la vie de pensionnat, qui se sont enfuis, même en plein hiver, ou se sont suicidés. ²

Source : tfcg.ca

Tout n'a pas encore été admis

On a reconnu l'existence de ces pensionnats, de leur surpeuplement, de l'alimentation insuffisante et les mauvaises conditions sanitaires. Des autochtones ont reçu une compensation suite à des abus sexuels, commis par des religieux. On a même admis avoir testé sur des enfants le vaccin de la tuberculose. À l'origine, c'est le rapport de la commission de Charles Bagot qui propose, comme moyen d'assimilation, de séparer les enfants de leurs parents et de les éduquer dans des écoles spéciales. En 1842, ce modèle de pensionnats fut approuvé par le prédicateur de l'église méthodiste, Egerton Ryerson, directeur au Département de l'Éducation du Haut Canada. On les appelait manual labour camps (Camps de travail manuel). C'est en 1996 que les derniers pensionnats, financés par le gouvernement fédéral, ont été définitivement fermés. Et ça s'est passé au Canada, que l'on juge démocratique, accueillant pour les migrants victimes d'injustices.

La vaccination (France, Allemagne, Québec)

Avant d'en venir à des interventions médicales qui n'ont jamais été élucidées, rappelons les faits liés à la tuberculose. En 1882, en Allemagne, Robert Koch prouve qu'il s'agit d'une infection causée par une bactérie. Albert Calmette et Camille Guérin concoctent un vaccin, à partir d'une souche atténuée du bacille de la tuberculose bovine Mycobacterium bovis, proche du Mycobacterium tuberculosis qui sévit chez les humains. Cette médication portera le nom de bacille Calmette-Guérin (BCG). Dès 1926, les Français considéraient les injections comme un succès. Mais dans la ville allemande de Lübeck, entre 1929 et 1930, la mort de 71 enfants liée à la vaccination suscitait des doutes, et mena à une première loi sur le "consentement éclairé". En Amérique, on mit ce vaccin à l'essai sur des bébés de familles atteintes de tuberculose, à Montréal. En neuf ans d'essais, on évalue au quart ou au tiers la diminution de mortalité infantile. Puis on s'aperçut, quelques années plus tard, d'une résurgence de l'infection chez des vaccinés. ³

Des essais dans l'Ouest Canadien (Saskatchewan, Manitoba)

Le médecin George Ferguson, au Service de Santé de Fort Qu'Appelle, voulut tester le BCG. Lui aussi cultivait des doutes. Peut-être pour éviter des accusations de partialité, il commença par vacciner ses six enfants. Puis 306 nourrissons autochtones. Des six qui développèrent la tuberculose deux moururent. Dans le groupe témoin de 303 bébés, d'abord non vaccinés, 29 eurent la tuberculose et neuf en sont décédés. Sept ans après le début de l'étude, sur les 609 petits finalement vaccinés, 105 sont morts, principalement de pneumonie, d'autres de problèmes gastro-intestinaux. En 1933, Ferguson procède à des vaccinations sélectives, sur des élèves autochtones, à l'hôpital des services sanitaires et dans les pensionnats de Qu'Appelle et File Hills. Il ne mentionne aucun décès, mais on doit préciser qu'il avait exclu des pensionnats les enfants déjà infectieux. ³

Aurait-on causé volontairement des infections ?

On cherchait fiévreusement un remède à des infections, comme la variole. C'est une aberration de tester des vaccins étudiés en laboratoire, pendant des années, sur des populations pauvres, des peuples soumis à une colonisation ou des autochtones, avant de les utiliser sur des gens bien nantis. C'en est une autre d'inoculer volontairement un virus ou une bactérie à des enfants sains, pour tester un possible vaccin. On n'a pas encore fait suffisamment de recherche pour le prouver, mais les doutes sont là. Le rapport Vérité et Réconciliation n'en fait pas mention. Le Tribunal Permanent des Peuples ne relève que les abus en pensionnats et les stérilisations forcées de femmes autochtones.

Cobayes gratuits non consentants et jetables

En dehors de la vaccination au BCG, plusieurs jeunes ont subi des incisions aux épaules : une infirmière imbibait les plaies d'un liquide, avant d'y poser une gaze. On ne changeait le pansement qu'une fois par semaine. L'opération durait d'un à deux mois, jusqu'à la cicatrisation. Selon le docteur David Scheifele, lié au Centre de vaccination de Vancouver :

"Cette description ressemble beaucoup aux expériences qui ont présidé au développement du vaccin contre la variole. On introduisait le liquide dans une plaie pour créer une infection locale. La coupure au scalpel et la cicatrisation ultérieure attestaient d'un succès." ⁴

Et parfois, il n'y avait pas de succès. Bien entendu, aucun des adolescents ne savaient pourquoi on pratiquait ce genre de manipulations. On ne leur a jamais dit que l'on transférait un virus dans leur organisme sain. Les décès des jeunes autochtones n'étaient jamais déclarés. Par chance, en 1946, au pensionnat de Norway House, des enfants se sont révoltés. Ils se sont enfuis après avoir incendié le bâtiment. On ne fit aucune recherche ou dénonciation, de peur des conséquences... En attendant la reconstruction, on transféra les jeunes demeurés sur les lieux au pensionnat de Brandon, où les conditions d'existence s'avéraient pires et les expériences plus macabres. ⁴

Cobayes de la nutrition

Ce qui suivit, cependant, n'eut lieu que dans l'Ouest canadien, avec l'appui de l'Église Unie et du gouvernement fédéral : plus de 1300 enfants autochtones ont servi de cobayes, pour des expériences portant sur les carences nutritionnelles. Les plus sinistres pensionnats étant au Manitoba. D'abord débuté aux écoles Cecilia Jeffrey et St-Mary's (étendu ensuite à Norway House, Brandon, The Pas, Port Alberni, Kenora, Shubenacadia et Lethbridge). Des jeunes recevaient des portions normales de nourriture et de vitamines, d'autres en étaient privés. On testait aussi le niveau de tolérance aux antibiotiques. Des enfants souffrant d'une otite ont été surdosés, au point de perdre totalement l'ouïe. Il y eut de nombreux cas de cécité. On ne dispensait aucun soin dentaire.

Cobayes en réserve

En 1947, un médecin du Ministère des Affaires Indiennes, accompagné d'un collègue de New-York et l'autre de l'Université de Toronto, y firent une inspection. Les trois conclurent que seules les carences alimentaires étaient responsables des cas de tuberculose et de cécité, parmi les 300 Cris de la réserve. Ils se contentèrent de distribuer des suppléments nutritionnels à 125 personnes, en vue d'établir une base de comparaison concernant la prise quotidienne de vitamines. Ces expériences, commencées en 1942, se sont échelonnées jusque dans les années 1950. La poursuite de ces expérimentations à Norway House, au Manitoba, fut approuvée par une commission parlementaire de la Chambre des Communes du gouvernement fédéral, le 24 mai 1944. Aux questions de l'historien Ian Mosby, on invoqua "le droit au secret des individus impliqués dans ces activités." ⁴ ⁵

La guerre comme excuse

Selon les archives nationales, les études consistaient à évaluer le seuil de résistance et la vulnérabilité des populations, advenant un conflit impliquant un blocus entravant l'approvisionnement de nourriture. On ferma le pensionnat de Norway House [province du Manitoba, Canada] en juin 1967. Entre 1883 et 1996, on estime que 150,000 enfants auraient séjourné dans des pensionnats. En plus d'être cobayes, environ 80,000 écoliers, autochtones et inuits, furent victimes de violence physique ou d'abus sexuel.

Adultes sous tutelle radioactive

En 1942, en pleine guerre mondiale, les Alliés paniquaient à l'idée d'être devancés par les nazis, dans la course à l'arme atomique. Les Anglais, surtout, voulaient empêcher les nazis de s'approvisionner en eau lourde, disponible en Norvège. Au Canada, le Premier ministre Lyon Mackenzie King, et son voisin Delano Roosevelt, négociaient des livraisons d'uranium, en exclusivité, vers les États-Unis. On monopolisa donc les hommes de la communauté des Dénés, vivant dans les Territoires du Nord-Ouest, pour le transport d'uranium. Sur le chemin qu'on surnomme encore "l'autoroute de l'atome", les Dénés transportaient des sacs de jute, remplis d'uranium, de la région du grand lac de l'Ours jusqu'à Fort Murray, le point de jonction le plus au nord du système ferroviaire, sous la supervision de la compagnie Eldorado Inc. Sans aucune protection. Quelques années plus tard, le taux de cancer et de troubles de santé étant bien au-dessus de la normale, en comparaison du nombre d'habitants, une Commission d'enquête put démontrer le lien entre le transport d'uranium et les problèmes de santé. Évidemment, si vous demandez aux experts en énergie nucléaire, ils vous affirmeront que l'uranium est très peu radioactif et qu'il ne peut pas être la cause des maladies dans cette population ! Accepteraient-ils, eux aussi, de transporter de l'uranium, sans protection, dans des sacs de jute ? Pour démontrer expérimentalement son innocuité ? Combien de promoteurs de construction de mini-centrales nucléaires rêvent d'en ériger une près de leur chalet ? C'est la question à laquelle ils devraient réfléchir, avant d'accuser les citoyens "non scientifiques" du syndrome "pas dans ma cour". Précisons qu'il s'agissait de minerai d'uranite, dont on pouvait aussi extraire du radium. ⁶

Canada : La nation Dénée

Quand le pardon devient infamant

Une délégation d'autochtones Dénés s'est rendue au Japon, pour demander pardon à la population, suite aux largages de bombes par les États-Unis de Truman. Je comprends qu'on puisse s'excuser auprès des civils, mais pas au gouvernement japonais ! À cette même période, l'armée nippone occupait la Mandchourie et ne s'est pas privée d'utiliser des armes chimiques contre les civils chinois. En plus d'intégrer l'Axe, car on l'oublie parfois, les Japonais faisaient alliance avec Hitler et Mussolini. Les Russes sous Staline, eux, n'avaient conclu qu'un accord de non agression réciproque, qui fut brisé par Hitler et fit entrer en guerre l'Armée rouge. Une armée grâce à laquelle les nazis ont été défaits. Les délégués autochtones auraient plutôt dû se rendre aux États-Unis pour demander des excuses au gouvernement. Et à celui du Canada. ⁷

En résumé

Voilà beaucoup de matières à ajouter au procès du Canada. Le jugement du Tribunal Permanent des Peuples aura lieu le 30 septembre 2026. Date de la journée nationale de l'entente "Vérité et Réconciliation". Malheureusement, comme à peu près tous les accords internationaux et les traités, le jugement est non contraignant... Comme le gouvernement canadien exhibe son indifférence pour ce jugement, je me demande ce qu'on peut en attendre. S'il y a un troisième référendum au Québec, j'espère que la population, d'origine autochtone, métis ou d'ancêtres européens, acceptera enfin d'être indépendante du Canada, grand vassal des États-Unis et de l'absurde royauté anglaise!

Maryse Laurence Lewis

Image en vedette : Capture d'écran. Daphne Odjig, Génocide no 1, 1971, acrylique sur carton, 61 x 76 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Source :  aci-iac.ca

Références :

1.  mondialisation.ca

2. Rapport Vérité et Réconciliation

 publications.gc.ca

IR4-9-4-2015-fra.pdf

Les cimetières : page 139 (plus de 2,000 tombes, en Colombie canadienne et en Saskatchewan.)

IR4-9-1-1-2015-fra.pdf

Élèves comme main-d'oeuvre de 1867-1939 : page 369

Maladies : page 421

Abus sexuels : page 625

3.  publications.gc.ca

IR4-9-1-1-2015-fra.pdf

Vaccination et expérimentation : page 485

4. Le peuple brisé, Alex Caine et François Perreault, Deuxième partie, Des générations de victimes, Chapitre 5 : Les expériences dans les pensionnats, pages 119 à 127, Éditions Hugo Doc, 2017.

5.  publications.gc.ca

IR4-9-1-1-2015-fra.pdf

Nourriture : page 547

6.  ici.radio-canada.ca

7.  beyondnuclearinternational.org

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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