02/07/2026 dedefensa.org  8min #318883

Poutine et les autres

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

2 juillet 2026 (13H15) - Il ne fait aucun doute que, par un mélange de la dynamique sur le terrain, de l'utilisation intensive de drone du renforcement massif en parallèle à la guerre de l'information contre la Russie, nous approchons d'une période essentielle de changement de la guerre en Ukraine. Ce monstre ne devait au départ durer que quelques semaines pour une victoire russe, selon les illusions des Russes d'ailleurs partagées à l'époque par les Occidentaux ; ce monstre devait être une cavalcade irrésistible et rapide qui n'aurait justement rien eu d'un monstre. Elle est devenue un monstre par la durée et les dégâts énormes, humains et matériels, la puissance russe étant de plus en plus transformée en une avancée à pas comptés avec même des déboires sérieux illustrant l'excessive prudence de Poutine et son illusion de rapidement trouver les marques de la reprise en main de la guerre par une diplomatie constructive.

Au début, tout le monde jugeait Poutine comme un chef incontesté et maître des événements, - un dictateur sanglant selon la litanie infantile de ses adversaires de l'Occident-compulsif. Il s'est avéré qu'il se trouvait et se trouve au centre d'un système représentatifs de divers pouvoirs importants, où les pressions l'entourant sont devenues de plus en plus fortes, lui-même devenant ainsi plus vulnérable et enfermé dans la nécessité de céder de plus en plus à ces pressions. Paradoxalement, les formidables pressions de communication de l'Ouest ont très largement contribué à cette évolution, renforçant ainsi la détermination de son ennemi en jurant qu'elle l'affaiblirait jusqu'à la Sainte Perspective du Graal nommé regime change.

A partir du courant 2024, le comportement de Poutine conduisit même à une rupture au sein de la presse indépendante et alternative, entre ceux qui faisaient de lui un lâche sinon un traître, et ceux qui continuaient à penser qu'il poursuivait une stratégie longue et sage, qui conduirait à une victoire pleine de promesses pour un arrangement général de la sécurité en Europe.

Il nous semble que nous arrivons aujourd'hui au terme de ces débats de chapelles, la dynamique des événements décidant tout à fait autrement, de son propre chef ; comme d'habitude. L'idée est que Poutine va devoir s'incliner, non pas sous les pressions de la communauté de sécurité nationale, mais justement emporté par la dynamique des événements. C'est ce que Mercouris, répondant aux questions de Glenn Diesen, nomme en accord avec son hôte, "le nouveau Poutine ".

Le temps des ruptures

Nous suivons Mercouris, à cause de l'estime que nous avons pour lui certes, mais aussi parce qu'il s'est montré, en bon diplomate lui-même, longtemps en défenseur du Poutine-prudent ; et nous le suivons dans cet entretien parce que, soumis à des questions, ses réponses sont plus nettes que lors de ses interventions personnelles sur sa chaîne. Par ailleurs sa capacité d'absorber les changements est grande, montrant qu'il peut modifier son jugement sans craindre de déchoir ; on l'a vu par exemple, d'une façon extrêmement nette et critique de Poutine, le  5 juin 2026 à propos des faiblesses énormes de la Russie dans la guerre de l'information

Mais venons-en à ses réponses à Glenn Diesen, autour de cette question : "S'agit-il d'un nouveau Poutine ?"

Diesen : "Je me demandais donc ce qui est en train de se passer exactement. S'agit-il d'un nouveau Poutine?"

Mercouris : "C'est effectivement un nouveau Poutine. J'en parle depuis un certain temps déjà. Je pense qu'il y a eu un moment charnière pour les Russes, survenu en décembre, lors de l'attaque par drones contre la résidence de Poutine à Valdaï. Beaucoup de gens en Russie - et peut-être Poutine lui-même - ont cru qu'il s'agissait d'une tentative d'assassinat ; une déclaration très particulière faite par Zelenski juste avant l'attaque a sans doute renforcé cette conviction. Par la suite, Poutine a traversé une longue période - plusieurs semaines - durant laquelle il a très peu évoqué l'Ukraine. Cela m'a laissé penser qu'un débat interne sur la marche à suivre était en cours au sein de la direction russe.

" Et puis, bien sûr, il y a eu l'escalade de la part de l'Occident. Une escalade marquée par ces attaques de drones - dans lesquelles les Occidentaux sont manifestement très impliqués - visant la Russie, ainsi que par une multiplication des tirs de missiles contre des installations russes et par un discours général selon lequel l'initiative de la guerre aurait basculé dans le camp ukrainien. Tout cela a probablement alimenté le débat qui avait cours en Russie. Or, ce débat est désormais clos, et Poutine en est ressorti transformé.

" Il ne parle plus de diplomatie ni de négociations ; il se concentre exclusivement sur la victoire. Parallèlement, il tient à stabiliser la situation intérieure en Russie même. Nous avons donc affaire à un Poutine bien plus intransigeant que celui que nous avons connu l'année dernière.

" Cela dit, l'une des raisons pour lesquelles il a choisi de modifier quelque peu son attitude tient manifestement à la rhétorique des Européens... "

Sur cette évolution de Poutine, un accord général est en train de se faire dans la presse indépendante-alternative, la seule ayant quelque intérêt aux niveaux de l'information et des commentaires. Cet accord porte sur l'apparition effectivement, bon gré mal gré selon les avis, d'un "nouveau Poutine", durci, intransigeant, intéressé d'abord par la victoire avant d'envisager des négociations.

Mais cette perspective (négociations après la victoire) nous semble bien ténue, improbable, insaisissable, quand on songe à la cataracte de réactions et à la montée hystérique de la guerre de l'information en Occident-compulsif qui aurait lieu en cas de victoire russe. Cela vaut d'autant plus qu'un autre problème a surgi avec les attaques directes, sans aucun doute d'origine européenne (hors-Ukraine), contre la Russie. Le fait démontre que la Russie a perdu, ou est en train de perdre, sa capacité de dissuasion qui constitue sa meilleure défense.

Diesen : "Ce sont la Russie et l'Ukraine qui doivent nécessairement décider quand cette guerre prendra fin. Mais c'est l'OTAN qui a en grande partie déclenché ce conflit en 2014, et il semble qu'elle soit en mesure de décider de son issue. Dès lors, comment la Russie peut-elle éviter une guerre permanente ?"

Mercouris : "Je pense que vous avez très bien résumé la situation et que vous avez également abordé le débat interne qui se poursuit à Moscou. Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir si l'on peut négocier une résolution de la crise, mais plutôt si l'on parviendra à rétablir la dissuasion vis-à-vis de l'Occident grâce à une victoire en Ukraine. En d'autres termes, il s'agit de savoir si une simple victoire en Ukraine suffira à restaurer la dissuasion dans les relations avec l'Occident.

" Je crois que c'est toujours la position de Poutine, bien qu'une ligne plus dure commence à émerger : celle selon laquelle, pour rétablir la dissuasion, il faut aller plus loin, dépasser le stade de la victoire en Ukraine et entreprendre d'autres actions qui - pour reprendre les mots du professeur Karaganov - réintroduiraient la peur en Occident, car c'est le seul moyen de rétablir la dissuasion.

" Ce débat est en cours. Par ailleurs, un autre élément nous ramène directement à ce que vous venez d'évoquer : la perception russe de ce que signifie la victoire en Ukraine va probablement évoluer. Ils sont désormais très proches d'atteindre leurs objectifs initiaux, du moins sur le plan territorial. Je ne pense pas que quiconque garde un lien avec la réalité puisse encore douter qu'ils vont très prochainement s'emparer du Donbass. Cela prendra sans doute encore quelques mois, mais nous touchons au but."

Rupture ou/et imbroglio ?

Comme dit Mercouris, les Russes ont repris presque complètement le Donbass, et les quatre provinces qui en sont les constituants administratifs. C'était le but initial de la guerre, donc c'est la victoire ? Pas si vite, car resurgit l'idée que le but de la victoire en Ukraine devrait voir plus large, c'est-à-dire englober l'ensemble de la 'Novorossiya ' (l'ensemble délimité à l'Ouest par la ligne Nord-Sud allant de Kharkov à Odessa, villes russes comme le précise souvent Poutine). Si la victoire russe est une telle annexion, imagine-t-on ce que seraient les réactions d'un ensemble européen complètement emporté dans l'hystérie belliciste et menacé sur ses terres intérieures par les diverses colères de ses populations ? Imagine-t-on que ces gens abandonneraient les tirs de drones dans la profondeur russe alors, jugent-ils faussement, qu'ils contribuent à contenir leurs propres colères populaires qui les menacent ?

Il faut avoir l'esprit bien poétique pour imaginer qu'on pourrait fixer une telle nouvelle situation dans un état de sécurité apaisée. Peut-être Poutine l'a-t-il, - ce qui est de plus en plus improbable, - mais pas les groupes qui, autour de lui, réclament déjà des attaques de démonstration et de dissuasion sur les terres de l'UE (voir Karaganov). Eux aussi trouveraient un élan supplémentaire dans une annexion de la 'Novorossiya ', ne serait-ce que pour verrouiller la sécurité des nouvelles terres conquises (retrouvées, dans leur esprit).

Mais soyons clairs et justes : tout cela, ces perspectives chambardementesques, nous conduisent à une amplification considérable des inconnu de l'inconnu général - notre 'Unknown Unknown' selon la formule de Rumsfeld, - qui nous interdisent absolument la moindre prospective. Nous sommes à une "rupture" qui doit nous faire passer dans une autre dimension. Le paradoxe, - encore un, - est que c'est bien l'esprit de prudence et presque de pusillanimité de Poutine-le-diplomate qui a conduit à cette perspective de non-perspective ; c'est la durée de la guerre qui a fait monter les tensions, rendus encore plus fous les fous européens, passant du stade de fou-trouillard à celui de fou-guerrier. La guerre qui pouvait au début être contenue au niveau régional strict, est devenu un des foyers principaux, avec la zone Iran-Israël, de la  GrandeCrise, cette tectonique de l'effondrement de tout, de l'Amérique, de l'Occident-compulsif, du technologisme et de leurs armées hyper-technologisées, de la civilisation nihiliste et de la modernité, d'une IA au service du Système alors qu'on la sent bien craquer de partout et devenir peu à peu, en s'en reprochant, le système le plus puissant de l'arsenal antiSystème.

Nous autres, le Dniepr ne nous suffit plus. Il nous faut franchir le Rubicon.

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