04/07/2026 les-crises.fr  17min #319025

Ce ne sont pas les marchés capitalistes qui résoudront les pandémies ou la crise climatique

Davis, écrit Wallace-Wells, avait "des raisons impérieuses de revenir sur cette page secrète de l'histoire". Il cherchait tout particulièrement à remettre en cause les récits historiques traditionnels qui, soit ignoraient ces famines dévastatrices, soit en déformaient profondément les causes politiques et économiques.

Source :  Jacobin, Jag Bhalla
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Une politique délibérée

Les historiens whigs [Le terme "historiens whigs" désigne une approche de l'histoire qui interprète le passé comme une progression inévitable vers les valeurs modernes, notamment la liberté, la démocratie et la rationalité scientifique, NdT] justifient généralement l'époque coloniale en avançant ce que Davis a qualifié de "discours arrogants sur les bienfaits, en termes de vies sauvées, du transport à vapeur et des marchés céréaliers modernes". Mais il s'agissait là d'une grave erreur de jugement. Si des millions de personnes ont trouvé la mort, ce n'est pas parce qu'elles vivaient dans les "recoins figés de l'histoire mondiale", mais "au moment même où elles étaient intégrées de force" à la modernité des marchés mondiaux.

Ce carnage s'est produit du temps de "l'âge d'or du capitalisme libéral", lequel a joué un rôle meurtrier (par le biais d'une "application théologique [...] [de ses] [...] principes sacrés"). Une grande partie de ce récit est toutefois passée sous silence dans la brève analyse de Wallace-Wells. Il est important de bien cerner ces faits, car ces mêmes doctrines capitalistes qui ont été à l'origine de ces catastrophes d'autrefois continuent d'être à l'œuvre aujourd'hui.

Elles continuent de freiner notre réponse à la crise climatique.

La cruauté sans coupables

"Trois crises alimentaires mondiales" se sont produites entre 1876 et 1902, écrit Davis, elles ont entraîné entre trente-deux et soixante et un millions de morts à cause d'une famine en Inde, en Chine et au Brésil. Robert Knight, rédacteur en chef du Bombay Times, estime que les responsables de la politique officielle de l'Inde alors sous domination britannique en matière de famine (ou de la dissimulation de ses effets) étaient coupables de "meurtres de masse". Davis accuse explicitement "les marchés des matières premières et la spéculation sur les prix [...] ainsi que la volonté de l'État". Dans tous les pays concernés sauf un, "la pénurie absolue [...] n'a jamais été le problème".

En Inde, l'élite britannique a supervisé "d'énormes exportations de céréales vers l'Angleterre alors que le pays était en proie à une famine effroyable". Le carnage qui en a résulté a été une "tragédie politique qui aurait pu être évitée", et non une catastrophe naturelle. Les coupables n'étaient pas des forces anonymes, mais des choix politiques et commerciaux opérés par des individus identifiables (il cite trois vice-rois : Lyton, Elgin et Curzon). La rapacité l'a emporté sur la morale. Ce risque persiste encore aujourd'hui.

Voici comment Wallace-Wells présente les conclusions de Davis : "Les catastrophes environnementales frappent ceux qui ont été rendus les plus vulnérables" et "Les phénomènes El Niño du XIXe siècle [ont constitué] autant un test pour l'économie politique mondiale qu'une parabole de la fragilité écologique." Il s'attend à ce que 2027 soit un test similaire (cependant de moindre ampleur). Mais à la lecture de son exposé, qui ne mentionne aucun coupable, on passe facilement à côté du rôle joué par la cupidité des marchés et des choix politiques qui ont créé ces vulnérabilités. Cela revient pratiquement à ignorer la leçon la plus importante que Davis nous adresse aujourd'hui : la déférence envers les marchés peut avoir des conséquences moralement choquantes.

Wallace-Wells évoque certes la "cruauté impériale", mais là encore, son langage abstrait gagnerait à être plus concret. Les dirigeants britanniques de l'Inde ont fait passer leurs intérêts personnels et leur marché libre adoré avant la vie des pauvres. Ils ont imposé la loi sur les contributions anti-caritatives, interdisant l'aide privée (qui risquait d'influencer les prix du marché). La seule aide autorisée se trouvait dans d'horribles camps de travail, comme celui de Madras, où les rations quotidiennes avaient un apport calorique inférieur à celui des rations des détenus de Buchenwald.

Il en coûterait 93 milliards de dollars par an pour éradiquer la faim dans le monde, alors que les dépenses mondiales annuelles s'élèvent à 120 milliards de dollars pour les crèmes glacées, à 490 milliards pour les cosmétiques et à 600 milliards pour les aménagements paysagers.

Davis cite un rapport britannique sur l'un de leurs holocaustes : la famine était "due à la hausse des prix plutôt qu'à une pénurie alimentaire". Les travaux d'Amartya Sen ont démontré que cette affirmation est généralement vraie : bien souvent, les famines ne sont pas dues à un manque de nourriture disponible, mais à une "défaillance des droits" ou à une insuffisance du pouvoir d'achat. Ceux qui défendent cette théorie ont raison de dire que les marchés peuvent accomplir des choses extraordinaires en exploitant des informations dont aucun individu ne dispose (comme l'a montré Friedrich von Hayek). Mais les seules informations dont se servent les marchés sont les prix et le pouvoir d'achat.

Si les pauvres ne parviennent pas à dégager un pouvoir d'achat suffisant, alors les acteurs du marché ne perçoivent même pas ce dont ils ont besoin pour survivre. À cet égard, la dynamique du marché relègue structurellement au second plan les besoins des pauvres. À moins que le pouvoir d'achat de ces derniers ne soit garanti comme étant suffisant pour assurer leur survie, les marchés peuvent aggraver la souffrance au lieu de l'atténuer. Cela a contribué, comme l'écrit Davis, à l'absurdité du fait que "tandis que l'Asie mourait de faim, les États-Unis faisaient la plus grande récolte de blé de l'histoire mondiale [...] et [...] brûlaient un surplus de blé sans valeur".

Pour comprendre pourquoi il ne s'agit pas d'un problème dépassé, il suffit de prendre l'exemple de l'"apartheid vaccinal" lié à la pandémie de COVID, où des dirigeants d'entreprises à but lucratif ont fait échouer les efforts déployés pour agir avec décence et sauver des vies. Par exemple, l'objectif initial de l'université d'Oxford, qui était de concéder des licences non exclusives et libres de droits pour son vaccin contre la COVID, a été abandonné. Après l'intervention de Bill Gates et de sa fondation, entre autres, la licence a été accordée en exclusivité à une société à but lucratif. Une fois de plus, il y a à peine six ans, nos dirigeants ont fait passer le profit avant la protection des vies des plus démunis dans le monde. Nous devons trouver des solutions à de nombreux problèmes, qu'ils soient rentables ou pas. N'est-ce pas ce qu'exige la décence ?

Mais il existe d'autres exemples de distorsions du marché qui sont moralement discutables, prenons le système alimentaire mondial. On produit plus qu'assez de calories pour nourrir toute l'humanité, mais près de huit hectares sur dix de terres agricoles mondiales servent à engraisser la viande destinée aux riches et à leurs animaux de compagnie. Contrairement à ces animaux de compagnie tant aimés, 2,4 milliards de personnes sont en situation d'insécurité alimentaire (soit un être humain sur trois), et 150 millions d'enfants souffrent d'un retard de croissance dû à la malnutrition. Pourtant, les céréales cultivées pour les agrocarburants pourraient "nourrir 1,9 milliard de personnes chaque année".

Cette avalanche de souffrances qui pourraient être évitées est aggravée par les atrocités commises par la spéculation boursière. Certaines des personnes et des institutions les plus riches du monde (telles que les gestionnaires de fonds spéculatifs ou les fonds de dotation des universités prestigieuses) se livrent à des paris sur les marchés des matières premières alimentaires. Le résultat final est que des prédateurs avides s'enrichissent en privant de nourriture les bébés les plus pauvres de la planète.

Des chercheurs ont démontré par exemple, qu'entre 2007 et 2010, l'augmentation des stocks mondiaux de céréales aurait suffi à nourrir 440 millions de personnes pendant un an. Ces céréales ont été thésaurisées plutôt que consommées en raison de la "spéculation". La moitié des cinq millions de décès annuels d'enfants de moins de cinq ans dans le monde sont dus à la malnutrition. Une telle spéculation sur les prix alimentaires s'apparente à un "crime de guerre en col blanc" qui voit des criminels en costume-cravate s'enrichir en commettant des meurtres à distance par le biais des marchés (ces crimes se poursuivent d'ailleurs en temps de paix).

Pour bien faire comprendre pourquoi on ne peut pas compter uniquement sur les marchés pour établir des priorités collectives moralement justifiées, il suffit de prendre en compte l'estimation de l'ONU voulant que le coût de l'éradication de la faim dans le monde s'élève à 93 milliards de dollars par an. Or, les dépenses mondiales annuelles en crème glacée s'élèvent à 120 milliards de dollars, celles en cosmétiques à 490 milliards de dollars et celles en aménagements paysagers à 600 milliards de dollars. Ce choix de priorités dictées par le marché économique est-il éthique ?

Wallace-Wells n'aborde pas assez franchement la question de savoir si, dans le contexte d'une crise climatique qui ne cesse de s'aggraver, les orientations pro-marché de notre classe politique actuelle seront moins moralement répréhensibles que celles des vice-rois crapuleux ou des partisans de l'"apartheid vaccinal" mentionnés plus haut. Pour en mesurer les risques, penchons-nous sur la position de son collègue Ezra Klein sur le climat.

Dans une tribune intitulée "Vos enfants ne sont pas condamnés", Klein exprime clairement son inquiétude morale face au sort des pauvres dans le monde : "Nous aurons pillé l'avenir de milliards de personnes pour assouvir nos appétits présents." Il perçoit clairement le dilemme entre les besoins fondamentaux des plus démunis et le confort de notre mode de vie, mais il estime en fin de compte qu'on ne peut pas laisser leurs souffrances entraver une "politique du toujours plus". Plus précisément, cela s'adresse à son lectorat issu de l'élite mondiale qui dispose de ressources importantes (le revenu médian aux États-Unis place les Américains au "93e centile mondial", et une grande majorité des lecteurs du New York Times gagnent bien plus que ce revenu médian). Restreindre la consommation des plus aisés pourrait atténuer les préjudices subis par les plus démunis à l'échelle mondiale, mais pour Klein, les contraintes liées au mode de vie constitueraient un "sacrifice" politiquement irréaliste.

On peut établir des parallèles entre ces priorités et celles des scélérats décrits dans *Late Victorian Holocausts*, lesquels se disaient pour la plupart libéraux, menaient des politiques favorables au marché et faisaient passer le profit ou leur intérêt personnel avant le soulagement des souffrances de personnes considérées, en réalité, comme jetables. Ainsi, ces libéraux de la vieille école de l'Economist ont écrit qu'il était malavisé d'encourager "les Indiens flemmards [...] [à croire] qu'il est du devoir du gouvernement de les maintenir en vie". Lord Salisbury, secrétaire d'État pour l'Inde, affirmait : "C'est une erreur de dépenser de l'argent pour sauver un tas de nègres."

Pendant ce temps, de nombreux Britanniques ordinaires étaient consternés. Le Times of London déplorait que "le vice-roi soit intervenu pour réprimer les élans de charité". Un fonds de secours fut constitué grâce à des millions de petites contributions, ce que le vice-roi Lord Lytton qualifia de "véritable nuisance". Aujourd'hui encore, le risque d'un tel fossé entre la décence populaire et la cruauté des élites demeure.

L'espérance de vie au Nigeria est de cinquante-quatre ans, ce qui correspond à seulement 3 % de l'"espérance de ressources sur toute la durée de vie" d'un Britannique moyen.

D'une manière générale, Klein se préoccupe, ce qui est louable, des souffrances qu'il juge moralement révoltantes. Mais il semble accorder davantage d'attention aux malheurs des poulets ou à d'hypothétiques êtres numériques du futur qu'aux ravages climatiques qui menacent les populations pauvres du monde entier.

C'est peut-être difficile à accepter, mais les budgets carbone ont des limites et nos choix de consommation, dès lors qu'ils ne sont pas neutres en carbone, aggravent les dommages climatiques. Cela met à rude épreuve le principe libéral de non-préjudice. Sommes-nous libres de continuer à mener une consommation qui alourdit le fardeau pesant sur les populations les plus vulnérables de la planète ? Certainement pas. Les libéraux qui se réclament des valeurs humanitaires devraient agir en conséquence. À défaut, ils révèlent leurs véritables priorités tactiques : ils ne se montrent altruistes que lorsqu'ils ont quelque chose à y gagner. Cette bienveillance sans contrepartie n'est ni véritablement généreuse ni noble.

Le fait que Klein recoure à un vocabulaire économique dans son raisonnement moral est révélateur : "la souffrance [des animaux d'élevage] n'est pas prise en compte dans le prix de la viande". D'accord, mais une grande partie de la misère humaine n'est pas non plus "prise en compte" dans le mode de vie typique des lecteurs du New York Times. Pour définir l'élite mondiale en matière de ressources, on pourrait se référer aux personnes appartenant au décile supérieur des revenus mondiaux (plus de 66 000 dollars). Existe-t-il un prix acceptable pour les vies plus courtes et extrêmement paupérisées des plus démunis de la planète ? L'espérance de vie au Nigeria est de cinquante-quatre ans (2024), ce qui représente seulement 3 % de l'"espérance de ressources sur toute la durée de vie" d'un Britannique moyen (leur ancien oppresseur colonial).

Pendant ce temps, les membres du 1 % le plus riche de la population mondiale, lecteurs du New York Times, gagnent en neuf jours plus d'argent que ce que les personnes appartenant au décile le plus pauvre ne gagneront au cours de toute leur vie. Environ 7,2 milliards de personnes vivent en dessous, et vraiment très, très en dessous, du seuil de pauvreté fédéral américain (43,70 dollars par jour). Par exemple, le revenu médian mondial est d'environ 7,60 dollars par personne et par jour. Cela signifie que quatre milliards de personnes vivent avec moins d'un cinquième du seuil de pauvreté américain. Ces gigantesques injustices en matière de ressources reposent sur des disparités coloniales et raciales persistantes et ne tiennent pas compte des impacts climatiques à venir (sur ceux qui en sont les moins responsables).

La face cachée du progrès

Une fois encore, les marchés peuvent accomplir des merveilles qu'il serait insensé d'ignorer. Mais s'en remettre principalement aux marchés n'est souvent pas du tout le moyen adapté pour respecter ses obligations morales. Pire encore, mélanger logique du marché et logique morale conduit à des distorsions flagrantes et immorales, en donnant la priorité à une prétendue solidarité qui garantit que nous en tirons profit (c'est là le côté obscur de certaines approches dites "gagnant-gagnant")

Selon le dernier rapport sur les inégalités dans le monde, les flux financiers des pays pauvres vers les pays riches "représentent environ trois fois le montant de l'aide au développement". Et 3,4 milliards de gens vivent dans des pays où le service de la dette extérieure dépasse les dépenses consacrées à la santé ou à l'éducation. Il ne s'agit pas là d'une forme morale d'"assistance". C'est un égoïsme ahurissant. Et comme cela perpétue des souffrances qui pourraient être évitées, on ne peut pas vraiment appeler ça bienveillance.

Comme l'écrit l'historienne Priya Satia, de nombreux colonisateurs croyaient sincèrement faire le bien en menant une "mission civilisatrice", mais il s'agissait en réalité d'une forme de "gestion de la conscience". De nos jours, un argument tout aussi fallacieux consiste à présenter les marchés comme un moyen efficace de réduire la pauvreté dans le monde. Cette affirmation contient une infime part de vérité, mais la réalité est qu'il s'agit d'une illusion pernicieuse et intéressée. L'extrême pauvreté mondiale a diminué, mais le seuil utilisé correspond à environ un vingtième du seuil de pauvreté américain ; ce n'est donc pas une chose dont nous devrions nous réjouir sans réserve.

Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur l'extrême pauvreté, affirme qu'avec les méthodes actuelles axées sur le marché, "il faudra 200 ans pour faire disparaître la pauvreté au-dessous du seuil de 5 dollars par jour". Il faudrait huit générations pour ramener les pauvres du monde entier à un huitième du seuil de pauvreté américain (et bien d'autres siècles encore pour rattraper complètement leur retard). Est-ce là un progrès moralement acceptable ? Devrions-nous vraiment nous en réjouir, comme l'a fait un président de la Banque mondiale, en le qualifiant de "l'une des plus grandes réalisations de l'humanité" ?

Le tableau d'ensemble s'assombrit encore davantage lorsque l'on compare nos propres gains individuels à ceux des populations pauvres à l'échelle mondiale. On nous encourage à croire que nous avons tous en quelque sorte le droit d'améliorer notre niveau de vie, comme s'il s'agissait d'un principe sacré de notre politique. Mais s'agit-il vraiment d'une position moralement défendable, étant donné la répartition extrêmement inégale des ressources, comme en témoigne la hausse des gains annuels moyens récents de 4 178 dollars pour le décile supérieur de la population mondiale, alors que le décile inférieur ne bénéficie que de 9,25 dollars de revenus supplémentaires par an ?

Dans le cadre de notre approche actuelle, les gens déjà riches gagnent 450 fois plus que les plus démunis (le rapport entre les gains de revenu annuels du 1 % le plus riche et ceux des 10 % les plus pauvres est de deux mille pour un). Et ces progrès tant vantés en matière de lutte contre la pauvreté, grâce aux effets de ruissellement mondiaux, sont si minimes que nous pourrions les doubler si les personnes appartenant au décile supérieur réduisaient leur consommation d'un seul verre de vin bon marché au restaurant ou de deux tasses de café en entreprise par an (si ces fonds pouvaient être redistribués à l'échelle mondiale).

Tout cela n'a aucun sens sur le plan moral, alors que même une redistribution mondiale à petite échelle ferait une différence considérable. Cependant, la laideur morale intrinsèque reste largement occultée. Klein et Wallace-Wells, en tant que principaux défenseurs d'un libéralisme qui se veut bienveillant, devraient reconsidérer ses implications morales, compte tenu de ces disparités flagrantes, gigantesques et déshumanisantes.

J'ai indiqué précédemment que Davis utilisait les termes "théologique" et "sacré" pour décrire la façon dont les libéraux du XIXe siècle percevaient les marchés. Il est instructif de se demander ce que les libéraux d'aujourd'hui considèrent comme tout aussi inviolable. Comme l'a récemment écrit Marlene Laruelle, spécialiste des régimes illibéraux, le succès de la politique post-libérale pourrait bien "mettre au grand jour la théologie implicite propre au libéralisme". Comme le note Laruelle : "Les ordres libéraux, eux aussi, reposent sur des engagements sacrés : l'égale valeur morale des personnes, la dignité de la conscience [...] ou tout autre élément que les libéraux voudraient définir comme essentiel."

Le fardeau écologique imposé aux plus vulnérables et aux générations futures est en passe de devenir "la plus grande injustice de l'histoire".

On a parfois l'impression que, pour de nombreux libéraux, rien n'est sacré si ce n'est l'amélioration de leur propre niveau de vie. John Locke, précurseur du libéralisme, avait pressenti les dangers qu'il y a à ne considérer comme sacré que soi-même. Il écrivait dans son journal que l'homme "serait un dieu pour lui-même, et que la satisfaction de sa propre volonté serait la seule mesure et la seule fin de toutes ses actions". Locke rejette cette idée comme contraire à la raison, parce que nous avons en fait des obligations morales. Mais quelles obligations les libéraux d'aujourd'hui reconnaissent-ils au-delà de l'amélioration de leur propre mode de vie ? Où se situe Klein face aux arbitrages climatiques ?

Le fardeau écologique imposé aux plus vulnérables et aux générations futures est en passe de devenir "la plus grande injustice de l'histoire", comme l'écrit le Dr James Hansen, ancien climatologue de la NASA. C'est une affirmation stupéfiante, si on pense aux horreurs et atrocités de l'histoire, mais elle est plausible. Les combustibles fossiles causent déjà aujourd'hui des dommages d'une ampleur comparable à celle de l'esclavage transatlantique ou des holocaustes (nazi et colonial). L'ONU estime à quinze millions le nombre total d'esclaves victimes de la traite (et cela ne rend pas compte de l'ensemble des dommages, par exemple ceux subis par les descendants), mais les chercheurs estiment que la seule pollution atmosphérique due aux combustibles fossiles tue cinq millions de personnes chaque année dans le monde.

La fiabilité de ces estimations n'est pas si cruciale, dans la mesure où ce ne sont pas des millions de personnes, mais des milliards qui seront affectées par l'ampleur du chaos provoqué par l'incapacité à réduire les émissions de carbone assez rapidement. Davis estime que les famines en Inde, provoquées par la politique britannique, ont fait entre douze et vingt-neuf millions de morts (un chiffre supérieur aux six millions de victimes de l'Holocauste nazi), mais ce chiffre sera sans doute lui aussi insignifiant face aux effets néfastes du changement climatique.

L'un des principaux objectifs de l'ouvrage de Davis était de mettre en garde contre les récits qui glorifient le marché. Il nous faut tenir compte de cette leçon pour faire face au principal défi moral de notre époque, lequel oppose clairement l'amélioration de notre mode de vie et notre confort d'une part, et la survie, la sécurité et la dignité des populations pauvres à l'échelle mondiale d'autre part. Si nous laissons les marchés, la spéculation sur les prix, l'inertie des États et notre confort façonner la politique climatique et l'action individuelle (il est indéniable que les deux sont nécessaires), il est probable que les historiens futurs nous accuseront d'avoir tiré profit de notre monstrueuse immoralité. Pour éviter cela, nous aurons besoin de moyens non marchands puissants nous permettant d'agir de manière décente.

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Jag Bhalla est un auteur spécialisé dans les sciences, les technologies et l'histoire des idées. Il vit à Washington.

Source :  Jacobin, Jag Bhalla, 27-05-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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