04/07/2026 reseauinternational.net  14min #319040

Pourquoi Israël a-t-il soudainement reconnu le génocide arménien ?

Le dimanche 28 juin 2026,le gouvernement israélien a approuvé à l'unanimité la proposition du ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa'ar, de reconnaître le génocide arménien, mais que cette décision doit encore être approuvée par le Parlement.

"Il n'est jamais trop tard pour faire ce qui est juste (), c'est à la fois un devoir moral et un devoir historique, a justifié Gideon Sa'ar. Le génocide arménien reste à ce jour l'objet d'une campagne institutionnalisée de négation et de minimisation, incluant une réécriture manipulatrice de l'histoire, principalement menée par le gouvernement turc". 1

Un devoir moral et un devoir historique après des décennies d'une apparente neutralité ? M. Kevork Almassian, chercheur syrien d'origine arménienne répond à la question de savoirpourquoi la reconnaissance du génocide arménien est soudainement devenue politiquement avantageuse pour Israël ?

Mouna Alno-Nakhal

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par Kevork Almassian

Durant des décennies, Israël a refusé de reconnaître officiellement le génocide arménien, malgré des preuves historiques irréfutables, et malgré le fait qu'un grand nombre d'historiens juifs n'ont pas hésité à le reconnaître comme un fait historique. Les gouvernements israéliens successifs justifiaient ce refus en prétextant qu'il s'agissait d'une "question politiquement sensible", qu'une telle reconnaissance aurait un coût stratégique ou, plus simplement, qu'il s'agissait d'une "question compliquée" qu'il valait mieux ne pas aborder.

Aujourd'hui, cette situation semble avoir changé du jour au lendemain.

Mais cela ne s'est pas produit parce que de nouvelles archives ont été ouvertes, ni parce que des historiens ont découvert des preuves jusque-là inconnues, et certainement pas parce que les victimes de 1915 mériteraient justice plus aujourd'hui que par le passé.

Les faits historiques n'ont absolument pas changé. Ce qui a changé, c'est le contexte géopolitique. Je crois que ce point est bien plus important que la reconnaissance elle-même, car il nous révèle la manière dont les États utilisent l'Histoire comme une arme politique.

En tant que descendant de survivants du génocide arménien, j'ai toujours pensé que sa reconnaissance historique avait une réelle valeur. Non pas parce qu'une résolution votée par un parlement peut ramener mes ancêtres assassinés ou déracinés de leur terre natale, non pas parce qu'une déclaration officielle peut effacer ce qui s'est passé il y a plus d'un siècle, mais parce que la vérité historique mérite d'être reconnue pour elle-même.

Un crime d'une telle ampleur ne devrait pas rester l'otage de calculs diplomatiques, et la position adoptée à son égard ne devrait pas changer en fonction des alliances militaires, des accords d'armement ou des rivalités régionales.

Et c'est précisément pourquoi j'ai eu du mal à me réjouir de l'annonce israélienne avant de comprendre les calculs politiques qui l'ont motivée, car lorsqu'un gouvernement passe des décennies à refuser de reconnaître un fait historique, puis change soudainement de position, la première question à se poser est : pourquoi la reconnaissance du génocide arménien est-elle devenue politiquement avantageuse pour Israël aujourd'hui ?

Et le timing devient encore plus intéressant si l'on se souvient de l'entretien de Benjamin Netanyahu avec Patrick Pete-David il y a 10 mois 2. Interrogé franchement sur la reconnaissance par Israël du génocide arménien, Netanyahu n'a pas donné de réponse claire. Au lieu de cela, il a entretenu l'ambiguïté, donnant l'impression d'avoir répondu à la question, sans s'engager personnellement ou prendre d'engagement officiel au nom de son gouvernement en faveur de cette reconnaissance. Ce fut une manœuvre politique soigneusement calculée, reflétant le fait que, jusqu'à très récemment, la reconnaissance du génocide arménien ne servait pas les intérêts stratégiques d'Israël.

Puis vint le communiqué annonçant quele gouvernement israélien a approuvé à l'unanimité la proposition du ministre Gideon Sa'ar de reconnaître le génocide arménien, mais que cette décision doit encore être approuvée par le Parlement (la Knesset) pour devenir politique officielle de l'État.

Dans ce cas, cette réserve concernant l'approbation par la Knesset n'est pas un simple détail de procédure. Le Parlement étant au bord de la dissolution, Israël bénéficierait des avantages médiatiques et politiques qu'offre la déclaration de reconnaissance, tout en laissant la porte ouverte à la possibilité que cette décision ne devienne pas loi si la situation politique évolue. Ainsi, Gideon Sa'ar pourrait passer pour un homme d'État défendant la justice historique, sans nécessairement supporter le coût diplomatique d'une reconnaissance définitive qui risque de compliquer l'avenir des relations avec la Turquie.

En effet, si la Knesset est dissoute, le gouvernement suivant peut reporter, ignorer ou enterrer discrètement le projet de loi. Dans le cas contraire, le gouvernement suivant en subira les conséquences politiques. Dans les deux cas, le communiqué du 28 juin pourrait s'avérer plus précieux pour Israël que la reconnaissance dont il est censé ouvrir la voie.

Ce qui précède suffit à étayer les soupçons. En effet, si la justice historique était le véritable motif de cette décision, pourquoi Israël a-t-il mis quatre-vingts ans à la prendre ? Pourquoi maintenant, alors que ses relations avec la Turquie ont atteint leur point le plus bas depuis des décennies, qu'il est confronté à l'une des crises diplomatiques les plus graves de son histoire, et qu'il est accusé devant les tribunaux internationaux de génocide à Gaza ?

Autant de questions qui laissent à penser que la position d'Israël sur le génocide arménien ne découle pas du réveil de sa conscience morale ou d'une relecture historique, mais de calculs purement stratégiques.

Il est de notoriété publique que durant les années 1990 et une grande partie de la première décennie du millénaire, la Turquie était considérée comme le partenaire régional le plus important d'Israël. La coopération militaire entre les deux pays s'est rapidement développée, leurs services de renseignement ont travaillé côte à côte, les entreprises israéliennes de l'industrie militaire ont modernisé une grande partie de l'arsenal turc et les exercices militaires conjoints sont devenus monnaie courante. Ankara offrait à Israël une profondeur politique et stratégique au sein d'une région majoritairement musulmane, tandis qu'Israël fournissait à la Turquie une technologie militaire de pointe, une coopération en matière de renseignement et un soutien diplomatique. Compte tenu de cette équation, les gouvernements israéliens successifs ont donc conclu que la reconnaissance du génocide arménien nuirait inutilement à l'une de leurs relations stratégiques les plus importantes.

Et ce calcul ne s'est pas limité à Tel Aviv. À Washington, des groupes de pression turcs, azerbaïdjanais et israéliens ont œuvré dans le même sens pour empêcher le Congrès américain de reconnaître le génocide arménien. Des organisations pro-israéliennes influentes, telles que l'AIPAC, l'ADL et d'autres, ont exercé des pressions politiques contre la reconnaissance du génocide à une époque où la relation israélo-turque était considérée comme un pilier stratégique indispensable.

Ces faits sont bien documentés, mais sont rarement évoqués aujourd'hui, car ils contredisent le récit qui veut qu'Israël était jusqu'ici "neutre" sur la question arménienne. Or Israël n'était pas neutre. Non seulement il a refusé de reconnaître le génocide, mais il a aussi utilisé son influence, directement ou indirectement, pour empêcher les autres de le reconnaître. C'est pourquoi le changement actuel ne peut être dissocié de la grave détérioration des relations entre Israël et la Turquie. Même le journal israélien Haaretz a qualifié cette décision de "bonne décision... mais pour de mauvaises raisons".

Il n'empêche que cette décision est intervenue à un moment où la Turquie est devenue un concurrent régional d'Israël après avoir été son alliée stratégique. Par conséquent, le génocide est devenu un moyen de pression pouvant être utilisé contre Ankara, ce qui fait que la mémoire historique des Arméniens est devenue un outil de manipulation politique.

De plus, la proposition de reconnaissance israélienne intervient à un moment où le mot "génocide" est devenu central dans le débat international sur Gaza ; Israël qui n'a de cesse d'évoquer le génocide des juifs étant lui-même accusé de commettre un génocide. Cette évolution a modifié l'importance même de la mémoire historique en rendant le contrôle de la définition du génocide tout aussi important que la justification des opérations militaires israéliennes sur le terrain. C'est pourquoi nous voyons des responsables israéliens et nombre de leurs partisans tenter de limiter le concept de génocide aux cas d'exterminations à grande échelle, ou aux crimes qui ressemblent littéralement à l'Holocauste juif.

Mais le droit international ne définit pas le génocide de cette manière. Le génocide ne se mesure pas uniquement au nombre de victimes, ni n'exige d'atteindre des millions de morts. Le critère juridique est l'existence d'une intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, religieux ou racial.

C'est pour cette raison qu'il m'est impossible de dissocier la proposition de reconnaissance israélienne du génocide arménien de ce qui est devenu l'un des champs de bataille les plus importants de notre époque : "la guerre des récits".

Il est en effet indéniable que les guerres ne se mènent plus seulement avec des missiles et des avions, mais se mènent aussi avec des récits manipulant la mémoire et redéfinissant la vérité. Ce qui fait qu'Israël peut se présenter comme un État qui défend la justice historique et la mémoire des victimes, tout en refusant d'appliquer les mêmes principes juridiques et moraux à la population de Gaza, aux Palestiniens en général et aux Libanais...

Cette dimension devient encore plus évidente lorsqu'on examine la question des avions F-35. Selon une analyse publiée par Haaretz, le véritable public visé par Israël en reconnaissant le génocide arménien n'est ni Erevan, ni Ankara, ni même Bakou, mais Washington.

Plus précisément, dans le contexte du débat actuel sur la possibilité de réintégrer la Turquie au sein du programme américain des avions de chasse F-35, Israël craint que l'acquisition par la Turquie de ces avions furtifs de pointe ne compromette sa supériorité aérienne dans la région et n'affaiblisse l'engagement américain traditionnel à maintenir son "avantage militaire qualitatif" sur tous ses voisins. D'autant plus qu'au moment même de ce débat, Donald Trump a clairement manifesté sa volonté de se rapprocher de Recep Tayyip Erdogan, le décrivant à plusieurs reprises comme un dirigeant fort au sein de l'OTAN et laissant entendre qu'il était disposé à fournir à la Turquie des systèmes militaires qui feraient "très plaisir" à Ankara.

Par conséquent, le génocide arménien est une fois de plus utilisé comme moyen de pression sur Washington, sa reconnaissance par Israël complique l'accord sur les F-35 en remettant au premier plan la question la plus sensible pour Ankara, au moment même où elle tente de rétablir ses relations de défense avec les États-Unis et de retrouver l'accès aux systèmes militaires américains les plus modernes. Nul besoin de déclaration israélienne à ce propos, le timing de la reconnaissance en dit long.

C'est ainsi que le génocide arménien s'inscrit dans une guerre d'influence indirecte entre Israël et la Turquie dont le véritable théâtre d'opérations est Washington. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu'Israël et la Turquie se dirigent vers une confrontation militaire directe. Je ne partage pas cette hypothèse. La Turquie est membre de l'OTAN et Israël est parfaitement conscient de sa puissance militaire. Les deux pays ont démontré à maintes reprises leur capacité à rivaliser, à se coordonner lorsque cela s'est avéré nécessaire, et à éviter de franchir des lignes rouges susceptibles de déclencher une guerre totale.

En revanche, la Turquie et Israël peuvent s'affronter politiquement, saper l'influence de l'autre par le biais d'alliés, se faire concurrence en Syrie, en Méditerranée orientale, dans le Caucase du Sud, et au sein même de Washington, car l'arène du combat a changé. Elle est désormais gérée par le biais de groupes de pression, de ventes d'armes, de reconnaissances diplomatiques, de réseaux de renseignement, et de l'instrumentalisation de la mémoire historique à des fins politiques.

De ce fait, lorsque la rhétorique contredit la réalité, la reconnaissance israélienne du génocide arménien apparaît davantage comme un outil politique que comme une prise de position morale.

La contradiction devient encore plus flagrante lorsqu'on examine la façon dont Israël traite, aujourd'hui, les Arméniens de Jérusalem qui savent qu'ils sont confrontés à un défi existentiel, alors que leur quartier au sein de la vieille ville représente des siècles de présence arménienne continue. Une présence qui a résisté aux empires, aux guerres, aux occupations et aux bouleversements politiques. Depuis des années, ils se battent quotidiennement contre les projets sionistes commerciaux et politiques, ainsi quepour la sauvegardedes terres et des propriétés appartenant au Patriarcat arménien depuis des générations. D'où le mouvement"Save the ArQ" né en mai 2023 pour défendre et préserver le quartier arménien de Jérusalem.

Comment un gouvernement peut-il soudainement se présenter comme le défenseur de la mémoire historique des Arméniens, alors que les Arméniens vivant sous son autorité continuent de lutter pour maintenir leur présence physique à Jérusalem ?

Si Israël se soucie réellement des Arméniens et du génocide arménien, le moins qu'il puisse faire est de mettre fin aux politiques et aux projets qui menacent l'une des dernières communautés arméniennes historiques du Moyen-Orient. Ce n'est qu'à cette condition que le discours sur la reconnaissance deviendrait crédible.

Mais cette contradiction ne se limite pas à Jérusalem. Au cours des deux dernières décennies, Israël est devenu l'un des plus proches alliés stratégiques de l'Azerbaïdjan. Une relation qui ne repose pas uniquement sur le commerce ou la diplomatie. Elle repose aussi sur la coopération en matière de renseignement, de pétrole, de technologie militaire, et sur le conflit plus large avec l'Iran.

Les industries militaires israéliennes ont fourni à l'Azerbaïdjan des drones de pointe, des systèmes de missiles, des munitions, des technologies de surveillance et d'espionnage, ainsi que d'autres armes qui ont joué un rôle décisif et ont modifié l'équilibre des forces pendant les guerres du Haut-Karabagh.

Les résultats sont bien connus. En 2023, plus de 120 000 Arméniens ont été contraints de quitter l'Artsakh (Haut-Karabagh) en quelques jours. Des communautés entières ont disparu d'une terre où les Arméniens vivaient depuis des siècles. Les églises se sont vidées, les villages ont été désertés, les cimetières, les sites archéologiques et patrimoniaux ont été laissés à l'abandon, et l'existence de tout un peuple dans la région s'est presque éteinte.

Durant toute cette période, Israël n'a manifesté aucune volonté de reconsidérer son partenariat stratégique avec Bakou. Au contraire, la coopération militaire a progressé, car l'Azerbaïdjan n'est pas seulement un marché d'armes lucratif pour Israël. Il est aussi une source importante d'énergie et une plateforme stratégique à la frontière nord de l'Iran. D'où l'intérêt du projet israélo-azerbaidjanais de nouvelles constructions présentées comme des "villages intelligents" 3 proches de la frontière iranienne. Je ne formulerai pas d'hypothèses sur les fonctions de renseignement précises de ce projet. Le tableau d'ensemble est assez clair.

En tout cas, ces régions vidées de leurs habitants arméniens font désormais partie d'une nouvelle géographie stratégique, dans laquelle l'Azerbaïdjan renforce son contrôle, Israël étend son influence technologique et politique, tandis que l'Iran en devient la cible centrale. Et au sein de cette stratégie, l'Arménie apparaît comme une simple variable d'un conflit plus vaste impliquant la Turquie, l'Iran et l'équilibre des pouvoirs dans le Caucase du Sud.

Raison de plus pour que j'aie du mal à interpréter l'intérêt soudain d'Israël pour les souffrances des Arméniens comme l'expression d'une attitude morale. Si les descendants des survivants du génocide méritent d'être reconnus pour ce qui leur est arrivé en 1915, pourquoi des drones israéliens volaient-ils au-dessus des têtes de ces mêmes descendants pendant les guerres de 2020 et 2023 ? Si la mémoire arménienne mérite véritablement d'être protégée, où était cette préoccupation morale lorsqu'une communauté arménienne entière a été déracinée d'Artsakh grâce aux armes fournies par Israël à l'un de ses plus proches alliés ?

Quant à la Turquie, sa non-reconnaissance du génocide arménien demeure indéfendable. La tentative de Recep Tayyip Erdogan de présenter l'histoire ottomane et turque comme une histoire fondée uniquement sur la justice et la miséricorde est un déni.

Les Arméniens n'ont pas quitté leur patrie parce qu'ils ont soudainement décidé de s'installer dans les déserts de Deir ez-Zor en Syrie.

Ma famille n'est pas née en Syrie car elle préférait Alep à sa terre natale d'Anatolie orientale.

Les églises, les villages, les cimetières et les sites historiques des Arméniens n'ont pas disparu par simple hasard.

Le génocide arménien a eu lieu.

Il s'agissait d'un crime organisé, systématique et catastrophique.

Quiconque ne le reconnaît pas nie l'un des plus grands crimes de l'histoire de l'humanité.

source :  Kevork Almassian

Traduit de l'arabe par  Mouna Alno-Nakhal

  1. " Israël reconnaît officiellement le génocide arménien, dans un acte de défiance vis-à-vis de la Turquie"
  2. Extrait del'entretien de Benjamin Netanyahu avec Patrick Pete-David (le 26 août 2025)
  3.  youtube.com
  4. " L'Azerbaïdjan construira des"villes intelligentes"dans les zones libérées de l'occupation arménienne"

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