
Par Pepe Escobar, le 3 juillet 2026
Ces Perses si méticuleux.
Comment faire comprendre à la Barbarie qu'elle doit mettre en œuvre les paragraphes 1, 4, 5, 10 et 11 du protocole d'accord (MoU) que son propre président a signé à Versailles ?
En particulier
- le paragraphe 1 sur la mise en place d'un mécanisme de gestion des conflits au Liban
- le paragraphe 10 sur l'exportation du pétrole et des produits pétrochimiques iraniens, et
- le paragraphe 11 sur le déblocage des avoirs gelés de l'Iran.
Des défis de taille à tous les niveaux. Sans compter qu'il n'y a absolument aucune garantie que l'"Exceptionnistan" (copyright : Sergueï Lavrov), incapable de s'engager, comprenne ne serait-ce que le principe même des engagements désormais bilatéraux : si vous ne les respectez pas, votre partenaire ne les respectera pas non plus.
Passons au principal négociateur iranien, le président du Parlement Ghalibaf. En début de semaine, avant les cérémonies funéraires fastueuses organisées à Téhéran, Qom et Mashhad à l'occasion de l'inhumation du guide suprême assassiné, l'ayatollah Khamenei, Ghalibaf a déclaré que les négociations avec les États-Unis sont terminées.
En d'autres termes, l'Iran ne cédera pas d'un pouce pour négocier un éventuel accord final tant que Washington n'aura pas pleinement mis en œuvre les cinq clauses du protocole d'accord énumérées ci-dessus.
Cette déclaration découle logiquement de l'envoi par l'Iran d'une délégation de haut niveau en Suisse pour discuter de la mise en œuvre du protocole d'accord en 14 points, et non (c'est moi qui souligne) pour négocier un nouvel accord.
Pour preuve supplémentaire, la clause 13 du protocole d'accord précise que les négociations sur l'accord final ne débuteront qu'une fois les paragraphes 1, 4, 5, 10 et 11 exécutés.
En théorie, un comité conjoint Iran-États-Unis-Liban aurait pu être mis en place pour superviser la mise en œuvre - mais il n'y a aucune confirmation officielle de la part de Washington, car les États-Unis sont de facto peu disposés et/ou incapables de contrôler le "culte de la mort" en Asie occidentale.
Le blocus naval imposé par Trump a, quant à lui, été levé. L'Iran a exporté près de 50 millions de barils de pétrole ces derniers jours - à des prix supérieurs d'environ 20 % à ceux pratiqués récemment.
Pourtant, le libre transit dans le détroit d'Ormuz ne durera que 60 jours. Passé ce délai, Téhéran - et Mascate - imposeront des redevances. Après tout, l'Iran et Oman sont souverains en matière de navigation dans leurs eaux territoriales.
Point essentiel, le programme de missiles de l'Iran, l'organisation de l'Axe de la Résistance dans son ensemble, ainsi que les droits nucléaires de l'Iran, sont autant de points non négociables, comme l'a réaffirmé Ghalibaf.
Il a déclaré sans détour que l'Iran est "prêt pour la guerre" si Trump 2.0 ne respecte pas les dispositions du protocole d'accord. Il a par ailleurs fait remarquer que l'avantage de l'Iran à Ormuz réside en sa capacité à assurer un fonctionnement efficace du détroit, et non à le maintenir fermé.
Trump et Vance jouent au chat et à la souris
Comparez maintenant tout ce qui précède - qui découle logiquement de ce qui a été signé entre Washington et Téhéran - avec l'interview du vice-président J.D. Vance en début de semaine, où il admet que le duo présidentiel n'a signé le protocole d'accord que pour "reconstituer nos stocks" et "disposer de plus d'atouts" à l'expiration du délai de 60 jours prévu.
Ce qui rejoint la déclaration du secrétaire d'État Rubio, qui, le 25 juin, a présidé une réunion ministérielle du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui, à toutes fins pratiques, a rejeté les dispositions clés du protocole d'accord.
Le communiqué affirmait que
"la paix et la sécurité durables dans la région" exigent de s'attaquer à "l'ensemble des menaces iraniennes", y compris les missiles balistiques, les drones et le "soutien aux mandataires".
La conclusion s'impose : du point de vue de Trump 2.0, le protocole d'accord n'est qu'une manœuvre pour gagner du temps. Même compte tenu d'une divergence de vues entre Vance et Rubio.
Les menaces ne disparaîtront pas. Le spectre d'une reprise de la guerre plane toujours - d'autant que les opérations de ravitaillement aérien s'intensifient actuellement, Même en tenant compte du suicide politique que représenterait toute tentative inconsidérée avant les élections de mi-mandat, il ne faut jamais sous-estimer le degré de démence qui règne actuellement à la Maison Blanche.
Pour faire contraste, tournons-nous maintenant vers un groupe d'acteurs rationnels qui tentent d'insuffler un peu de bon sens à la Maison Blanche. Ces informations proviennent directement des personnes précédemment présentes à la table des négociations.
Le fait marquant ici est que les pourparlers Iran-Pakistan, au plus haut niveau, se sont conclus mardi dernier. Téhéran et Islamabad sont parvenus à une entente commune sur la voie très délicate restant à parcouir.
L'émissaire spécial pakistanais Mohsin Naqvi, ministre de l'Intérieur, s'est rendu à Riyad avec pour mission cruciale de confirmer en personne à MbS que l'Iran, l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar sont sur la même longueur d'onde, sous la coordination diplomatique d'Islamabad.
Ce groupe est animé de la ferme détermination que Trump, malgré toute son imprévisibilité, ne doit pas être autorisé à relancer la guerre.
Les médiateurs pakistanais présents jusqu'à ce mardi ont réaffirmé que l'Iran et Oman - avec le soutien crucial de la Chine - ont déjà pris une "décision souveraine irrévocable" quant à l'exercice de leur souveraineté pour contrôler et administrer le détroit d'Ormuz.
Cette décision inclut la perception des recettes, le déminage, la sécurité maritime, autrement dit l'ensemble du dispositif. Téhéran et Mascate ont rejeté toute intervention étrangère - en particulier celle des États-Unis, mais aussi de l'UE. Mascate l'a déjà fait savoir directement aux Européens.
C'est le volet opérationnel qui est "en cours", pas la décision elle-même.
Nous sommes donc en présence d'un accord quadripartite : Iran, Oman, Pakistan, Chine - qui devrait être rendu public juste après les cérémonies funéraires du défunt Guide suprême, l'ayatollah Khamenei.
Le volet Iran-Oman est directement lié au volet stratégique plus large Iran-Chine-Russie.
Un kabuki précurseur d'une nouvelle architecture de sécurité ?
Quant au protocole d'accord, s'il semble plongé dans un coma profond, il reste bel et bien vivant. En coulisses, les pourparlers se poursuivent sans relâche. Les médiateurs pakistanais - selon les participants aux négociations jusqu'à ce mardi - font tout leur possible pour préserver le protocole d'accord à 100 %, et pas 99 %. La pause actuelle est délibérée - voulue par l'Iran - et ne résulte pas d'un quelconque échec.
Bien sûr, ce qui se joue actuellement est un kabuki plus grand que nature : une mise en scène spectaculaire autour d'un cadre susceptible de devenir la structure définissant l'Asie occidentale sur le plan géopolitique et en termes de répartition du pouvoir dans un avenir prévisible.
Dans l'état actuel des choses, suivons la piste de l'argent pendant cette phase de coma.
Téhéran mise sur un pragmatisme total : l'argent d'abord, puis on discute. Les détails concernant les transferts spécifiques ou le calendrier restent flous, mais l'Iran devrait disposer d'environ 9 milliards de dollars d'ici une semaine : les Émirats arabes unis ont déjà versé 3 milliards de dollars. Le Qatar et Oman sont censés verser le solde de 6 milliards de dollars. Si l'Iran dispose d'au moins 6 milliards de dollars (jusqu'à 9 milliards) au cours des dix prochains jours environ, le protocole d'accord ne sera pas définitivement mort, mais bel et bien vivant.
Fondamentalement, Téhéran avance toujours à son propre rythme. Un rythme dicté par les rites funéraires de Khamenei, au cours desquels quatre membres de sa famille, dont son épouse, doivent être réinhumés à Mashhad, conformément à une promesse faite en temps de guerre.
Voici donc ce que nous devrions tous suivre de près. Le dernier jour des cérémonies aura lieu le 9 juillet à Mashhad. La prochaine étape consistera à déterminer le ou les lieux de rencontre où les Américains, les Pakistanais et les Iraniens se réuniront.
Même si on parle d'Islamabad 2.0 ou 3.0, ces rencontres n'auront pas lieu à Islamabad. Une fois les célébrations terminées et le feu vert chinois renouvelé, le protocole d'accord devrait en théorie être de nouveau d'actualité. Trump - acculé par des impératifs tels que l'épuisement des réserves stratégiques de pétrole (SPR) - devra revenir à la table des négociations et honorer sa part du contrat. Ou bien tout faire capoter, une fois de plus.
La situation est d'autant plus complexe que le Pakistan est à la fois aligné sur l'Iran, Oman et la Chine en matière de sécurité du détroit d'Ormuz, et profondément impliqué dans une relation de défense mutuelle de type OTAN avec l'Arabie saoudite.
En vertu de l'Accord stratégique de défense mutuelle (SMDA) de septembre 2025, le Pakistan a déployé au moins 8 000 soldats à la base aérienne du roi Abdulaziz - un chiffre qui devrait bientôt passer à 13 000 -, avec des escadrons de JF-17, des drones et un système chinois HQ-9. Tout ce déploiement est financé par l'Arabie saoudite et placé sous le contrôle opérationnel du Pakistan. Ces troupes protègent essentiellement le pétrole saoudien.
L'autorité de mobilisation pakistanaise s'étend désormais à des éléments de l'armée de l'air,
des forces terrestres et - nouveauté - de forces navales, déployés dans diverses régions d'Arabie saoudite. Nous assistons donc ici à une démonstration ostensible de protection du corridor pétrolier saoudien, tout en envoyant un signal de dissuasion à Téhéran. Bien entendu, Islamabad a dû expliquer en détail à Téhéran - lors de la visite de Pezeshkian - de quoi il en retourne exactement.
Comment fonctionnerait donc une nouvelle architecture de sécurité émergente en Asie occidentale , viable et réalisable - organisée par le Pakistan à l'échelle du CCG, négociée et approuvée par l'Iran, et soutenue par la Chine ?
Ce processus nécessiterait tout d'abord une normalisation complexe des relations : selon Islamabad et Riyad, les relations entre l'Iran, l'Arabie saoudite et le Qatar devraient se normaliser "très prochainement". Plus facile à dire qu'à faire. Le Qatar pourrait alors rejoindre le pacte de défense saoudien.
La question clé concerne Ansarallah au Yémen. La position officielle de Sanaa consiste à frapper tout État (y compris l'Arabie saoudite) intervenant contre le blocage par Ansarallah de la navigation liée à Israël en mer Rouge.
La "prochaine vague" pourrait alors inclure Bahreïn et le Koweït. Et peut-être, à la surprise générale, l'Égypte. Le Caire est intéressé par un rôle sécuritaire post-américain et est déjà en pourparlers avec le Pakistan et l'Arabie saoudite.
En supposant que cet arrangement extrêmement ambitieux se concrétise, les Émirats arabes unis pourraient éventuellement être intégrés d'ici décembre. Et puis vient le cercle extérieur : la Turquie et l'Azerbaïdjan. Toutes ces évolutions s'expliquent par une stratégie chinoise qui continue de manœuvrer habilement ses pions en silence, faisant clairement comprendre à Erdogan que le vainqueur stratégique incontestable de la guerre américano-israélienne contre l'Iran est Pékin. Selon les médiateurs, Erdogan a joué un "rôle très positif" lors des négociations indirectes entre les États-Unis et l'Iran.
Une fois encore, il ne s'agit pour l'instant que d'un scénario plausible et, de l'aveu général, très prometteur. Mais même si elle n'en est qu'à un stade embryonnaire, cette coalition réunissant l'Iran, le Pakistan, la Chine, des membres clés du CCG, la Turquie et l'Égypte constitue déjà une force qui avance inexorablement et que rien ne semble pouvoir arrêter pour l'instant ; si elle est habilement orchestrée, cette coalition pourrait chasser les États-Unis d'Asie occidentale d'ici le printemps 2027.
Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
Venons-en maintenant aux éléments perturbateurs. Et ils sont considérables. Après l'échec militaire de l'attaque américano-israélienne contre la Perse, la phase suivante - appelons-la "la ligne du désespoir sans option" - s'est déjà muée en guerre hybride, consistant à instrumentaliser le protocole d'accord pour provoquer des guerres civiles - confessionnelles, tribales, identitaires - à travers tout l'Axe de la Résistance, au Liban, en Irak et au Yémen.
Ce qui s'appelle "mettre le feu à l'Axe".
Selon ce scénario, toute possibilité pour les Saoudiens et les Qataris de parvenir à un accord de sécurité avec l'Iran, négocié par le Pakistan, tombe à l'eau. L'histoire récente est sans appel : il suffit d'observer comment les Saoudiens et les Qataris ont réussi à détruire la Somalie, la Libye, le Soudan et la Syrie.
Bagdad, par exemple, est désormais sous l'emprise d'un gouvernement fantoche. Le nouveau Premier ministre est un jeune fanatique sans repères, relativement semblable au bourreau de Damas, Al-Golani, avec en prime toutes les caractéristiques d'un "idiot utile" de l'opposition contrôlée.
On est loin de connaître l'issue de ces tactiques hybrides de "diviser pour régner" contre l'État-civilisation perse - comme c'est le cas avec l'actuelle campagne visant à opposer riches libéraux et traditionalistes stoïques dans un scénario de conflagration totale. Les traditionalistes bénéficient en effet d'un soutien populaire écrasant dans tout l'Iran profond.
Mais revenons à notre scénario prometteur. Il est loin d'être farfelu. Concrètement, ce serait une transition progressive vers une sorte de "désordre régulé", avec des États-Unis "affaiblis mais toujours présents", et des canaux de communication secrets explorant sérieusement les options pour remplacer le système de "protection" américain (au sens mafieux du terme).
Pour résumer, le protocole d'accord ferait bien d'émerger rapidement de son coma. Sinon, un chaos total et dévastateur ne tardera pas à s'installer.
Traduit par Spirit of Free Speech