Par Olivier Berruyer
Analyste financier formé sur les marchés à terme parisiens au milieu des années 80, devenu chroniqueur macroéconomique, Philippe Béchade s'est fait une spécialité de débusquer ce que le consensus refuse de voir. Rédacteur en chef de la Chronique Agora et de La Bourse au Quotidien, il livre à Olivier Berruyer pour Élucid un décryptage sans concession d'un système financier qui ne tient plus que par la parole : celle de Donald Trump, celle des banques centrales, celle des grands gérants d'actifs. Un monde où le prix des choses ne signifie plus rien, et où la facture, elle, atterrit toujours dans les mêmes poches.
Un prix du pétrole complètement déconnecté
Au début du mois de mars, les États-Unis ont attaqué l'Iran, entraînant la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial. Un événement de cette ampleur aurait dû déclencher la panique sur les marchés. Il n'en a rien été. Pour Philippe Béchade, l'explication est limpide : le prix du pétrole a été "littéralement supprimé". Les grands pays consommateurs ont puisé massivement dans leurs réserves stratégiques, pendant que la Maison Blanche inondait les marchés de communiqués annonçant une paix imminente et la réouverture du détroit. Des annonces relayées par Axios, média très proche de Trump, systématiquement démenties par les faits, mais qui produisent à chaque fois leur effet de cliquet : le baril chute à l'annonce, ne remonte qu'en partie au démenti, et finit, mensonge après mensonge, par revenir à son niveau d'avant la guerre.
Car ce ne sont plus des humains qui réagissent à ces communiqués, mais des algorithmes, à la milliseconde. Le temps de lire trois lignes, tout est déjà joué. Le prix affiché n'est plus qu'un "prix papier", celui des contrats à terme, totalement déconnecté du prix physique que paient réellement les raffineurs et les acheteurs qui se font livrer. "Aujourd'hui, c'est la queue qui remue le chien", résume l'analyste. Pendant ce temps, les proches du pouvoir américain affichent sur leurs opérations de bourse des taux de réussite proprement invraisemblables : le délit d'initié est devenu un rouage ordinaire du système.
Le problème, c'est que cette perfusion a une fin. Les réserves stratégiques existent pour faire tourner un pays en guerre, pas pour permettre aux marchés de rester sereins ni aux gens de partir en vacances. On commence désormais à entamer ce qui devrait être réservé à l'armée américaine, et Béchade anticipe "une douche froide terrible" : la redécouverte du vrai prix de l'énergie, avec en première ligne une pénurie mondiale de diesel dont presque personne ne parle encore. Sans compter les angles morts que le marché refuse de regarder : les engrais bloqués dans le Golfe qui annoncent des récoltes dégradées, l'acide sulfurique sans lequel on ne raffine plus ni le cuivre ni les métaux critiques, ou ces câbles sous-marins qui font tourner la finance mondiale et que l'Iran pourrait couper d'un geste.
La bourse, un casino sous perfusion
Comment expliquer, alors, que les indices boursiers enchaînent record sur record pendant que tous les voyants physiques passent au rouge ? Parce que, depuis le tournant du siècle, les marchés ont compris que les banques centrales ne les laisseront jamais tomber. Quand la chute menace, la fameuse "plunge protection team" reçoit son coup de fil : les titans de Wall Street obtiennent des liquidités illimitées pour racheter le marché et plier les vendeurs, qui, eux, jouent avec des moyens finis. Une mécanique d'autant moins surprenante, rappelle Béchade, que la Réserve fédérale appartient depuis ses origines à un syndicat de banques privées, qui travaillent d'abord pour leur propre intérêt. Quant à Trump, la bourse est "sa seule boussole" : ses tweets et ses fausses annonces servent à détendre les taux et à faire repartir le Nasdaq, là où sont investis les milliards des milliardaires.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit. L'effet de richesse boursier ne concerne plus qu'une infime minorité d'Américains, qui détient l'essentiel des actions et porte désormais une part de la consommation nationale sans équivalent dans l'histoire. Les profits records des entreprises ? En partie du trompe-l'œil. Les géants de la tech ont obtenu le droit d'intégrer dans leurs résultats des plus-values purement virtuelles sur leurs participations dans des start-up de l'intelligence artificielle non cotées, comme OpenAI ou Anthropic. Des bénéfices fictifs, comptabilisés comme s'ils étaient réalisés, et qui devront être révisés à la baisse si ces introductions en bourse déçoivent ou n'ont jamais lieu.
La bulle de l'IA, justement ? Contrairement aux purs fantasmes qui ont fini dans le mur, la révolution technologique est réelle, personne ne le nie. Le problème est ailleurs : tout le modèle repose sur l'idée que nous consommerons demain de la capacité de calcul comme nous consommons de l'électricité ou de l'eau. Or, pour rentabiliser les sommes colossales déjà investies, il faudrait vendre cette capacité à un prix que les Chinois sont précisément en train de casser, comme ils ont cassé le prix des batteries, des éoliennes et des panneaux solaires. On pourrait voir la répétition de la bulle des télécoms : la fibre optique a bel et bien transformé le monde, mais son prix s'est effondré et les investissements pharaoniques n'ont jamais été couverts.
En attendant, l'euphorie règne. Le petit porteur a appris que la bourse "monte tout le temps", que toute correction s'efface, qu'il suffit d'acheter chaque creux. Le copy trading lui permet même de déléguer ses espoirs de gains à un programme informatique. L'essentiel de la hausse se fait d'ailleurs la nuit, hors des plages de cotation, quand seuls les algorithmes travaillent. Des valorisations défiant toute raison deviennent la norme, et les analystes inventent après coup le récit qui justifiera qu'elles doublent encore. On croit réentendre les discours de la veille du krach de 1929. "Une fois que le déraisonnable devient la norme, on peut aller n'importe où. Ça marche jusqu'au jour où ça ne marche plus." Et ce jour-là, ce sont les petits porteurs entrés au sommet qui serviront de liquidité de sortie aux plus gros.
Le vrai décideur, c'est le créancier
Derrière ces marchés en apesanteur, une poignée de gérants d'actifs pèse désormais plus lourd que des économies entières. BlackRock et Vanguard absorbent les émissions de dette des États, et "le vrai décideur, évidemment, c'est celui qui vous prête de l'argent". D'où les visites régulières du patron de BlackRock à l'Élysée, où l'on discute retraites et déficits. Les discours politiques alarmistes sur la dette peuvent bien se succéder : tant que le créancier estime que l'État français dispose du meilleur outil au monde pour aller chercher l'argent dans la poche des contribuables, la machine continue de tourner.
Ce qui pourrait la gripper ? Une instabilité politique et sociale qui ferait douter de la rentrée des recettes fiscales, un ralentissement économique marqué, des Français qui "sortent les fourches". Mais que l'on ne s'y trompe pas : ce "tout va bien" des créanciers signifie pour nous une double ponction. On nous fait les poches par l'impôt, et l'on nous restitue de moins en moins en retour : chômeurs moins indemnisés, médicaments moins remboursés, hôpital et école en déshérence. L'effondrement de la qualité des services publics n'est pas un accident de parcours, c'est l'autre versant du remboursement de la dette. Quant au ruissellement, "c'est un narratif pour les gogos". L'argent des banques centrales ne sort jamais du premier cercle, celui des grands acteurs qui en ont besoin pour soutenir leurs positions spéculatives.
Et pendant que les banques régulées affichent leur vertu prudentielle, la vraie bombe à retardement s'est logée dans la finance de l'ombre : tout un écosystème d'acteurs calibrés pour passer juste sous les seuils de supervision, qui prennent des risques considérables avec de l'argent prêté par les grandes banques elles-mêmes. Le jour où les faillites s'enchaîneront, tout remontera à leur bilan.
Des banques centrales cornérisées
Pour Béchade, l'inflation n'a jamais été transitoire. Elle est structurelle, et les banques centrales elles-mêmes ont cessé de prétendre le contraire. Les effets de second tour arrivent : la pénurie d'engrais annonce des récoltes médiocres et une flambée des prix alimentaires, pendant que la redécouverte du vrai prix du pétrole se profile à la rentrée.
Face à cela, les banquiers centraux sont pris au piège de leurs propres politiques. D'un côté, une inflation qui s'ancre ; de l'autre, des États porteurs d'un stock de dette jamais vu depuis l'après-guerre. Monter les taux au niveau qui terrasserait vraiment l'inflation, comme l'avait fait Volcker en son temps ? Impossible : le service de la dette deviendrait ingérable. Alors on maintient les taux sous l'inflation et on laisse celle-ci ronger la dette : "on les rembourse en monnaie de singe". Le dernier expédient consiste à jouer sur la maturité des emprunts pour repousser le mur de la dette d'année en année. Après quoi il ne restera qu'une issue : monétiser, imprimer, dévaluer. Sacrifier la devise, "ce qui a toujours été le choix d'une banque centrale".
C'est dans cette perspective qu'il faut lire le retour de l'or, qui n'est pas un simple réflexe de temps de guerre mais un mouvement structurel : des banques centrales entières rééquilibrent leurs réserves au détriment des bons du Trésor américain, dont le discours officiel reste, depuis un demi-siècle, "notre dette, c'est votre problème". Une rumeur circule même à Washington sur une réévaluation massive du prix officiel des réserves d'or américaines, pour faire paraître la dette soutenable. Quant à ceux qui ont voulu, par le passé, vendre leur pétrole ou bâtir une monnaie hors du dollar, il leur est arrivé des bricoles...
L'échec de l'euro, et l'absence de refuge
Sur l'euro, le verdict est sans appel : un quart de siècle de recul, un quart de siècle d'échec. Ni croissance, ni compétitivité, ni réindustrialisation. Béchade file une métaphore footballistique : une équipe sans entraîneur ni stratégie, où l'on impose la même pointure de chaussures au grand Hollandais et au petit Portugais, avant de faire dormir tout le monde dans le même dortoir. Et si un jour il faut choisir entre sauver l'euro et préserver la prospérité des Européens, il ne se fait aucune illusion : on sacrifiera les Européens.
Le bitcoin n'offre à ses yeux aucun refuge : ce n'est pas une monnaie mais une pure commodity numérique, sans valeur intrinsèque, portée par le seul momentum, et désormais suspendue au sort de son plus gros détenteur privé, dont la position bâtie à crédit pourrait précipiter la chute de tout le marché.
Même l'immobilier, ultime valeur refuge des Français, est devenu le miroir de ce monde verrouillé : des transactions au plus bas depuis des décennies, des coûts de construction en surchauffe, une rareté structurelle. Un marché "de plus en plus excluant", où les primo-accédants disparaissent et où seul le patrimoine familial permet encore aux jeunes générations d'acheter. Socialement, un désastre.
Quand les milliardaires s'achètent le pouvoir
Béchade referme l'entretien sur un phénomène passé presque inaperçu : l'introduction en bourse de SpaceX a fait éclore du jour au lendemain une prolifération de nouveaux milliardaires, auxquels s'ajoute toute la galaxie enrichie par l'intelligence artificielle. Or, aux États-Unis, les élections s'achètent, et ces fortunes écrasent tout ce que la vie politique américaine avait connu jusqu'ici. Ces gens ont la gloire et la fortune ; il ne leur manquait que le pouvoir, et ils ont désormais largement de quoi se l'offrir. C'est peut-être la leçon la plus glaçante de cet échange : dans un système où le prix du pétrole est fabriqué, où les profits sont virtuels, où le créancier dicte la politique des États et où la monnaie elle-même devient un instrument de contrôle, la démocratie pourrait bien n'être que la prochaine ligne du carnet d'ordres.
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