
par Aline de Diéguez
"Si vous caressez un cercle, il devient vicieux" ~ Eugène Ionesco
1 - Un mensonge bien présenté
Parmi les couches mythologiques qui se sont superposées au cours des siècles jusqu'à former la puissante chimère du sionisme, plus important que la notion de "peuple élu", est le mythe d'un "grand Israël" offert à un petit groupe humain par un notaire extra-terrestre. Personne n'imagine que de nos jours on puisse raisonnablement fonder une politique sur un argument aussi fumeux.
Et pourtant, c'est bien sur le fondement de cette vapeur que reposent une colonisation de la terre palestinienne, trois quarts de siècle de souffrances des populations autochtones, des milliers d'actes abjects de tortures et d'assassinats, la destruction de Gaza et le génocide d'une partie de sa population ainsi, ainsi que des guerres sans fin avec les voisins et des massacres ignobles afin de voler des territoires et de terroriser des opposants.
C'est, en effet, dans le terreau du double mensonge historique d'une fiction déguisée en religion que le sionisme politique plonge de profondes racines auto-légitimantes.
Parallèlement à ceux des humains qui se prétendent "élus", ces pieux récits paralysent les neurones des "non-élus", lesquels, par ignorance, par esprit moutonnier, par intérêt, par peur des représailles, par corruption ont fini par intérioriser, eux aussi, la fiction biblique revue et appliquée aujourd'hui par les sionistes avec une violence délivrée de toute décence morale, de toute inhibition, de toute humanité et de toute retenue juridique ou politique, puisque jamais critiquée et jamais sanctionnée.
Comme l'écrivait Mark Twain : "La vérité n'est pas difficile à tuer. Un mensonge bien présenté est immortel - A truth is not hard to kill. A lie told well is immortal". (écrivain américain, 1835-1910).
Comme il n'existe pas de meilleure source que celle des scribes qui rédigèrent le texte dans lequel figurent ces récits, voyons ce qu'ils en disent.
2 - Quand et dans quelles circonstances est né le rêve du Grand Israël ?
Lorsque les scribes judéens exilés au bord de l'Euphrate, après la conquête de la Judée par le roi Nabuchodonosor, imaginèrent l'épisode de leur fiction dans lequel un personnage mythique - Abraham - était le héros principal, ils lui prêtèrent un rêve fabuleux relaté dans la Genèse.
Au cours d'un "profond sommeil" (Gn 15,12), le héros appelé Abraham, eut "une vision" (Gn 15,1). De plus, il entendit une voix, qu'il attribua à son dieu, laquelle lui proposait une "alliance" (Gn 15,18).
Nous sommes bien en présence d'un texte religieux, aussi ne faut-il pas s'étonner de son incohérence factuelle. Il est établi qu'aucun Abraham en chair et en os n'a jamais existé. Ce "père de la multitude" est un symbole d'autant plus a-historique que les péripéties très détaillées du rêve prennent place dans un récit mis au point par un scribe, Esdras, exilé en Babylonie entre le Ve et le IVe siècle avant notre ère alors que son héros est censé avoir vécu entre le IXe et le Xe siècle avant notre ère, soit un demi millénaire avant la rédaction du texte de la Genèse dans lequel cet épisode a été porté à la connaissance du public de l'époque.
Tous les hommes rêvent ; pénétrer le sens des rêves a, depuis l'origine des temps, fasciné l'humanité, notamment, on le comprend aisément, les rêves des puissants, en raison des conséquences politiques qui en résultaient.
En effet, loin des interprétations sexuelles qui ont envahi un post-freudisme contemporain mal digéré, les humains y voyaient, dans l'antiquité, une forme de prémonition, d'irruption directe des dieux dans la politique. Ils étaient censés utiliser ce stratagème afin de délivrer incognito un message aux dirigeants du monde.
Mais comme ce message était rarement limpide, il s'agissait de le décoder. Cette activité capitale et subtile était confiée à des devins, dont le rôle politique qu'ils exerçaient auprès des rois en faisait les personnages les plus influents de la cour.
Ainsi les Grecs de l'antiquité croyaient que l'éternuement signait la présence, à cet instant-là, d'un esprit divin. "Au moment où Xénophon prononçait ces paroles, un Grec éternue. Aussitôt, les soldats, d'un seul mouvement, s'inclinent tous devant le dieu".(Xénophon, Anabase)
Ill n'est donc pas étonnant que les rédacteurs de la Genèse aient utilisé le stratagème d'un rêve comme véhicule de l'action de leur dieu, ce procédé, banal à l'époque, permettait de délivrer un message d'une manière jugée convaincante par tout le monde.
Si l'on s'en tient au contenu du texte de la Genèse, on apprend donc qu'un dieu particulier venait d'intervenir dans les affaires d'un peuple qui n'existait pas encore puisque le rédacteur du texte n'avait pas encore attribué de descendants au vieillard imaginaire et à sa descendance potentielle et putative.
À partir du moment où une population contemporaine se fonde sur un récit littérairement incohérent et absurde pour fonder la légitimité de son occupation d'un territoire réel, et prétend sur ce fondement s'accaparer des morceaux de territoires voisins, on est fondé à s'interroger sur l'équilibre mental de cette population et de tous ceux qui soutiennent cette dérive psychologique.
Et quel était le contenu de ce rêve ?
"Quand le soleil fut couché, il y eut une obscurité profonde ; et voici, ce fut une fournaise fumante, et des flammes passèrent entre les animaux partagés. En ce jour-là, l'Éternel fit alliance avec Abraham". (Gn 15, 17-18)
Lors de son apparition durant le rêve, le dieu, excellent metteur en scène aurait soigné son apparition afin de la rendre la plus impressionnante possible. Il s'était entouré d'une "fournaise fumante" et de "flammes", mise en scène pré-hollywoodienne aussi éblouissante que terrifiante, digne de tout dieu soucieux de manifester sa puissance par des phénomènes météorologiques impressionnants.
"Des flammes passèrent entre les animaux partagés", cette phrase quelque peu énigmatique signifie en langage moderne que le rêveur, Abraham, avait effectué un sacrifice de plusieurs "animaux" sans qu'il soit précisé de quels animaux il était question. Mais l'existence des flammes prouvait que le dieu avait accepté l'offrande. Le pluriel prouvait qu'il s'était agi d'un holocauste important.
Ces "animaux" était "partagés", c'est-à-dire coupés en deux, la moitié réservée au dieu était brulée, l'autre moitié serait réservée à la consommation de la tribu dont Abraham était le chef.
3 - Qu'est-ce qu'une alliance ?
Le rêve fait état d'une "alliance" que le Dieu proposait au dormeur.
Faire "alliance" avec un être supposé omnipotent est un ressort littéraire utilisé par de nombreux auteurs dans les fictions romanesques. Ainsi, dans La Guerre du feu, l'auteur nous fait assister à une sorte de voyage initiatique de trois messagers, partis affronter la fureur d'un monde sauvage, afin de reconquérir le précieux Graal de la tribu des Oulhamrs. En effet, les cages dans lesquels le feu salvateur était conservé avaient été détruites durant un sanglant affrontement avec une tribu voisine et les Oulhamrs vaincus et décimés, privés de leur source de vie, se trouvaient réduits à un sort pitoyable.
Lorsque dans leur quête l'astucieux Naoh et ses deux compagnons, poursuivis par un groupe de féroces humanoïdes auxquels ils avaient réussi à voler les précieuses constructions de pierre plates, avaient croisé un troupeau mammouths, ils avaient choisi de se mettre sous la protection du meneur du troupeau qui représentait à leurs yeux une sorte de dieu de la nature. Il s'agissait, pour eux, de signer une manière de pacte d'alliance avec le grand mammouth en chef du troupeau, en lequel ils voyaient le maître tout puissant de tout ce qui vit sur la terre.
En signe d'humble allégeance et de reconnaissance de son pouvoir, Naoh offrit à la puissante divinité poilue un gros tas soigneusement lavé des délicieuses racines souterraines de nénuphars, dont il avait observé que la grosse bête en raffolait. Pour consolider l'alliance, il renouvelait chaque jour son hommage.
L'alliance est donc une sorte de pacte établi, soit entre égaux, soit entre un féal et son seigneur. Dans toute alliance existe un échange : dans le roman de Rosny aîné, on comprend que, séduit par l'offrande quotidienne de racines de nénuphar, le dieu mammouth en était venu à protéger les guerriers Oulhamrs et alla jusqu'à écrabouiller sous ses grosses pattes velues leurs cruels poursuivants.
Quid de l'échange dans l'alliance proposée à un personnage nommé Abraham par le dieu Jahvé dans la fiction biblique ? Dans le récit de la Genèse, l'initiative en revient au dieu, lequel choisit de se manifester alors que le héros, avant de s'endormir, avait bien procédé au classique sacrifice d'animaux rituellement coupés en deux par le milieu - "partagés", dit le texte - c'est-à-dire qu'il avait offert à sa divinité l'équivalent du gros tas de racines de nénuphars que les guerriers Oulhamrs offraient au dieu mammouth.
Il n'existait pas encore de peuple, puisque la descendance d'Abraham n'avait pas encore eu lieu mais le héros connaissait déjà des règles sur la manière de présenter un sacrifice qui seront décrites dans le Lévitique 500 ans plus tard !
La mise en scène de flammes et de lumière incandescente créait l'atmosphère favorable à la réception du noyau politique central du message ; le don de la TERRE.
"Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d'Égypte jusqu'au grand fleuve, au fleuve d'Euphrate, le pays des Kéniens, des Keniziens, des Kadmoniens, des Héthiens, des Phéréziens, des Rephaïm, des Amoréens, des Cananéens, des Guirgasiens et des Jébusiens". (Gn 15,18).
Quand Netanyahou envahit le Liban, la Syrie, l'Égypte, la Jordanie et rêve de s'approprier une partie de l'Égypte, de l'Arabie et même de l'Iran il se fonde sur l'énumération des "pays" cités ci-dessus et qui à l'époque représentaient la quasi totalité des terres connues des scribes hébreux exilés en Babylonie
Né du rêve d'un personnage imaginaire, Israël est un État-chimère
4 - Un État-chimère
La chimère est un monstrueux animal fabuleux. On lui prête la tête et le poitrail d'un lion, le ventre d'une chèvre et la queue d'un serpent... Symboliquement, c'est une idée ou un projet irréalisable.
La tête de lion rappelle le qualificatif "lion de Juda" appliqué à la tribu du même nom", "Juda est un jeune lion ; mon fils, tu es monté du gibier. Il se courbe, il se tapit comme un lion, et comme un lion, qui le fera lever ?" (Gn 49,9). Ce lion symbolise puissance, la férocité et la majesté dans le meilleur des cas, mas aussi, le pouvoir, l'orgueil démesuré et la violence arrogante.
Le ventre d'une chèvre évoque les possessions concrètes des grands troupeaux des patriarches, Le symbole renvoie au goût pour l'accumulation de richesses sous la forme des possessions concrètes. "L'argent et le désir sont indissolubles et insatiables". (L'Ecclésiaste, 5-10)
Quant au serpent, il est dans la bible un animal maléfique qui a poussé les deux benêts amateurs de pommes à la désobéissance, source du fameux péché originel. Il glisse, il se faufile, sa morsure est mortelle.
Chacune des parties de la bête est symbolique. En condensé, un véritable portrait d'Israël
5 - Les coulisses du théâtre biblique
Pour comprendre le sens de la scène décrite ci-dessus, il faut s'arracher à l'avant-scène du grandiose spectacle de l'épopée et à la fascination qu'exerce sur les esprits le contenu du récit brillamment collationné, truffé de miracles et d'incohérences parce que mis en forme à partir de bribes de légendes et de récits empruntés aux mythologies égyptienne et mésopotamienne. Réécrits, recomposés et globalement unifiés, les récits ont été adaptés à la mentalité et au type d'éloquence que permettait la langue sémitique, ainsi qu'au mode de fonctionnement psychologique de la population à laquelle il était destiné.
Ainsi, lorsque les documents existent, il est instructif d'observer la manière dont se fait le passage de la réalité historique à la fiction biblique. Par exemple, on voit comment un document assyrien (Cylindre de Taylor) concernant le siège de Jérusalem du temps du roi Ezéchias s'était trouvé transsubstantifié en termes bibliques dans 2R 18, 13-16 près de deux siècles plus tard par les rédacteurs lors de l'exil à Babylone. La métamorphose de la réalité historique est encore plus spectaculaire avec l'Edit de Cyrus, par le scribe Esdras dans Esdras, 1,1-5 L'imaginaire à l'état pur est à l'œuvre lorsqu'aucun document ne peut servir de point de départ à la métamorphose en texte théologique.
Or, dans la mesure où c'est sur la pierre d'angle de la fiction biblique interprétée dans le sens le plus concret et le plus grossier - à savoir la fiction de la propriété de la terre de Palestine attribuée à une tribu spécifique en vertu d'une décision de leur propre dieu - que le peuple autochtone est la victime d'une violence inouïe depuis des décennies, il est capital de tenter de déconstruire le mythe prétendument fondateur de la légitimité morale et politique des conquérants-colonisateurs accourus du monde entier.
6 - Le rôle du principal rédacteur du scénario
Il s'agit donc d'abord d'analyser les conditions dans lesquelles le récit a été rédigé, puis porté à la connaissance des fidèles de cette divinité.
Le retour d'un Esdras pathétique et en pleurs rassemblant sur le parvis d'un temple grossièrement remis en état la maigre population des exilés revenus en Judée, auxquels s'étaient joints des groupes de pauvres hères demeurés sur place et que Nabuchodonosor n'avait pas jugés dignes de figurer dans le groupe des déportés. C'est à ce public de gens simples et ignorants que le scribe Esdras a lu, pour la première fois, et à la suite, la totalité des cinq Livres du Pentateuque ou Thora, c'est-à-dire la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, seul livre dont certains Judéens connaissaient une première version depuis le règne du roi Josias.
Il est, en effet, désormais établi que la rédaction du texte de la Genèse est postérieure à la grande défaite l'armée judéenne à Meggido et à la mort du roi Josias, le grand réformateur du javhisme, qui avait imposé et codifié officiellement un premier état du culte de ce dieu à l'intérieur de son petit royaume.
Or, depuis le grand désastre de Meggido, le dieu Jahvé était en perdition. Conformément à l'esprit de l'époque, la déroute d'une armée était vécue comme le signe de l'impuissance du dieu, qui était censé combattre à sa tête. C'était donc, dans l'esprit des populations de l'époque, le dieu Jahvé lui-même qui, à la tête de l'armée de Josias, avait été vaincu par le dieu égyptien, lequel avait permis la victoire de l'armée du pharaon Nechao II sur les troupes de Josias.
À la suite de cette défaite, les Judéens dépités et furieux d'avoir un dieu aussi faible, aussi peu fiable et aussi ingrat à l'égard d'un roi qui avait tant fait pour son culte, étaient retournés au culte d' idoles multiples et le royaume de Juda, auquel le roi Josias avait donné un éclat et une unité politiques tels qu'il n'en connut plus jamais de semblables durant sa courte existence, était tombé, avec le règne des successeurs incapables de ce roi, dans une décrépitude politique de plusieurs décennies dont la puissance babylonienne avait su profiter.
En effet, toute l'œuvre théologico-politique de Josias, le véritable instaurateur du jahvisme, était détruite, le temple inauguré par Ezéchias - et non par Salomon - et embelli par son arrière-petit fils, Josias, avait été mis à sac et son trésor avait pris, lui aussi, le chemin de Babylone. La destruction de Jérusalem signait la fin de l'indépendance du petit royaume de Juda qui devint la province perse de Yehoud, selon la terminologie araméenne et les Judéens furent désormais nommés Yehoudim, ce qui fut traduit tardivement par Juifs.
La prise de Jérusalem par Nabuchodonosor et le transport à Babylone de l'élite des habitants de Juda, à savoir le roi, sa famille, les fonctionnaires du temple et tous les artisans, notamment ceux qui étaient spécialisés dans la métallurgie et le travail des métaux, dont le nouvel empire avait un urgent besoin afin de renforcer son armée fut un immense drame politique et une catastrophe théologique.
Le vide n'avait évidemment pas tardé à être comblé par une immigration de populations des cités environnantes, arrivées avec leurs dieux particuliers. Elles avaient ajouté, comme il était d'usage à l'époque, le culte de leur dieu local à leur panthéon, ce que avait conduit la religion de la petite Judée à un polythéisme de fait, et l'avait ramenée à une situation antérieure à la première réforme religieuse hénothéiste du roi Ezéchias.
Durant cette période, le dieu Jahvé, noyé au milieu d'une foule d'autres collègues, avait bien failli se trouver relégué, à l'instar de ses célestes contemporains, dans les oubliettes de l'histoire. L'exil à Babylone signait l'acmé de sa déroute, puisque cette fois, Jérusalem était en ruines, le temple rasé et la société du petit royaume entièrement décapitée. C'était, pour les Judéens, une catastrophe équivalente à la perte des précieuses cages de pierres plates dans lesquelles les primitifs Ouhlamrs entretenaient les braises de leur source de vie.
7 - Comment ressusciter le dieu Jahvé ?
Il s'agissait donc pour les scribes-lévites exilés à Babylone de rafistoler les cages de pierres plates, de ranimer les braises de la tribu et de tenter de ressusciter le dieu vaincu et moribond. Ils s'y employèrent avec ardeur et le succès que l'on sait. C'est à cette occasion que fut révélé le don de la terre et le rêve du prestigieux ancêtre censé avoir vécu un demi-millénaire plus tôt. Le Deutéronome, rédigé du temps de Josias, a subi une manière de toilettage théologique afin de l'intégrer aux quatre premiers livres du Pentateuque - ou Thora dans la terminologie du judaïsme - et que le Deutéronome rénové prit place en cinquième position. Dans ce récit le dieu conseillait déjà aux membres des tribus en voie de sédentarisation de voler les biens des habitants autochtones ; "Tu posséderas de grandes et bonnes villes que tu n'as point bâties, des maisons qui sont pleines de toutes sortes de biens et que tu n'as point remplies, des citernes creusées que tu n'as point creusées, des vignes et des oliviers que tu n'as point plantés". (Dt 6,10-12)
De nombreux rédacteurs s'attelèrent à la tâche, comme en témoignent les différents styles d'écriture dont on peut suivre la trace dans les chapitres successifs.
Ils entreprirent, dans le chapitre intitulé Genèse, de tout reprendre à zéro et se mirent en devoir d'expliquer l'origine de l'humanité, c'est-à-dire celle du peuple hébreu - ce qui, dans leur esprit, était une seule et même chose, puisque seuls les Hébreux étaient, à leurs yeux, des "hommes". D'ailleurs, le Talmud l'exprime avec la délicatesse qui caractérise une multitude de ses jugements : "Les Israélites seuls sont appelés hommes, mais les idolâtres, auxquels appartiennent les chrétiens, qui adorent une idole, viennent de l'esprit impur et sont appelés cochons". (Jalqût Reûbeni, 10b.)
Dans l'ensemble des recueils regroupés sous le nom de Thora, le destin du reste de l'humanité ne fait en aucune manière partie des préoccupations des scripteurs. Les peuples environnants ne sont cités qu'en tant qu'ennemis à vaincre, à exterminer, à piller ou à utiliser.
Dans l'Exode, les rédacteurs de l'exil babylonien reprirent le récit d'évènements qui figuraient déjà dans le texte rédigé par les lévites du temps du temps du roi Josias, mais ils y ajoutèrent des variantes, ce qui explique les innombrables doublons et les contradictions entre les récits d'un même évènement, comme par exemple le récit des rencontres de Moïse et de Jahvé ou des entretiens qui leur sont attribués.
Comme ces rédacteurs étaient des fonctionnaires du culte, ils s'employèrent, dans le Lévitique, à codifier leur propre rôle futur. C'est ainsi que figure dans ce texte une interminable et minutieuse énumération des actes sacerdotaux, des devoirs et des privilèges des prêtres - les lévites - ainsi que celle des obligations des fidèles.
Afin de plaire au dieu Jahvé, tout le monde était contraint de se plier à un rituel soigneusement élaboré. En somme, il s'agissait de renouveler quotidiennement et selon des règles strictement établies, le gros tas de racines de nénuphars à offrir en hommage au céleste mammouth en chef et de bien préciser comment les laver et les présenter afin qu'elles fussent agréables aux papilles du maître du monde. Apprivoisé par les hommages de sa tribu bien-aimée, le dieu serait prêt, lorsque la nécessité se ferait sentir, à écraser de ses grosses pattes velues tous les ennemis de ses chouchous.
Dans le quatrième et dernier chapitre ajouté, les Nombres, les interminables listes généalogiques, les dénombrements et les recensements des Israélites de sang pur manifestent l'esprit de clan et de ségrégation d'une petite tribu exilée, repliée sur elle-même et obsédée par la non pollution des lignées.
Le ver était dans le fruit. La pulsion d'une mise en évidence de la nécessité de maintenir la pureté raciale des familles inaugurait la politique drastique de purification ethnique qui sera mise en application d'une main de fer par les grands épurateurs que furent Esdras et Néhémie lors de leur retour à Jérusalem, comme je l'ai décrit ci-dessus. Elle n'a jamais cessé d'obséder les fidèles de ce dieu.
Son application sur le terrain par Esdras et Néhémie a été d'autant plus facilement couronnée de succès que le petit peuple demeuré sur place, privé de ses cadres royaux et sacerdotaux, avait vivoté misérablement pendant un demi-siècle et n'avait pas les moyens de résister psychologiquement à des lois présentées par des envoyés de l'empereur et des sortes de porte-parole de la divinité.
Néhémie, devenu un important fonctionnaire à la cour de Babylone représentait officiellement l'empereur Artaxerxès. Il était ce qu'on appellerait aujourd'hui un "homme d'influence", comme le fut l'Attali de M. Mitterrand ou le Gaino de M. Sarkozy. Tel un envoyé de l'AIPAC américain ou des riches banquiers de la City de nos jours, il est arrivé dans la province misérable et ruinée les poches pleines d'argent, de cadeaux et de promesses. Les moyens financiers dont l'avait gratifié l'empereur Artaxerxes se sont révélés de nature à renforcer considérablement la puissance de conviction des arguments théologiques d'Esdras.
L'actuelle politique de ségrégation raciale de l'État d'Israël se situe donc dans continuité directe des écrits babyloniens et les Palestiniens en vivent quotidiennement les conséquences pernicieuses.
8 - Les conditions de l'existence d'un dieu dans l'histoire
Dans l'alliance dont les Judéens ont appris l'existence par la bouche d'Esdras - en même temps que celle du lointain ancêtre auquel ils devaient cette faveur - que recevait le dieu en échange de son cadeau territorial ? Quel plat délectable les supposés descendants du dépositaire de la promesse surnaturelle faite au rêveur offraient-ils à leur dieu à ce moment-là de leur histoire ?
Ils lui offraient l'essentiel, la condition absolue pour qu'un dieu puisse continuer à jouir d'une existence politique, donc historique, à savoir leur fidélité et leur adoration.
En effet, qu'est-ce qu'un tyran sans vassaux sur lesquels exercer sa tyrannie ? Qu'est-ce qu'un dieu sans fidèles et sans manifestations concrètes de leur adoration ? Lorsque plus personne n'a adoré Mardouk, Mardouk est mort. L'adoration des fidèles est l'oxygène des dieux. Lorsque le dieu chrétien a capturé les fidèles de Jupiter, Jupiter est mort, Isis, Osiris, Amon Râ n'ont plus de fidèles, Mardouk n'a plus d'adorateurs, Odin, Wotan, Frija, gisent au fond des mers glacées du septentrion, Camos, Melqarth, Hadad, Baal, tous ces collègues et contemporains de Jahvé, qui régnaient en maîtres sur les cités voisines de la Judée, ont même totalement disparu de la mémoire des hommes. Les Cananéens n'ont pas eu l'imagination assez fertile pour se faire attribuer leur territoire par Camos.
C'est la foi des fidèles et l'organisation concrète du culte qui fournissent aux dieux les conditions de leur existence. C'est donc à Babylone que furent mises au point les conditions de la renaissance du dieu Jahvé et que les lévites-notaires rédigèrent les clauses du contrat de l'"alliance" renouvelée entre le dieu et les Judéens.
Les rédacteurs de l'exil ont exprimé dans ces textes leur propre vision de l'avenir de la communauté judéenne et institutionnalisé les formes fondamentales du nouveau et véritable monothéisme juif. Le polythéisme qui sévissait encore avant l'exil fut définitivement banni. C'est à Babylone et durant le demi-siècle de l'exil que le groupe de Judéens semble avoir rompu de façon définitive avec le culte des cippes et des dieux locaux.
En revanche, l'organisation de la séduction - ou de la corruption - de la divinité fut, dans le nouveau jahvisme soigneusement organisée. En effet, les pactes ou les alliances étaient, dans toutes les religions de l'époque, accompagnés d'offrandes ou de sacrifices solennels au cours desquels des animaux de boucherie en grand nombre étaient égorgés. Les Judéens ont maintenu cette tradition. Les animaux étaient coupés par moitié et l'on disposait les moitiés en face les unes des autres. Un feu mystérieux censé circuler au milieu des bêtes dépecées signalait l'acceptation par la divinité de l'offrande et du pacte.
C'est ainsi que dans l'épisode de la Genèse cité ci-dessus et décrivant le songe d'Abraham, "des flammes passèrent entre les animaux partagés", ce qui signifiait donc que le dieu Jahvé avait agréé le sacrifice et en était satisfait. "Ce jour-là, l'Éternel fit alliance avec Abraham". (Gn 15, 17-18)
Mais on n'imaginait pas qu'il pût ne pas y avoir réciprocité et que le dieu serait assez méchant, assez intéressé et assez glouton pour dévorer la viande sans rien donner en échange. C'est pourquoi les scribes de l'exil babylonien avaient signifié que l'alliance avec leur dieu se trouvait scellée par l'octroi d'un gigantesque territoire. De même que pour un sans-abri avoir un toit à soi constitue le rêve le plus précieux, un groupe humain déraciné, déplacé de force, ne trouve rien de plus précieux à désirer qu'une patrie, et une patrie puissante, riche, capable de s'opposer aux empires environnants. On comprend donc aisément que les Judéens exilés se soient fait attribuer par leur dieu la propriété d'un territoire, source de richesse et garant de leur sécurité future.
Le texte de la Genèse lu par Esdras au peuple rassemblé devant le Temple constituait en quelque sorte l'acte notarié officiel qui scellait à la fois la possession de la terre et la renaissance dans l'histoire d'un dieu qui avait failli disparaître corps et biens. Ce cadeau effaçait le handicap psychologique qu'avait représenté la défaite de Meggido, la mort du roi Josias, la destruction du temple et la déroute de l'exil.
Tout en retrouvant le privilège de compter de nouveau des fidèles ardents, sans l'existence desquels il serait mort le dieu Jahvé les retrouvait enchaînés comme ils ne l'avaient jamais été auparavant par un câblage de règles et d'obligations impératives dont ce peuple ne devait plus jamais sortir.
9 - Avantages et inconvénients politiques du fanatisme religieux
Le fanatisme ritualiste instauré à Babylone fut, durant les cinq siècles qui suivirent, la source de la renaissance et de la cohésion de la société judéenne. Sans la poigne de fer des religieux, appelés zélotes ou pharisiens, l'exil en Babylonie aurait signé l'arrêt mort du dieu Jahvé et la société juive se serait fondue dans les nombreuses ethnies voisines - les Cananéens, les Philistins, les Égyptiens, les Perses, les Assyriens, les Hyksos et plus tard les Grecs et les Romains qui avaient occupé le territoire avant l'arrivée tardive - vers -1 100 - de tribus d'Hébreux en voie de sédentarisation. Les chaînes religieuses avaient soudé l'ethnie reconstituée après le retour des exilés.
Mais l'expérience historique démontre que le fanatisme religieux fut en même temps la cause profonde de la décadence politique de la province et finalement de sa disparition comme acteur autonome dans l'histoire. Il fut, en effet, à l'origine de tous les grands malheurs qui, avec une régularité stupéfiante, frappèrent le groupe et empêchèrent ce peuple de prendre réellement racine en Palestine et d'habiter, au sens chtonien, la terre qu'il avait progressivement conquise.
10 - Conclusion
"Si toutes les nations devaient réclamer les territoires sur lesquels leurs ancêtres ont vécu 2000 ans auparavant, ce monde serait un asile de fous", écrivait le psychanalyste Erich Fromm (1900-1980)
Erich Fromm ne croyait pas si bien dire. Le jugement du psychanalyste juif allemand, émigré aux USA en 1934 est prémonitoire. C'est pourquoi le gigantesque camp de concentration à ciel ouvert de Gaza est bel et bien devenu un asile dirigé par des fous violents, cruels, sadiques et vénaux.
Les deux compères complices, Donald Trump et sa riviera, Netanyahou accumulant 70 000 cadavres en quelques semaines, en majorité de femmes et d'enfants au nom du cercle vicieux de son idéologie raciste en sont la preuve absolue.
Le narcissisme maladif de l'un, le féroce racisme de l'autre poussent les deux complices à se livrer à des actes si repoussants que même la frileuse CPI a fini par les caractériser de génocide si bien qu'ils se rendent haïssables par l'immense majorité de la population mondiale.
Mais vivre dans le monde parallèle de ses rêves et de ses désirs n'a qu'un temps. Les épouvantables massacres de Gaza, la guerre perverse contre l'Iran ont quelque peu réveillé le monde. Donald Trump pourra remiser son rêve de riviera et ne dansera pas sur les ruines de Gaza et les cadavres des enfants palestiniens.
Quant aux rêveurs sionistes, ils n'échapperont pas aux lois éternelles de l'histoire qui veulent que le principe de réalité finisse par triompher des idéologies tribales, des légendes auto justificatives de leurs propres turpitudes et des fictions truffées de merveilleux et de miracles sur lesquelles l'esprit des Icare sionistes vogue si délicieusement dans la moyenne région de l'air. La chute sur terre sera douloureuse.
Les idéologies politiques ou religieuses sont mortelles : le Royaume chrétien de Jérusalem n'est plus qu'un souvenir, le IIIe Reich est mort, le marxisme s'est écroulé comme un château de cartes et la colonisation sioniste, n'échappera pas à la règle.