Par Chris Hedges, le 6 juillet 2026
J'ai passé le 4 juillet avec quelques-unes des rares personnes sensées qui restent aux États-Unis : des drag queens.
Fire Island, New York - Je me trouve sur un bateau avec une centaine de drag queens qui partent de l'enclave gay de Cherry Grove, sur Fire Island, pour rejoindre la communauté voisine de The Pines. Elles organisent cette "invasion" tous les ans depuis 1976, après qu'une drag queen s'est vu refuser l'accès à un restaurant. Indignées par cette discrimination, un groupe de 17 drag queens de Cherry Grove s'était entassé dans un bateau-taxi pour se rendre aux Pines avant de prendre d'assaut le restaurant.
Cette opération est à la fois politique et festive. Mais à l'ère Trump, alors que les drag queens, transgenres, immigrés, féministes, personnes de couleur et ce qu'on nomme la "gauche radicale" sont diabolisés et pris pour cible, cette opération est à la fois choquante et poignante. Elle incarne ce qu'il y a de meilleur aux États-Unis d'Amérique : ce que signifie être patriote, et ce à quoi ressemblent l'empathie, la liberté individuelle et une société civile.
Si je veux célébrer le 250e anniversaire de la nation, ce ne peut être qu'ici.
"L'année dernière encore, le Kennedy Center a présenté des spectacles de drag queens ciblant spécifiquement nos jeunes - CELA DOIT CESSER",
a publié Trump sur Truth Social l'an dernier, avant d' annoncer qu'il n'autorisera
"PLUS AUCUN SPECTACLE DE DRAG QUEENS, NI AUCUNE AUTRE PROPAGANDE ANTI-AMÉRICAINE".
L'ancienne Miss Fire Island 2022, Zelina Duval, porte une robe à paillettes couleur topaze, des talons aiguilles ornés de strass et d'énormes boucles d'oreilles en forme de fleurs assorties à une bague et un bracelet. Elle arbore une perruque auburn et de longs faux cils noirs. Comme les autres drag queens, elle voit immédiatement clair dans le jeu de Trump.
"Trump est une drag queen", déclare Zelina. "On le sait tous. Il se maquille, utilise de la poudre bronzante et de l'enlumineur. Il change de costume tous les jours"."Nos pères fondateurs portaient des perruques, des talons et du maquillage",
explique Paige Monroe, vêtue d'une robe à paillettes couleur champagne, d'une perruque blond miel, de boucles d'oreilles en strass et embaumant le parfum Cap Camarat.
"Les travestis, ce n'est pas nouveau. Ça existe depuis la nuit des temps. Dans la Grèce antique et au Japon, des hommes ont toujours joué des rôles féminins".
La salle de bal criarde de Trump, la façon dont il a inondé le Bureau ovale de feuilles d'or et d'ornements dorés, son attention maniaque pour la couleur de ses rideaux, son penchant pour les vieilles chansons de comédie musicale, son amour pour l'hymne national gay Y.M.C.A. des Village People, son esthétique des années 1950 mettant en scène des hommes en costumes sombres et chaussures Florsheim noires, ainsi que ses femmes de Mar-a-Lago, dont les corps retouchés par la chirurgie arborent des poitrines imposantes, des lèvres pulpeuses et des visages tendus comme des masques mortuaires, pourraient parfaitement s'intégrer à n'importe lequel des spectacles de drag queen organisés en soirée juste à côté de mon hôtel, à l'Ice Palace.
Les spectacles sont très bruyants. Ils ne se terminent souvent qu'à 4 heures du matin. Le personnel de l'hôtel offre des bouchons d'oreille sur la table de chevet. Ça aide. Un peu.
Pendant ce week-end du 4 juillet, il y a eu une "soirée dansante en sous-vêtements", où, au petit matin, des hommes au regard embrumé m'ont confié que leurs sous-vêtements sont rapidement devenus facultatifs. Il y avait également la "Fourth of July Alien Invasion Party" d'Alaska Thunderfuck. Alaska a interprété des morceaux choisis de ses albums "Anus" et "Poundcake". Parmi les chansons figuraient "Your Makeup is Terrible", "This is My Hair" et une chanson dont le refrain, répété à l'infini, était "I fucking love you".
Les rapports sexuels fréquents - l'Ice Place dispose d'un espace isolé par des rideaux pour ceux qui recherchent une gratification immédiate et souvent anonyme - font écho à la promiscuité de la "caste Epstein", mais avec une différence majeure : les filles et les femmes d'Epstein étaient victimes de prostitution et réduites en esclavage. Ici, les relations sont consensuelles.
Le fascisme est une forme inversée du "camp". Son côté maléfique. Dépourvu d'ironie et d'humour. Il se prend au sérieux. Il recourt à un art exagéré et théâtralisé pour transformer un leader - à l'instar de n'importe quelle drag queen - en un personnage plus gros que nature. Les apparences sont les mêmes. Mais le "camp" fasciste vise à inculquer l'obéissance. Le "camp" des drag est rebelle. Il cherche à étendre les possibilités et les identités humaines. Le "camp" fasciste réduit l'identité à des moules étroits et approuvés par l'État : le bien et le mal, l'homme et la femme, le patriote et le traître.
"Trump ne sait pas ce qu'est le 'camp'", déclare Bob Levine, arrivé à Cherry Grove en 1955 et qui se produit depuis 70 ans sous son alter ego, Rose Levine. Il faisait partie des 17 premières drag queens à avoir envahi les Pines. À 93 ans, il continue de se produire. Son prochain spectacle au Cherry Grove Community House and Theatre aura lieu le 11 juillet. C'est le plus ancien théâtre gay d'été du pays à fonctionner sans interruption.
Il fut témoin, dans les années 1960, de l'époque où la police envoyait des agents infiltrés pour piéger les gays. Une fois arrêtés, les noms de ces hommes étaient publiés dans les journaux. La plupart ont été licenciés.
"Tant de vies ont été détruites", confie Levine.
Alors que les droits sont bafoués, que tous ceux qui ne se conforment pas à la définition rigide de l'administration Trump de ce que signifie être un homme ou une femme sont pris pour cible, les ténèbres du passé reviennent hanter le présent.
Thom Hansen, connu sous le nom de "Panzi" lorsqu'il se produit en drag, est déguisé en Statue de la Liberté. Elle porte une longue robe verte, une imposante perruque blanche ornée d'une couronne et tient une petite torche. En 1976, Panzi faisait partie des drag queens qui ont pris d'assaut les Pines.
Alors que notre bateau entre dans le port des Pines, des centaines de personnes se pressent le long des quais. Elles applaudissent et acclament. Les bateaux amarrés font retentir leurs sirènes. Les sirènes retentissent.
Sur le quai, un chanteur en short, portant des chaussettes rouges, blanches et bleues, interprète "The Battle Hymn of the Republic". Il en modifie les paroles :
"Mes yeux ont été témoins de la gloire des drag queens". Lorsqu'il termine par "Les drag queens font leur entrée",
la foule pousse des encouragements soutenus.
Panzi débarque. Elle s'avance sur le tapis rose déroulé sur le quai. Elle tient un micro. Des pancartes dans la foule indiquent :
"On ne nous effacera pas". "Nous, le peuple, ça veut dire tout le monde". "Le drag libère notre imagination". "Fuck les fascistes". "Fuck l'ICE"."L'invasion a été déclenchée parce que quelqu'un ici, à Pines, n'a pas autorisé une femme trans à dîner dans un restaurant", dit-elle à la foule. "Tout ça, c'est de l'histoire ancienne. On s'aime tous, enfin, la plupart d'entre vous en tout cas. Si vos téléphones sont allumés, si vous enregistrez ça, envoyez ces enregistrements à nos petits frères et sœurs trans dans ce putain de Texas, dans le Wisconsin, l'Illinois, le Minnesota et l'État de Washington, parce qu'ils se sentent seuls. Ils ont besoin de savoir qu'on est là avec eux. Je me battrai jusqu'à ma mort pour leur liberté et la mienne".
La foule rugit d'admiration.
"Je t'aime, Panzi", crie un homme. "Je t'aime aussi !", répond Panzi. "T'es beau ? T'as une grosse bite ?"
Les drag queens qui débarquent sont présentées au public. Il y a un groupe d'hommes déguisés en "épouses traditionnelles". Ils portent des perruques brunes et blondes et des robes beiges assorties. Des croix sont accrochées à leur cou. Ils tiennent des paniers en osier et portent des chapeaux de paille. Il y a un groupe de drag queens qui se fait appeler "America's Sweethearts", muni de pompons bleus et vêtu de tenues de pom-pom girls bleues et blanches. Une drag queen porte une jupe verte courte avec une écharpe sur laquelle on peut lire "Le meilleur cul". Un groupe d'hommes en short porte des casques de chantier blancs portant l'inscription "Trad Repair". Sophya Medina, Miss Fire Island 2025, avec son écharpe et sa couronne, débarque sous un tonnerre d'applaudissements.
"Je ne cesse de prier pour que le gouvernement et les politiques changent", me confie Panzi plus tard. "Tout le monde prie pour ça, mais personne ne veut agir. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi la communauté immigrée ne se soulève pas. Pourquoi les communautés noires et hispaniques ne se révoltent-elles pas ? Pourquoi les communautés ethniques ne se révoltent-elles pas ? Tout le monde se tait. La communauté LGBTQ se tait. Si nous nous unissions tous pour nous révolter, cela pourrait avoir un impact. Mais les gens sont terrifiés. À mon époque, nous étions rebelles. Nous nous battions. Nous brûlions des voitures, bon sang. Nous cassions des vitres. Mais aujourd'hui, je ne sais pas. On est repartis aux années 1950".
Beaucoup ici ont été rejetés par leur famille et leur communauté. Pour eux, les enclaves gay comme Cherry Grove sont une bouffée d'oxygène.
"Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre dans un pays où l'on peut simplement être soi-même ?",
demande Basit Noor, un chirurgien-dentiste qui a quitté le Pakistan pour s'installer à New York après avoir reçu de multiples menaces de mort.
"Pourquoi quelqu'un devrait-il se sentir en danger simplement pour être lui-même, si cela ne fait de mal à personne ? Nous nous sommes battus pour nos droits. Nous nous sommes battus pour nos libertés. Nous nous sommes battus pour en arriver là où nous en sommes aujourd'hui. Si ce mouvement prend fin, nous n'aurons plus aucun endroit où être nous-mêmes. On en a marre, on se dit : 'Oh mon Dieu, quand est-ce que le changement va-t-il enfin se produire ?'"
La tristesse est un thème récurrent.
"En 1984, j'avais 15 ans", raconte Flaggarina Ivanna Diamond, élue cette année reine du bal de Cherry Grove. "J'étais en sortie scolaire en troisième à la Sunken Forest de Sailors Haven. Un des garçons a pointé du doigt Cherry Grove. Je ne savais rien de Cherry Grove. Je ne savais même pas que ça existait. À l'époque, j'étais un adolescent gay qui n'avait pas encore fait son coming out. Et l'homophobie était très présente à l'école. Le garçon m'a dit : 'Fais gaffe, ces types-là vont t'attraper'. Je priais de toutes mes forces : 'S'il vous plaît, attrapez-moi, attrapez-moi, attrapez-moi'. Et après toutes ces années, Cherry Grove m'a bel et bien attrapé. Elle a conquis mon cœur".
Le fascisme n'est pas seulement un phénomène politique toxique. C'est un phénomène culturel et social ultra dangereux. Il élimine toute place pour ceux qui ne se plient pas aux définitions rétrogrades de ce que signifie être un citoyen, un homme, une femme ou un patriote. Il écrase sans pitié vies et identités individuelles. Il ne laisse dans son sillage que solitude et traumatismes. Le fascisme commence par les marginalisés et les diabolisés, mais il ne s'arrête pas là. Il détruit communauté après communauté jusqu'à ce que nous devenions orphelins dans notre propre pays.
Je voulais être dans mon pays ce 4 juillet, avant qu'il ne disparaisse.
Traduit par Spirit of Free Speech