08/07/2026 les-crises.fr  24min #319417

L'ère de l'indépendance des banques centrales touche à sa fin

L'indépendance des banques centrales est une valeur sacrée depuis une génération dans les grandes économies capitalistes. La nomination par Donald Trump de Kevin Warsh à la présidence de la FED marque le début d'une nouvelle ère caractérisée par une politisation flagrante de la politique monétaire.

Source :  Jacobin, Martijn Konings
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Les banques centrales sont sous le feu des critiques dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, où les partisans du mouvement "Make America Great Again" (MAGA) considèrent que le contrôle de la Fed est essentiel pour l'avenir de leur mouvement. La nomination de Kevin Warsh au poste de président de la Fed constitue un pas important dans cette direction. (Roberto Schmidt / Getty Images)

Les banques centrales sont sous le feu des critiques dans de nombreux pays, mais nulle part ailleurs cela n'est aussi flagrant qu'aux États-Unis, où les partisans du mouvement MAGA considèrent que le contrôle de la Réserve fédérale est essentiel pour l'avenir de leur mouvement. La nomination de Kevin Warsh au poste de président de la Fed constitue un pas important dans cette direction.

Warsh ne dispose pas de la formule magique qui permettrait d'offrir les taux d'intérêt bas exigés par Donald Trump sans priver la banque centrale du principal outil dont elle dispose pour lutter contre l'inflation. À mesure que les dilemmes politiques s'intensifient, la pression ne tardera pas à croître pour que davantage de place soit accordée aux courants populistes et autoritaires dans l'architecture de la politique monétaire.

Pendant près d'un demi-siècle, les banques centrales ont été "indépendantes" : leurs opérations et leurs décisions étaient confiées à des experts économiques dont la mission principale consistait à fixer les taux d'intérêt à des niveaux permettant d'éviter l'inflation. Ce faisant, elles étaient à l'abri de toute ingérence de la part des responsables politiques, des groupes d'intérêts et de l'opinion publique. Ce consensus est aujourd'hui clairement en train de s'effriter.

Le keynésianisme et ses suites

L'idée selon laquelle la monnaie doit être réglementée pour garantir sa "neutralité" remonte à loin et a légitimé l'orthodoxie de la "finance saine" de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Le keynésianisme a critiqué cette philosophie d'austérité comme étant celle qui avait sacrifié la croissance économique et l'emploi et ouvert la voie à la Grande Dépression.

Dans le cadre de la philosophie d'après-guerre de la gestion macroéconomique keynésienne, les banques centrales sont devenues des institutions puissantes, bien que restant largement invisibles. Au cours des années 1950 et 1960, elles ont soutenu la création de crédit et la gestion de la dette publique, conformément aux priorités de l'État d'après-guerre : protection sociale et croissance économique.

Warsh ne dispose pas de la formule magique qui permettrait d'offrir les taux d'intérêt bas exigés par Donald Trump sans priver la banque centrale du principal outil dont elle dispose pour lutter contre l'inflation

Cependant, ce même État n'a jamais appris à gérer les pressions inflationnistes que ses politiques ont engendrées. En effet, l'idée selon laquelle il existait un compromis entre les niveaux d'inflation et l'emploi est devenue un principe fondamental de l'économie keynésienne traditionnelle.

Les néolibéraux ont fini par s'immiscer dans ce débat et soutenaient que l'hypothèse selon laquelle il existait des compromis stables n'était qu'une illusion : la logique des prévisions entraînerait une auto-alimentation de l'inflation, une observation qui semble expliquer la dynamique des années 1970. Au cours de la décennie suivante, la plupart des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont pris des mesures pour rendre leurs banques centrales indépendantes, les isolant des cycles politiques et leur confiant la responsabilité de contrôler l'inflation, même au prix d'un chômage élevé.

Mythe et réalité

L'indépendance des banques centrales a toujours été davantage un mythe qu'une réalité, une idéologie qui leur a permis de remodeler le monde plutôt qu'une description fidèle de la manière dont elles s'y sont prises. Même si le consensus en matière de politique économique après 1980 s'opposait à ce que les banques centrales s'engagent dans un "financement monétaire", la séparation entre politique monétaire et stratégie fiscale n'a jamais été hermétique. Même à l'apogée de l'approche technocratique axée sur l'inflation, les banques centrales considéraient le maintien d'un marché stable de la dette publique comme l'une de leurs missions principales.

La dette du Trésor américain est la pierre angulaire non seulement du système financier américain, mais aussi du système financier mondial. La responsabilité de la Réserve Fédérale en matière de stabilité macroéconomique se traduit naturellement par un souci concret de maintenir un marché "règlementé" pour la dette publique.

Si se lamenter au sujet du déficit budgétaire a toujours été l'un des passe-temps favoris des présidents de la Fed, leur capacité à fermer les yeux lorsque les gouvernements ont besoin d'aide pour gérer leur dette se heurte à des limites bien réelles. Celles-ci ne sont pas seulement politiques, elles sont aussi économiques : la dette publique a joué un rôle tout aussi central dans le modèle économique du secteur bancaire à l'ère néolibérale qu'à l'époque keynésienne.

Même à l'apogée de l'approche technocratique axée sur l'inflation, les banques centrales considéraient le maintien d'un marché stable de la dette publique comme l'une de leurs missions principales.

L'indépendance n'a jamais signifié une autonomie vis-à-vis des intérêts financiers dominants. La Réserve fédérale a certes fini par être perçue moins comme une "banque des banquiers" et davantage comme une institution publique poursuivant des objectifs politiques bien définis. Mais la mise en œuvre même de ces objectifs reposait largement sur une collaboration étroite avec les plus grandes banques du pays.

Cette interdépendance mutuelle entrait souvent en conflit avec la capacité de la Réserve fédérale à réglementer les banques de manière véritablement impartiale. Cela restait vrai même si les responsables de la banque centrale considéraient eux-mêmes ces liens comme une simple infrastructure indispensable à une transmission efficace de la politique monétaire.

Après le krach

Néanmoins, à son apogée, pendant cette période désormais connue sous le nom de "Grande Modération", qui s'étend du milieu des années 90 jusqu'à la crise financière mondiale de 2007-2008, la légitimité de la doctrine de l'indépendance des banques centrales était largement reconnue. Alan Greenspan utilisait les annonces de taux d'intérêt pour maîtriser l'inflation et stimuler la croissance, sans qu'aucun conflit majeur entre ces deux objectifs ne semble se poser.

La bonne entente qui régnait entre les banquiers centraux, la classe politique et le secteur financier semblait simplement refléter le fait qu'une banque centrale indépendante servait l'intérêt général en contribuant à une économie stable et dynamique. La Banque centrale européenne a été créée en 1998, à l'apogée de la confiance dans l'indépendance des banques centrales, et elle a été largement saluée comme un projet de libéralisme cosmopolite. Seule la gauche radicale craignait que cela ne se révèle être un puissant vecteur d'austérité.

La crise financière a révélé de profondes fissures dans ce système, lorsque les banques centrales ont été sollicitées pour mettre en place les plans de sauvetage historiques du système financier. Mais cela ne s'est pas arrêté là. L'administration Obama a cherché à réitérer le succès économique de l'administration Clinton en s'engageant à réduire le déficit fédéral, mesure que les économistes néo-keynésiens considéraient comme en étant à l'origine.

Mais au lieu de déclencher un essor économique comparable à celui des années 90, ces mesures ont renforcé les forces de la récession. Dans ces circonstances, la Réserve fédérale n'a pas jugé opportun de mettre fin à son soutien aux marchés au risque de plonger l'économie dans une deuxième Grande Dépression.

Les taux d'intérêt étant déjà proches de zéro, la Réserve fédérale a adopté des politiques dites d'"assouplissement quantitatif", qui consistaient à racheter des quantités massives d'actifs, rendant ainsi les plans de sauvetage pratiquement permanents. Si ces mesures ont permis d'éviter l'effondrement du système économique, ce fut au prix d'une flambée de la valeur des actifs - c'est-à-dire non pas en renforçant un filet de sécurité sociale qui s'effilochait, mais en élargissant considérablement l'État-providence au profit des détenteurs d'actifs.

Il en a résulté une aggravation rapide des inégalités économiques. Dans une certaine mesure, le soutien aux marchés financiers est devenu le modèle économique de la plupart des banques centrales de l'OCDE.

Achats liés à la pandémie

Le rôle manifeste joué par la Réserve fédérale dans le soutien du système financier a commencé à ébranler son image d'indépendance technocratique et neutre. La Réserve fédérale en était parfaitement consciente et, vers la fin de la décennie, elle s'est attachée à réduire progressivement son portefeuille d'actifs. En dépit de l'absence de fortes pressions inflationnistes, elle a également commencé à relever les taux d'intérêt afin de se donner davantage de marge de manœuvre pour les abaisser et stimuler l'économie si cela devait s'avérer nécessaire.

Le rôle manifeste joué par la Réserve fédérale dans le soutien du système financier a commencé à ébranler son image d'indépendance technocratique et neutre

Cependant, avant que ces efforts visant à assainir ses pratiques et à redorer son image n'aient pu produire d'effets significatifs, la Fed (à l'instar des banques centrales de nombreux autres pays) s'est retrouvée entraînée dans l'effort gouvernemental de lutte contre la récession économique déclenchée par la pandémie de COVID-19. Elle a considérablement accru le niveau de soutien qu'elle offrait aux marchés financiers, en ouvrant des facilités de crédit à de nouvelles institutions et en élargissant l'éventail des garanties éligibles. Elle a racheté la dette publique émise pour financer les déficits budgétaires créés par les mesures d'aide de l'administration Biden.

Le programme d'achat d'obligations d'entreprises de la Réserve fédérale, conçu en collaboration avec BlackRock et d'autres gestionnaires d'actifs, a déclenché une vague extraordinaire de rachats d'actions. Le président de la Fed, Jerome Powell, a assuré aux marchés que son institution continuerait à octroyer des prêts jusqu'à ce que la stabilité soit rétablie.

Les mesures de politique économique prises en réponse à l'urgence sanitaire ont entraîné une explosion extraordinaire de la richesse. Avant la crise de 2008, l'expansion financière était encore en mesure de stimuler une croissance économique généralisée, en dépit de l'aggravation rapide des inégalités. Après la crise financière, ces mêmes mécanismes ont cessé de fonctionner, tant la richesse était centralisée. L'impact extrêmement hétérogène des politiques de stabilisation adoptées pendant la pandémie a clairement montré que l'effet de ruissellement des mesures de soutien aux actifs s'était complètement tari.

Avant même la pandémie, les discussions de plus en plus fréquentes sur les problèmes généraux d'"accessibilité financière" avaient déjà mis en évidence la propagation d'une précarité aiguë au sein des classes moyennes : le budget familial médian était déjà soumis à de fortes pressions ne serait-ce qu'en raison des dépenses courantes. Lorsque, au cours de la deuxième année de la pandémie, l'inflation a fait son retour et les médias ont dénoncé une grave crise du "coût de la vie".

Réduction des salaires

Les milieux économiques traditionnels ont mené une campagne médiatique agressive, accusant les mesures de relance liées à la pandémie d'avoir provoqué une surchauffe de l'économie et mettant en garde contre les dangers d'une spirale des salaires et des prix. Mais l'administration Biden n'était pas disposée à renoncer à son expérience avec le keynésianisme de la vieille école, consciente de la part de responsabilité qu'avait eue le programme d'austérité de Barack Obama dans la stagnation économique et la polarisation politique.

La Réserve fédérale s'est naturellement montrée plus réceptive aux craintes inflationnistes exprimées par Larry Summers et ses collaborateurs que par Joe Biden et son équipe. La logique économique orthodoxe imposait une hausse des taux d'intérêt afin de faire grimper le taux de chômage.

D'autres économistes, notamment ceux issus des courants alternatifs, ont souligné que l'inflation n'était en réalité pas due à des hausses salariales ou à une surchauffe de la demande, mais plutôt aux perturbations des chaînes d'approvisionnement et au choc énergétique provoqué par la guerre en Ukraine. Loin de déclencher une spirale salariale et inflationniste auto-entretenue, l'impact de ces facteurs était probablement temporaire. Cette analyse s'accompagnait de propositions visant à lutter contre l'inflation par d'autres moyens, par exemple par le biais d'un contrôle des prix.

Mais ces arguments sont restés lettre morte. La Réserve fédérale estimait qu'elle ne disposait que d'un seul instrument pour faire baisser l'inflation, et elle était déterminée à l'utiliser. Dans le cadre de la politique monétaire traditionnelle, la seule façon de protéger les ménages contre les hausses pernicieuses du coût de la vie était de réduire leurs revenus mensuels, "de faire baisser les salaires", selon les termes de Powell. Réaffirmant son indépendance vis-à-vis de l'administration Biden, la Réserve fédérale a commencé à relever les taux d'intérêt.

Ces politiques macroéconomiques ont aggravé la crise du pouvoir d'achat. [Près de la moitié des familles américaines n'ont pas les moyens de faire face au coût réel de la vie. Une étude sur les zones urbaines révèle que 49 % des membres des familles américaines ne disposent pas des ressources nécessaires pour couvrir les dépenses essentielles leur permettant de vivre en sécurité au sein de leur communauté, NdT]. Mais la Réserve fédérale avait, sinon complètement perdu, du moins sérieusement compromis sa crédibilité. Après avoir enfreint pendant des années les dogmes officiels pour subventionner la croissance de la richesse financière, tenter allègrement de les rétablir pour justifier des politiques qui nuisent aux masses démunies ne pouvait qu'apparaître, au mieux, comme hypocrite, et plus probablement comme mensonger et cruel.

Les milieux économiques traditionnels ont mené une campagne médiatique agressive, accusant les mesures de relance liées à la pandémie d'avoir provoqué une surchauffe de l'économie.

L'administration Biden était parfaitement consciente qu'un resserrement monétaire agressif compliquerait ses projets visant à "reconstruire en mieux" et à stimuler une reprise "partant du milieu". Il aurait été difficile d'imaginer un contexte plus propice pour que l'administration Biden commence à s'atteler aux conditions politiques préalables de son "progressisme axé sur l'offre" et à mobiliser l'opinion publique autour de la nécessité d'un contrôle démocratique accru sur la création de monnaie et de crédit.

Mais Biden avait déjà fait preuve d'une sympathie envers l'aile gauche du Parti démocrate bien plus importante que ce à quoi aurait pu s'attendre quiconque connaissant son parcours, et s'attaquer à la Réserve fédérale, c'était aller trop loin. Lorsqu'il a en outre laissé expirer bon nombre des programmes d'aide au revenu mis en place pendant la pandémie, tout espoir de voir le programme de Biden marquer une rupture avec le statu quo s'est évaporé.

Changement de direction

Trump considère depuis longtemps Powell, le banquier d'affaires républicain qu'il a nommé à la tête de la Fed en 2017, comme une déconvenue. Le "Projet 2025", ce programme d'extrême droite visant à instaurer un avenir autoritaire, a officiellement défini comme objectif clé un contrôle accru de la politique de la banque centrale par le pouvoir exécutif.

Depuis le début de son deuxième mandat, Trump a intensifié ses attaques contre Powell et s'en est servi pour intimider la banque centrale afin qu'elle se montre plus réceptive à ses exigences. Il a nommé Stephen Miran, un fidèle du mouvement MAGA, a tenté de destituer la gouverneure Lisa Cook sous de faux prétextes et a finalement ouvert une enquête pénale à l'encontre de Powell.

Les exigences de Trump ont principalement porté sur une baisse des taux d'intérêt afin de stimuler la croissance et l'emploi et de réduire le coût de l'emprunt fédéral. Mais les taux d'intérêt ne sont qu'un point de départ. Le véritable enjeu réside dans le contrôle de l'ensemble du dispositif de gouvernance financière, dont les opérations de bilan de la Réserve fédérale et son pouvoir de régulation. Ces deux leviers permettraient des interventions hautement discrétionnaires autour desquelles un aspirant autoritaire pourrait tisser de vastes réseaux de faveurs et de grâces personnelles.

L'élite MAGA contrôle bien sûr déjà le budget de l'État, ce qui lui permet de mener une politique largement fondée sur le clientélisme. Mais même si la capacité d'emprunt du Trésor est toujours bien supérieure à ce qu'affirment les ardents défenseurs de la rigueur budgétaire, elle n'est en aucun cas illimitée. Pour le type de guerres et de plans de sauvetage que les partisans du MAGA envisagent sans aucun doute, la séparation institutionnelle entre le contrôle des deniers publics et la gouvernance de la création monétaire et du crédit constitue une contrainte bien réelle.

Il incombera à Warsh, le nouveau président, d'ouvrir la Fed à la prise de décisions opérationnelles tout en préservant les politiques traditionnelles de celle-ci. La philosophie de Warsh en matière de politique monétaire est délibérément incohérente. Il reproche depuis longtemps à la Réserve fédérale d'avoir endossé trop de responsabilités qui dépassent sa mission première, à savoir garantir la stabilité monétaire.

Il est essentiel de reconnaître que la lutte autour de la Réserve fédérale se déroule dans un contexte de crise du pouvoir d'achat.

Cependant, Warsh prévoit également de travailler en étroite collaboration avec le Trésor, en tant que partie prenante de facto, pour tenter de réduire l'encours du bilan de la Fed. Il estime qu'une telle coordination finira naturellement, avec le temps, par créer un environnement non inflationniste. C'est un peu comme imaginer que si l'on laisse un renard particulièrement affamé et vorace entrer dans le poulailler, il en améliorera la gestion.

Synergies MAGA

Il est essentiel de reconnaître que la lutte concernant la Réserve fédérale se déroule sur le terrain de la crise du pouvoir d'achat. On pourrait être tenté de considérer cela comme un simple prétexte superfétatoire pour justifier une tentative de prise de pouvoir autoritaire. Après tout, il y a quelque chose de risible dans l'idée que Trump ou l'un des membres de son gouvernement puisse se soucier sincèrement des difficultés budgétaires des ménages moyens.

Les centristes ont remis en question les motivations des MAGA lorsqu'ils s'en prennent à la Fed dans ce contexte. Mais il leur a été difficile de convaincre l'opinion publique que, eux-mêmes, étaient suffisamment préoccupés par la hausse du coût de la vie au point de vouloir y remédier dès que l'occasion se présentait. Ce manque d'intérêt a permis au mouvement MAGA de tirer parti de la dynamique générée, en capitalisant sur la synergie entre les tendances autoritaires et les pulsions populistes.

Il est révélateur que le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, ait su, dans un article publié dans le Wall Street Journal, formuler le problème avec concision, en utilisant des termes qui n'auraient pas déparé dans Jacobin :

Les interventions successives menées pendant et après la crise financière de 2008 ont créé ce qui s'apparentait à un filet de sécurité de facto pour les détenteurs d'actifs. Ce cercle vicieux a concentré la richesse nationale entre les mains de ceux qui possédaient déjà des actifs La Fed a laissé les disparités entre classes sociales et entre générations se creuser. Sa volonté de susciter un effet de richesse pour stimuler la croissance s'est retournée contre elle.

Il est rare de trouver chez les Démocrates une analyse aussi lucide des causes structurelles de la crise du coût de la vie.

Cette dernière et l'instabilité politique qu'elle engendre ne se limitent bien sûr pas au seul rôle des banques centrales. Mais la décision fatidique de l'establishment politique de séparer la gestion monétaire et de la confier à une profession économique qui ne ressemble à rien d'autre qu'au monde cloîtré de la théologie médiévale, vouée à mystifier et à sacraliser un article de foi fondamental à l'aide d'un ensemble alambiqué de théorèmes, est une pièce maîtresse du puzzle.

Il est essentiel de noter que la crise du pouvoir d'achat n'est pas simplement une crise d'inégalité ou de pauvreté. Ces deux phénomènes sont en hausse depuis les années 1980, mais les responsables politiques traditionnels ont eu tendance à les ignorer tant qu'ils voyaient encore des possibilités de former des coalitions électorales gagnantes en s'appuyant sur une politique axée sur la classe moyenne.

C'est ce qui a changé après la crise financière, alors que les perspectives d'une politique de la classe moyenne reposant sur l'appréciation des prix des actifs se sont effondrées pour laisser place à un schéma instable de polarisation politique. La mainmise de l'extrême droite sur le Parti républicain aux États-Unis n'est que la manifestation la plus marquante d'une tendance qui gagne en puissance et en visibilité au sein de l'OCDE et au-delà.

Réaction hostile en Australie

Dans d'autres pays, le rôle des banquiers centraux dans l'évolution de la crise du coût de la vie est plus direct. Alors que les prêts hypothécaires américains sont généralement à taux fixe sur le long terme, le marché immobilier australien est dominé par les prêts hypothécaires à taux variable. En conséquence, les décisions de la Banque centrale australienne (RBA) d'augmenter les taux d'intérêt se répercutent sans grand délai sur les emprunteurs hypothécaires, un effet plus marquant que l'impact plus indirect sur la croissance et l'emploi.

Alors que les prêts hypothécaires américains sont généralement à taux fixe sur le long terme, le marché immobilier australien est dominé par les prêts hypothécaires à taux variable.

Au début de la pandémie, la RBA a abaissé ses taux afin d'empêcher les ménages de vendre leurs actifs et de déclencher un cycle généralisé de déflation par la dette. Pour rassurer la population australienne et les marchés, le gouverneur de la RBA, Philip Lowe, a indiqué qu'il maintiendrait les taux à un niveau bas pendant encore quelque temps. Cependant le retour de l'inflation a conduit la RBA a faire exactement le contraire de ce que Lowe avait promis.

Le tollé a été immense. Les journaux à sensation ont dépeint Lowe, un technocrate discret dont le mode de vie ne laisse transparaître que peu de signes d'extravagance, comme un baron voleur sans scrupules du XXIe siècle finançant son train de vie somptueux aux dépens des familles australiennes ordinaires.

La gravité du choc a été mise en évidence dans la presse grand public qui a multiplié les articles présentant les variations de taux comme autant de centaines de dollars qui viendraient grever le budget hebdomadaire d'une famille moyenne. Ces articles reflétaient la façon dont les décisions de politique monétaire en étaient venues à être perçues comme similaires aux choix budgétaires des responsables politiques, une "fiscalisation" de la politique monétaire, alors même que la RBA s'efforçait de rétablir son indépendance.

La nouvelle gouverneure de la RBA, Michele Bullock, s'est employée à rétablir le régime de ciblage de l'inflation. Reprenant une vieille ligne de défense, elle a insisté sur le fait que la RBA ne vise pas les conditions du marché immobilier ou du crédit hypothécaire, et qu'elle fixe les taux d'intérêt uniquement pour gérer l'inflation et garantir la stabilité macroéconomique.

Toutefois, cette rationalisation technocratique de politiques impopulaires a perdu de son efficacité, et Bullock a dû se défendre contre les accusations portées par des politiciens de droite, qui l'accusent de "manipuler" l'opinion publique australienne. Pauline Hanson, présidente du parti d'extrême droite One Nation, se tient prête à passer à la vitesse supérieure.

Les bons résultats obtenus par One Nation dans les sondages et lors des élections régionales ont jusqu'à présent été principalement interprétés comme un facteur de division au sein de la droite et comme un atout pour le Parti travailliste. Mais le sort en est jeté.

Le Premier ministre travailliste Anthony Albanese pourrait bien interpréter cette évolution de la même manière qu'Obama avait perçu la montée du mouvement Tea Party au cours de son premier mandat : avec une certaine inquiétude, mais surtout en espérant tirer profit du chaos qui règne à droite, y voyant une occasion de s'assurer un nouveau mandat sans s'attaquer aux causes profondes de la crise du coût de la vie. C'est bien sûr précisément ce genre d'inaction complaisante qui constitue un terrain de recrutement idéal pour l'extrême droite.

L'État-providence des riches

La complexité des systèmes financiers nationaux fait que des mesures similaires prises par les banques centrales auront des répercussions différentes selon le contexte. Mais toutes ont en commun le fait que les banques centrales sont désormais structurellement incapables de faire autre chose que d'alimenter les inégalités et les pressions sur le coût de la vie. La stabilisation macroéconomique est devenue synonyme d'un soutien accru à la valeur des actifs, tout en maîtrisant l'inflation par le biais d'une compression des salaires des familles ordinaires. La protection des actifs est devenue une nécessité structurelle ; l'aide sociale, une impossibilité structurelle.

Les technocrates des banques centrales sont désormais tout autant les prisonniers que les gardiens d'un Etat des riches, contraints de maintenir un gigantesque système de plans de sauvetage et de filets de sécurité. La seule issue à cette situation réside dans un changement structurel. L'extrême droite l'a bien compris, et pas seulement aux États-Unis ou en Australie.

La complexité des systèmes financiers nationaux fait que des mesures similaires prises par les banques centrales auront des répercussions différentes selon les contextes.

Au Royaume-Uni, Nigel Farage, chef du parti Reform, a remis en cause l'indépendance de la Banque d'Angleterre et a promis de nommer un économiste favorable au Brexit à la tête de l'institution s'il se trouvait en mesure de le faire. La Banque centrale européenne a été délibérément conçue pour être à l'abri de telles pressions politiques et publiques, mais elle n'a pas échappé à la colère de l'extrême droite dans des pays clés de l'UE tels que l'Allemagne et la France.

Les arguments avancés par les banquiers centraux eux-mêmes pour clamer leur innocence ne sont pas tout à fait dénués de fondement : dans l'ensemble, il est vrai que l'expansion de leur bilan n'a pas été principalement motivée par la corruption et la collusion, mais par le souci de stabiliser le système dans son ensemble. Pourtant, même s'ils souhaitent rester en dehors de la politique, ils n'ont tout simplement plus aucune marge de manœuvre qui ne contredise la neutralité qu'ils professent. Les changements apportés à leurs orientations politiques ont des conséquences distributives majeures et seront donc perçus comme de nature politique, ce qui sapera inévitablement leur image d'impartialité technocratique.

Le conflit en Iran a déclenché une crise énergétique qui va se répercuter sur l'économie mondiale au cours des prochains mois. Cela constitue en soi une source majeure de nouvelles difficultés financières, mais si les banques centrales adoptent la même approche que pendant la pandémie, c'est-à-dire reconnaître officiellement que l'inflation n'est pas due à une demande excessive ou à des pressions salariales, tout en la gérant néanmoins à l'aide du seul instrument dont elles estiment disposer, alors la solution s'avérera aussi néfaste que le problème qu'elle est censée résoudre.

Les contradictions du système bancaire central

Parallèlement, les banques centrales seront également appelées à financer des plans de sauvetage colossaux dans un avenir proche. Tous les regards sont actuellement tournés vers le secteur du crédit privé, qui a massivement investi dans des entreprises de logiciels dont la valeur est mise à mal par la menace que représente l'intelligence artificielle. Dans le même temps, les rapports sur les gains de productivité générés par l'IA elle-même sont très décevants et un nombre croissant d'analystes se demandent si les investissements colossaux dans les centres de données dédiés à l'IA seront un jour rentables.

Ces facteurs de tension économique pourraient bien être supplantés par d'autres, et le caractère imprévisible des décisions de Trump en matière de politique économique et étrangère rend encore plus vaine que d'habitude toute tentative de prédire l'origine et le moment de la prochaine crise. Mais des crises surviendront, et il reviendra à la Réserve fédérale de les gérer et de rétablir la stabilité des marchés.

Un nombre croissant d'analystes se demandent si les investissements colossaux dans les centres de données dédiés à l'IA seront un jour rentables.

À mesure que le contrôle exercé par le mouvement MAGA sur les mécanismes de décision de la Réserve fédérale se concrétise, la définition de l'expression "trop gros pour faire faillite" va prendre une dimension plus large, devenant moins strictement financière ou économique et davantage politique. Il faut s'attendre à une multiplication accélérée des plans de sauvetage et des filets de sécurité.

Même si l'extrême droite se montre davantage disposée à reconnaître les contradictions inhérentes au système de banque centrale, une mainmise autoritaire sur la politique monétaire ne résoudra aucun des problèmes existants. Par ailleurs, l'indépendance des banques centrales est devenue un cheval de bataille majeur pour les centristes et les progressistes. Prétendant protéger les institutions non partisanes et l'expertise apolitique contre l'exigence autoritaire d'une loyauté aveugle, elle ne fait en réalité que faciliter la capacité du mouvement MAGA à ériger le fascisme sur les fondations de la précarité.

Tout ce qui reste des grandes ambitions de la "Bidenomics", c'est une nostalgie désespérée du néolibéralisme rationnel des années Clinton et du bipartisme de façade qui l'accompagnait, dont le mouvement "Abundance" s'est fait le porte-drapeau le plus marquant. La volonté de faire de Powell, une figure qui a fait carrière dans le secteur notoirement prédateur du capital-investissement, un martyr des valeurs libérales et démocratiques, en dit long sur les engagements moraux et concrets du courant politique centriste.

Il reste encore un long chemin à parcourir avant que les banques centrales ne deviennent le jouet de l'extrême droite : tant que l'autoritarisme n'aura pas mis hors d'état de nuire les institutions démocratiques, il restera encore de nombreuses occasions de redresser la barre. Mais que l'objectif soit simplement de rétablir les libertés restreintes offertes par la démocratie libérale ou de s'attaquer à ses contradictions à un niveau plus profond, aucune issue à la crise actuelle n'est envisageable si elle n'implique pas la démocratisation des banques centrales.

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Martijn Konings enseigne l'économie politique à l'université de Sydney. Il est l'auteur de *The Bailout State: Why Governments Rescue Banks, Not People* (Polity, 2025).

Source :  Jacobin, Martijn Konings, 28-05-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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