Par Marc Vandepitte

Le Global Justice Report esquisse une trajectoire de transition pleine d'espoir et concrète pour l'humanité, de 2026 jusqu'à l'année 2100. La conclusion principale est simple : il est possible d'unir le bien-être pour tous et une terre habitable. Mais cette transformation repose sur trois piliers tout aussi importants.
Premièrement, une décarbonation rapide de nos systèmes énergétiques est nécessaire. Deuxièmement, nous devons passer drastiquement au principe de "suffisance" : assez pour bien vivre sans peser sur la planète. Cela veut dire : moins d'heures de travail, une empreinte matérielle plus réduite et d'autres modes de consommation. Troisièmement, les inégalités mondiales doivent être abordées de manière drastique et structurelle, tant entre les pays qu'au sein de ceux-ci.
Cette réduction des inégalités n'est pas simplement une idée socialement souhaitable. Elle est une condition indispensable pour pouvoir financer les investissements climatiques nécessaires et maintenir l'adhésion sociale à une telle transformation. Sans égalité, pas d'avenir habitable.
Le rapport a été publié en juin 2026 et a été rédigé par une équipe centrale de sept chercheurs, parmi lesquels les économistes de renom Thomas Piketty et Lucas Chancel. C'est une initiative collective du World Inequality Lab, qui se base sur des données recueillies par plus de 200 scientifiques dans le monde entier.

Cinq mille euros par mois
Que propose concrètement le rapport ? Le plan prévoit que le revenu mensuel moyen par personne dans chaque pays atteigne 5 000 euros d'ici 2100. Aujourd'hui, il existe encore un fossé allant de 290 euros en Afrique subsaharienne à 4 590 euros en Amérique du Nord. Un revenu mondial de 60 000 euros par an deviendrait ainsi la nouvelle norme.
Cette convergence des revenus va de pair avec une véritable révolution dans la répartition des patrimoines. La part des 50 % les plus riches de la population mondiale dans le patrimoine total chute de 6 % à 0,05 %. Par ailleurs, la part de la moitié inférieure augmente de 2 % pour atteindre pas moins de 30 %. Près de 90 % de la population mondiale voit ainsi son revenu doubler.
Travailler moins, vivre plus
L'une des propositions les plus frappantes est la réduction drastique du temps de travail. Alors que nous travaillons aujourd'hui en moyenne 2 100 heures par an à l'échelle mondiale, ce chiffre devrait baisser à 1 000 heures d'ici 2100. C'est une tendance historique que nous pouvons poursuivre, même si elle exige une forte mobilisation collective.
Le temps gagné n'est pas simplement destiné à l'oisiveté. Le plan prévoit un glissement des secteurs matériels vers des secteurs plus immatériels comme l'enseignement et les soins de santé. La part des heures de travail mondiales consacrée à ces secteurs passe de 11 % à 43 %. Des pays comme la Norvège et la Suède montrent déjà que cet objectif est réalisable.
À cela s'ajoute également la recherche d'une égalité de genre complète : participation égale au marché du travail, répartition égale des heures de travail rémunéré et non rémunéré, et salaire égal. Cela implique une redistribution fondamentale du pouvoir et du temps, corrélée à une réduction des écarts de revenus.
Le monde se refroidit
Le plan démontre que nous pouvons limiter le réchauffement à 1,8 °C en 2100. C'est nettement mieux que les plus de 4 °C qui nous attendent si nous ne faisons rien. La combinaison du principe de suffisance (travailler et consommer moins) et d'une transition énergétique rapide est la seule voie possible.
Cette transition demande un investissement de 3 à 4 % du PIB mondial par an au cours des trois prochaines décennies. Cet argent doit surtout provenir des riches de la planète, qui ont profité de manière disproportionnée de la croissance économique et portent une lourde responsabilité dans les émissions historiques.
Important : le plan n'opte pas pour une simple décroissance ou contraction de l'économie. Un glissement ciblé vers des secteurs moins matériels et une autre production alimentaire s'avèrent plus efficaces qu'une réduction générale de la prospérité. Ainsi, un niveau de prospérité de 60 000 euros par habitant peut se combiner avec une hausse de température plus faible que dans le cas d'une récession généralisée.
Fonds mondial de justice
Le moteur de cette transformation est le Global Justice Fund (GJF). Cette nouvelle institution internationale doit collecter et gérer les recettes issues d'impôts mondiaux sur le patrimoine et sur les revenus. Ces impôts ne toucheraient que le 1 % le plus riche de la population mondiale et s'ajouteraient aux impôts nationaux.
Le fonds verse des dividendes par pays sur la base de montants égaux par habitant. Pour les pays pauvres, cela peut représenter jusqu'à 9 % de leur PIB, tandis que pour les pays riches, cela ne correspond qu'à 2 ou 3 %. Ces dividendes ne sont cependant pas sans contrepartie : ils sont liés à des conditions strictes en matière de climat, d'enseignement, de santé et d'inégalités.
Les dépenses annuelles du fonds s'élèvent en moyenne à 10,3 % du PIB mondial. C'est un montant gigantesque, comparé aux 0,4 % actuels alloués à l'aide au développement. Mais le défi est lui aussi inédit : les seuls investissements climatiques exigent déjà 3 à 4 % du PIB.
La majorité gagne, une petite partie perd
Qui profite donc de ce plan ? Une majorité écrasante : 89 % de la population mondiale voit son revenu doubler. Dans le Sud global, cette proportion atteint même 95 à 98 % de la population. Dans le Nord, entre 85 et 95 % des habitants en profitent également. Seule une petite minorité, principalement les très riches, voit ses revenus diminuer.
Si l'on comptabilise aussi la valeur du temps libre et d'une planète habitable, plus de 99 % de la population mondiale y gagne. Pourtant, le plan se heurtera à une forte résistance, et pas seulement de la part des milliardaires. Une partie de la classe moyenne dans les pays riches pourrait aussi s'opposer au choix de privilégier le temps libre plutôt que la consommation.
Ordre mondial démocratique
La mise en œuvre de ce plan exige une démocratisation fondamentale des institutions internationales. Aujourd'hui, l'Europe et l'Amérique du Nord disposent de quatre fois plus de droits de vote au FMI et à la Banque mondiale que ne le justifierait leur part dans la population mondiale. Le plan plaide pour le principe "une personne, une voix", marquant une transition de la plutocratie mondiale vers une démocratie mondiale.
Cela signifie aussi la fin des "privilèges exorbitants" des pays riches, qui profitent aujourd'hui de rendements plus élevés sur leurs avoirs à l'étranger que ce qu'ils ne paient pour leurs propres dettes. Une nouvelle monnaie internationale et une Union internationale de compensation doivent y mettre fin, obligeant non seulement les pays endettés mais aussi les pays affichant de grands excédents à ajuster leur économie.
Lacunes
Le rapport est unique et très important parce qu'il constitue la toute première tentative de présenter un plan entièrement quantifié. Il combine redistribution à l'échelle mondiale, réforme de l'ordre financier, transition énergétique et changements de consommation. Là où les scénarios climatiques traditionnels, comme ceux du GIEC, séparent ces enjeux, ce modèle les réunit. En matière de données statistiques, le rapport est monumental.
Selon les tendances macroéconomiques actuelles, le monde se dirige vers un réchauffement catastrophique de plus de 4 °C. Le modèle intégral proposé parvient à limiter le réchauffement à 1,8 °C d'ici 2100. Le rapport offre ainsi une alternative scientifique réaliste au capitalisme contemporain destructeur.
Pourtant, le rapport contient un certain nombre de lacunes fondamentales. La première est que la ligne du temps ne reflète pas l'urgence de la situation. Le Global Justice Report vise de grands changements à l'horizon 2100. Cela le rend ambitieux sur le papier, mais en même temps très lent, vu l'urgence climatique, la crise sociale et la destruction écologique qui sont déjà en cours aujourd'hui.
Pour des milliards de personnes vivant dans la pauvreté, pour des pays qui sont déjà frappés par des catastrophes climatiques et pour des écosystèmes au bord de l'effondrement, 2100 n'est pas un horizon rassurant. La question n'est pas seulement de savoir si un monde juste est possible, mais pourquoi il ne devrait pas être imposé beaucoup plus rapidement.
Un deuxième point faible du rapport est qu'il mise surtout sur la redistribution de la richesse, mais ne touche que peu ou pas aux causes profondes du problème. Taxer les milliardaires et redistribuer la richesse est une excellente chose et s'avère nécessaire, mais tant que les grandes entreprises, les banques, les compagnies énergétiques et les géants de la tech continueront à contrôler les décisions d'investissement, l'économie continuera à tourner autour du profit plutôt qu'autour des besoins sociaux et écologiques.
L'accent mis sur les impôts, la redistribution et les fonds publics ne change rien aux rapports de propriété et à la logique du profit qui causent et creusent structurellement le fossé entre riches et pauvres, tout en détruisant le climat. Ces mesures, aussi importantes soient-elles, restent enfermées dans la logique d'un système qui a causé les problèmes actuels et continuera à les générer.
Une troisième lacune réside dans la faiblesse de l'analyse du pouvoir. Le rapport montre de manière techniquement convaincante qu'un monde plus juste est possible, mais reste beaucoup plus vague sur l'identité de ceux qui ont le pouvoir de l'imposer. Selon le professeur Duncan Green de la London School of Economics, le rapport n'offre pas de théorie du changement convaincante.
Un noyau dominant de 147 entreprises détient collectivement, par des ramifications dans d'autres entreprises, 40 % de la richesse mondiale. 737 entreprises possèdent 80 % de la richesse totale. Ces géants, les entreprises du secteur des énergies fossiles et les élites financières ne céderont pas volontairement leur énorme pouvoir simplement parce qu'un rapport prouve qu'un autre monde serait meilleur et nécessaire.
Pour cela, un contre-pouvoir organisé est indispensable : syndicats, mouvements sociaux, mouvements environnementaux, partis politiques, grèves, boycotts et solidarité internationale.
Le Global Justice Report est puissant en tant que boussole arithmétique et morale, mais plus faible en tant que stratégie de lutte. Entre le "possible" et la "réalité" se dressent la lutte des classes, la géopolitique, la fuite des capitaux, l'extrême droite, les intérêts des énergies fossiles, les économies de guerre et la faiblesse de la solidarité internationale. Quiconque veut une planète habitable et une vie digne pour tous ne doit pas seulement démontrer que c'est possible. Il devra aussi organiser le pouvoir pour l'imposer.
Il est certes question d'une société civile organisée, mais sans analyser concrètement quelles coalitions, quelles organisations et quels rapports de force sont nécessaires pour imposer le basculement proposé.
Ainsi, le rapport reste en partie technocratique. Les impôts, les réformes institutionnelles et les procédures démocratiques sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas s'ils continuent à fonctionner dans la même logique systémique que celle qui a causé la crise. Le rapport montre qu'un avenir meilleur est tout à fait possible arithmétiquement, mais la question ouverte demeure de savoir comment la force sociale sera construite pour réellement faire advenir cet avenir.
Le Global Justice Report est important parce qu'il montre que l'avenir n'est pas tout tracé. Pourtant, le chemin pour y parvenir est moins clair que les calculs eux-mêmes. Le véritable défi ne réside pas seulement dans la conception de mesures justes, mais dans le fait de briser le pouvoir qui les entrave aujourd'hui. Il reste encore beaucoup de travail à faire.
Marc Vandepitte
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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