
Claude Bourrinet
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Lorsque Breton accorde, pour la revue View, un entretien à Charles-Henri Ford, qui était écrivain, poète, éditeur, cinéaste, lithographie et photographe d'« avant-garde », en août 1941, il est, depuis le 14 juillet, à New York. Il s'est embarqué, à Marseille, après quelques pénibles péripéties, le 25 mars 1941. A la demande de Pierre Lazareff, il ne va pas tarder à participer, comme « speaker », aux émissions de la radio La Voix de l'Amérique, et à contribuer ainsi à la Résistance contre le nazisme (dès qu'il verra, en 1943, que la balance penche du côté des Alliés, il s'en détachera).
L'exil forcé qui est le sien lui impose une réflexion d'actualité sur l'avenir du surréalisme, dont on aura à l'époque l'impression qu'il achève sa destinée. Question essentielle, si l'on prend la mesure des ambitions d'un mouvement qui se voulut l'expression absolue de la poésie. Car, avec la tourmente mondiale qui bouleversa le monde, en en détruisant une bonne partie, et qui bouleversa les existences profondément, c'est non seulement le statut de la « littérature » (terme qui, comme on le sait, n'a pas pour vocation d'être recommandé dans les cercles surréalistes, mais qu'il faut prendre dans sa plus haute acception), mais aussi ce que l'on est en droit d'attendre de l'homme, qui sont en cause.

Les propos que tient à cette occasion Breton ont pour vertu d'être valables à n'importe quel moment de l'histoire mondiale des deux ou trois derniers siècles, et, du reste, sont à considérer comme de la plus extrême gravité, dans la mesure où l'objet même de leur visée tend, depuis quelques décennies, à s'étioler, voire à disparaître. Car cette « littérature », dont Gracq disait, au début des années 60, qu'elle « respirait mal », il se peut fort bien qu'elle soit partie pour un « meilleur monde ». De l'absence de faire-part de décès ne découle pas que le cadavre n'existe pas en l'état. Il peut remuer encore, par l'effet de mutations biochimiques, et même il pue, mais il ne chante plus, comme pouvait encore le faire le chef d'Orphée, une fois que son corps, déchiré par les Ménades, eut été enterrés en Piérie par les Muses, et sa lyre placée parmi les constellations. Quant à sa tête, jetée dans l'Hèbre, et qui prophétisait, elle échoua à Lesbos, terre sacrée du lyrisme, où on lui éleva un autel. Le mythe révèle beaucoup, et surtout son besoin, quand il n'est plus là, et que le monde de la contingence la moins sacrée semble se suffire à lui-même.
Par ce détour par l'Hellas antique (guère en honneur chez Breton et ses amis, il est vrai, mais Orphée ne pouvait les chagriner), il ne semble pas qu'on s'éloigne de la question centrale, à savoir des destinées du corps d'un Orphée martyrisé par les Titans du matérialisme le plus nihiliste. Car il arrive sous la Lune, parfois, ce qu'il advient dans les immensités cosmiques. Par exemple, un trou noir peut très bien aspirer tout ce qui vit, et l'engloutir.

Précisons que les surréalistes, en 1924, avaient anticipé cette histoire de macchabés, avec leur tract, « Un cadavre », destiné à commémorer comme il se doit, au grand mécontentement des assis, la mémoire d'Anatole (Anatole!) France, tout juste décédé. Combien de cadavres, ces derniers temps, aurions-nous dû honorer comme il se doit ! A commencer par ce papelard ineffable de d'Ormesson, qui ressemblait tant à Anatole ! Mais les trépassés pullulent, et il n'est pas besoin qu'ils soient passés de la puissance à l'acte, comme aurait dit Aristote, pour qu'ils embaument le paysage.
On peut généreusement, pour les repérer, ouvrir un large éventail, qui va d'Annie Ernaux à Michel Houellebecq, l'une se voyant consacrée, à Oslo, par la bourgeoisie mondialiste, progressiste et très américanisée, l'autre à Jérusalem, par une bourgeoisie féroce, sanguinaire, et tout aussi américanisée (et c'est au fond, la même). Notons que leur point commun, devenu maintenant le parangon de l'industrie du livre, c'est la sociologie.
Les écrivains romantiques se servaient de la société pour transfigurer la réalité, et pour la porter dans un autre monde, plus vrai, plus signifiant ; ceux de maintenant se plaquent tautologiquement sur elle, comme des buvards, avec la transparence grisâtre d'une écriture sténographique, qui ne fait qu'enregistrer la désespérante médiocrité d'être de notre monde et l'avilissante abdication devant sa pesanteur. Non que l'on n'eût pas, jadis, rendu compte, en littérature, du vide, mais sa dénonciation était un plein : de style, de mots nourris à l'alcool fort, de phrases percutantes. Regardez Huysmans ! Et même Hugo, ou Zola ! On dirait que, maintenant, on a peur d'écrire. Gracq l'avait bien vu, à la suite de Breton : on ne se soucie plus de l'expression. Ce qui compte, c'est ce qu'on a à dire, le « message », qui se résout de fait au misérable cercle des tracas de la vie plate comme un parking. La vie est faite pour être dépassée. Même si l'on a en tête de s'engager pour la « changer ». La littérature n'a pas cette dernière ambition-là. Ou, si l'on veut, oui, elle l'a, mais à la manière de l'alchimiste : on transforme, par le Verbe, le plomb en or. Le retour à l'âge d'or, c'est elle qui l'octroie, par un bouleversement du regard.

Le surréalisme, me rétorquera-t-on, est bien tombé dans le travers de l'engagement. Breton le reconnaît. Il faut, bien sûr, replacer le grand saut politique - qui ne s'est pas fait d'un coup - dans son contexte. La lumière venue de l'Est a mis un certain temps avant de parvenir jusqu'aux consciences des Européens de l'Ouest. Il y avait la censure, la guerre civile en Russie, la famine, les rumeurs, le manque d'informations. Les partis communistes, fort réduits, ne se sont constitués qu'à partir de 1922. C'est en 1925 que l'idée de rejoindre le combat social et politique apparaît dans les cercles surréalistes, un an après le Manifeste du surréalisme, et c'est en 1927 que les adhésions se multiplient. En 1933, ils sont exclus du parti, à l'exception de quelques membres du groupe, comme Aragon. Souvenons-nous que Gracq ne découvre le surréalisme, surtout Breton, Ernst, et Aragon, qu'en 1932, qu'il entre au parti communiste en 1937, pour le quitter en 1939. Breton et son groupe n'avaient pas attendu le Pacte germano-soviétique pour rompre. Ou, plutôt, ils en ont été mis à la porte.
Pour en revenir à l'engagement, qui corrompt la littérature depuis cette après Grande Guerre où les écrivains pensent être d'une utilité capitale pour soulever le monde, comme un levier, Gracq le met sur le compte, du moins en France, de l'attraction exercée par l'Histoire. Il voit deux courants, dans le romantisme : l'un, d'origine allemande, à partir de Fichte, de Schlegel, de Novalis, plus tard de Hölderlin, Arnim, d'Hoffmann, etc., privilégiant, par divers moyens, comme le rêve, ou le « fantastique », une torsion de la conscience, du regard, un accès à l'être, au dévoilement de ce qui gît sous l'apparence de la réalité, et qui est la vérité de la vie et du monde, quête souvent mystique très proche de la philosophie, de la religion, et d'un certain ésotérisme, par moment (Nerval, Baudelaire, appartiendront à cette mouvance) ; l'autre, le romantisme français, engagé, d'abord royaliste, puis « progressiste », républicain, voire socialiste, et reprenant comme principe la « marche de l'Histoire », les hautes destinées de l'humanité. Le surréalisme balance entre les deux.
Pourtant, Breton avait bien conscience de cette situation aporétique, et il avait constaté que le romantisme français, après 1830, avait pris deux directions divergentes, et, pour tout dire, inconciliables. Car si l'on s'engage politiquement, on perd vite la conscience qu'il existe un autre monde, plus vrai, plus profond : celui de l'action occupe tout le terrain de l'intelligence et de la sensibilité. Et si l'on opte pour la contemplation, ou pour une recherche intérieure, nécessairement individuelle, et de nature complètement étrangère au remue-ménage vernaculaire, on se trouve en décalage social et activiste. Ce que n'avaient pas manqué de faire remarquer les communistes qui, dans leur registre, n'avaient pas pris de gants pour dénoncer les « dérives petites bourgeoises » des surréalistes, usant des procédés grossiers, brutaux, diffamatoires, coutumiers des milieux ivres de leur inculture, et dont le rendement, l'efficacité, priment sur la poésie, hochet pour enfants ou pour efféminés.
On trouve cette engeance aussi bien dans le milieu politique que dans celui des affaires et de l'entreprise. C'est faute d'avoir pris la mesure de ce divorce, programmé dès les prémisses de leur engagement, que les surréalistes ont été entraînés dans des disputes violentes et déshonorantes. Cela n'a pas empêché Breton de flirter avec Trotski, mais à dire vrai, il avait pris bien soin d'affirmer l'indépendance de la poésie par rapport à la politique. L'assassinat du prophète rouge interdit de savoir quelles relations ils auraient pu avoir après la guerre. Mais ce malentendu est symptomatique. Ce n'est certes pas un hasard si, en 1938, Breton tombe d'accord avec Masson sur la nécessité d'un « désengagement total du surréalisme de la situation politique ».

Il faut l'expliquer, bien sûr, par l'incroyable mystique qu'avait suscitée la Révolution d'Octobre, et les espoirs qu'elle avait fait naître. On croyait joindre la beauté à l'action ce qui était une erreur. La politique est toujours laide et sale, parce qu'elle brasse l'humain. Une autre aberration, qui vient de Rimbaud et de Lautréamont (la poésie doit être faite par tous, et pour tous), les poussait à vouloir socialiser le surréalisme, d'où les tracts, les manifestes, les provocations etc. Gracq en était vite revenu : il ne peut exister de démocratisation de ce qu'on appelle la « culture » (terme qu'il détestait), ni de la pensée, de la beauté, de l'intelligence etc. Le corps social est lourd, et entraîne vers le bas tout ce qui passe à sa portée. Divulguer ce qui relève de l'arcane revient à le dissoudre dans un marécage spongieux. Étrangement, les surréalistes, si aristocrates dans leur tenue, leurs exigences, leur intolérance même (dans le sens où tout ce qui était laid, grossier, imbécile, leur répugnait), était tombés dans ce sentimentalisme démocratique. Ils voulaient changer la vie, mais ce « changement » devait, pour eux, être social. Certes, pour eux, il fut un temps, dans les peuples dits « primitifs », et peut-être dans certaines circonstances, comme les fêtes populaires, où une telle chose était possible. Ils avaient foi, comme les chrétiens (qu'ils abhorraient) dans la venue de la parousie. Le surréalisme est une certaine façon de secte religieuse.
Pour en revenir à l'article auquel je faisais référence, Breton s'attaque vertement à Aragon et à Desnos, qui reviennent à l'écriture réaliste et à un engagement très utilitaire, fût-il cela de la Résistance. C'est pactiser avec les pouvoirs. Il est remarquable que dans ce texte, Breton ne fasse pas une distinction entre les régimes de l'Axe, et les Alliés anti-fascistes. Remarquons qu'en août 41, nous savons que l'Allemagne hitlérienne a attaqué les Soviets. Chez Gracq, si sceptique en politique, et penchant vers une approche ironique des pouvoirs et des États, quels qu'ils soient - on ne trouve, dans ses écrits, aucune prise de position idéologique, et on ne sait même pas ce qu'il pensait de la situation de la France durant l'Occupation, hormis que les routes, où ne circulaient pratiquement plus de véhicules, n'avaient jamais été aussi libres et « respirantes ». Breton, quant à lui, met dans le même panier fascisme, communisme, et « démocraties libérales » : « La décision y est généralement attendue d'une pure et simple supériorité d'armes : c'est assez dire qu'elle est impensable, parce qu'imprévisible - comme si les communications entre le monde extérieur et le monde intérieur étaient coupées. » « Vainqueurs et vaincus me paraissent d'ailleurs courir au même abîme s'ils n'instruisent pas à temps le procès de ce qui les a dressés les uns contre les autres : au cours d'un tel procès, l'épuisement des causes économiques de conflit soulignerait, en effet, la commune misère de nos contemporains, laquelle, en dernière analyse, est sans doute d'ordre idéologique ; c'est le rationalisme, de rationalisme fermé qu'est en train de mourir le monde. »

Autrement dit, la « Libération » (par exemple) n'aura pas été (anticipons de quatre ans) une émancipation de l'homme, qui porte en lui, au plus profond de lui-même, ses chaînes, comme le rationalisme, la rupture entre la conscience et l'inconscient, entre la conscience et le monde etc. La « victoire » d'une force matérielle contre une autre n'est pas la clé. Celle-ci se situe ailleurs. Faute de n'avoir analysé l'enjeu du conflit que par la vision d'un choc entre régimes politiques, on a non seulement oublié ce qu'est la liberté libre de l'homme, qui ne se résout pas que dans le cercle restreint de la liberté d'expression, par exemple, pour ne parler que d'un aspect du monde moderne (dans la société démocratique de masse, on n'interdit pas, mais on ne cesse de « causer »), mais, au nom d'une libération superficielle, on est retombé dans les rets d'un esclavage encore plus pernicieux, celui des objets livrés à la convoitise, et qui n'ont rien à voir avec le désir et le rêves surréalistes, sinon dans leur facture de ready-made.
Les gigantomachies politiques, idéologique, la guerre civile mondialisée, ont fait régresser les recherches existentielles qui avaient marqué les débuts du mouvement surréaliste. Depuis, nous n'avons plus retrouvé les sommets grisants, enivrants, exaltants, qui étaient l'horizon de la marche pleine d'assurance et d'espoirs de ce petit groupe de poètes, qui avait voulu « électriser » le monde avec la magie du mot, et plus largement, du rêve (car il y avait aussi l'image).
Comme l'indique Breton, « le surréalisme [...] s'est toujours efforcé de répondre à deux ordres de soucis : les premiers de ces soucis ressortissent à l'éternel (l'esprit aux prises avec la condition humaine), les autres ressortissent à l'actuel (l'esprit témoin de son propre mouvement : pour que ce mouvement soit valable, nous soutenons que, dans la réalité comme dans le rêve, l'esprit doit passer outre au « contenu manifeste » des événements pour s'élever à la conscience de leur « contenu latent »).