
"On s'attable au pouvoir et l'on mange la France". ~ Victor Hugo
Autant les idées de Victor Hugo appellent le respect, autant Mendelssohn tend à être rebuté par l'exaltation parfois victimaire, le style floride, l'accumulation de références mythologiques... de l'auteur national. Reconnaissons le toutefois - Hugo avait trop-souvent raison, et il voyait loin. Jusqu'à notre époque, pour ne pas dire plus loin.
Au général Armand Jacques Achille Leroy de Saint-Arnaud (1798-1854), Hugo consacre le Volet XVI du Chapitre VII "Les Sauveurs de sauveront".
Cette belle personne, qui s'est "distinguée" pendant la conquête de l'Algérie, est entrée dans l'histoire militaire par "l'enfumade" : début août 1845, huit cents Algériens enterrés vivants à Aïn Merane ; le général relate à son frère : "Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes. Personne que moi ne sait qu'il y a dessous 500 brigands qui n'égorgeront plus les Français... ma conscience ne me reproche rien. J'ai fait mon devoir de chef, et demain je recommencerai..."
En 1851, Saint-Arnaud alors ministre de la Guerre, assure la répression des soulèvements contre le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte : environ 30 000 arrestations sur tout le territoire et des centaines de morts parmi la "populace" à Paris même (1). C'est lui qui est choisi pour commander l'expédition contre la Russie (2) dite Guerre de Crimée, où le prix cette fois de tant de sainteté, est le choléra et la mort.
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Extraits, Les Châtiments de Victor Hugo
Chapitre VII, Volet XVI
"Cet homme avait donné naguère un coup de main
Au recul de la France et de l'esprit humain ;
Ce général avait les états de service
D'un chacal, et le crime aimait en lui le vice.
Buffon l'eût admis, certes, au rang des carnassiers.
Il avait fait charger le septième lanciers,
Secouant les guidons aux trois couleurs françaises,
Sur des bonnes d'enfants, derrière un tas de chaises ;
Il était le vainqueur des passants de Paris ;
Il avait mitraillé les cigares surpris
Et broyé Tortoni fumant, à coups de foudre ;
Fier, le tonnerre au poing, il avait mis en poudre
Un marchand de coco près des Variétés ;
Avec quinze escadrons, bien armés, bien montés,
Et trente bataillons, et vingt pièces de douze,
Il avait pris d'assaut le perron Sallandrouze ;
Il avait réussi même, en fort peu de temps,
À tuer sur sa porte un enfant de sept ans ;
Et sa gloire planait dans l'ouragan qui tonne
De l'égout Poissonnière au ruisseau Tiquetonne.
Tout cela l'avait fait maréchal. Nous aussi,
Nous étions des vaincus, je dois le dire ici ;
Nous étions douze cents ; eux, ils étaient cent mille.
... Ce Mars Mandrin ayant pour Jupiter Cartouche,
S'était dit : "Bah ! la France oublie. Un vrai laurier !
Et l'on n'osera plus sur mes talons crier.
En guerre !
... Au lieu des vieillards morts et des femmes tuées,
Il est temps qu'il se dresse autour de nous un peu
De fanfare et d'orgueil, chantant dans le ciel bleu ;
Or, voici que la guerre à l'orient se lève !
Je ne suis que couteau, je puis devenir glaive.
On me crache au visage aujourd'hui, mais demain
J'apparaîtrai, superbe, éclatant, surhumain,
Vainqueur, dans une illustre et splendide fumée,
Et duc de la mer Noire et prince de Crimée,
Et je ferai voler ce mot : Sébastopol,
Des tours de Notre-Dame au dôme de Saint-Paul !
Le vieux monstre Russie, aux regards longs et troubles,
Qui fascine l'Europe avec des yeux de roubles,
Je le prendrai, j'irai le saisir dans son trou,
Et je rapporterai sur mon poing ce hibou.
On verra sous mes pieds fondre le czar qui croule.
Paris m'admirera de la Bastille au Roule ;
On me battra des mains au fond des vieux faubourgs ;
Les gamins marqueront le pas à mes tambours
La porte Saint-Denis tirera des fusées ;
Et, quand je passerai, du haut de ses croisées
Le boulevard Montmartre applaudira. Partons.
Effaçons d'un seul trait tuerie, exils, pontons,
Et jetons cette poudre aux yeux froids de l'histoire.
Je m'en irai Massacre et reviendrai Victoire ;
Je serai parti chien, je reviendrai lion.
En guerre !""
Au début des Châtiments, chapitre III "La Famille est restaurée", volet I "Apothéose", Hugo voit la France, terrain de chasse des privilégiés :
"Méditons. Il est bon que l'esprit se repaisse
De ces spectacles-là. L'on n'était qu'une espèce
De perroquet ayant un grand nom pour perchoir,
Pauvre diable de prince, usant son habit noir,
Auquel mil huit cent quinze avait coupé les vivres.
On n'avait pas dix sous, on emprunte cinq livres.
Maintenant, remarquons l'échelle, s'il vous plaît.
De l'écu de cinq francs on s'élève au billet
Signé Garat ; bravo ! puis du billet de banque
On grimpe au million, rapide saltimbanque ;
Le million gobé fait mordre au milliard.
On arrive au lingot en partant du liard.
Puis carrosses, palais, bals, festins, opulence
On s'attable au pouvoir et l'on mange la France.
C'est ainsi qu'un filou devient homme d'État".