Journal dde.crisis de Philippe Grasset
10 juillet 2026 - On s'arrête, si vous le voulez bien, un peu plus longuement sur un très court texte d'Andrew Korybko, où ce commentateur d'habitude très mesuré semble sortir de ses gonds. Contre qui, cette sortie ? Contre le pervers-narcissique de Washington ? Contre les clown de la ménagerie Rutte retour d'Ankara-Engadine ? Pas du tout.
Contre ceux qui, à Moscou, accusent Poutine d'être mou, sans réactions à mesure des attaques lancées contre la Russie. Et comment Korybko argumente-t-il son attaque ? En s'emmêlant étrangement les pinceaux, signe de la nécessité de vite faire ce texte sur conseil de la sagesse régnante, - en nous conseillant de lire Trenine, réputé colombe, sortir un texte ultra-menaçant qui pourrait bien être inspiré par Poutine ! Autrement dit, pour défendre Poutine le modéré qui refuse d'étendre la guerre mais pourrait bien s'y décider. Lisez un texte inspiré d'une telle logique, qui contiendrait bien de telles menaces !
Si vous le voulez bien, lisons d'abord Korynko
"Trenine n'est absolument pas un faucon et était même l'un des experts les plus réputés de son pays en matière de relations avec l'Occident, avant que l'opération spéciale ne l'amène à reconsidérer progressivement sa vision du monde.Dmitri Trenin, président du Conseil russe des affaires internationales, a publié un article sur RT intitulé"La logique dangereuse de l'OTAN 3.0". Il y explique :"Les Européens rêvent d'éliminer la Russie en tant qu'acteur majeur de la géopolitique eurasienne : à leurs yeux, ce serait la solution finale au redouté "problème russe". [...] L'erreur fondamentale de la pensée européenne réside dans sa conviction que la Russie préférerait la défaite, l'avilissement et la désintégration plutôt que d'utiliser l'arsenal dont elle dispose actuellement."
Il a précisé que"cet arsenal ne se limite pas aux armes nucléaires, même si le moment où leur utilisation pourrait s'avérer nécessaire est possible. Jusqu'à présent, le Kremlin a fait preuve d'une extrême retenue dans l'emploi de ses capacités conventionnelles les plus puissantes, ou dans l'engagement de cibles de grande valeur et à forte visibilité. Cette retenue peut s'expliquer de diverses manières, mais il serait insensé - voire fatal - de croire que les dirigeants russes ou le peuple russe capituleraient un jour face à l'OTAN."
Trenine n'est pas un faucon comme Sergueï Karaganov, tristement célèbre sur la scène internationale. Il ne figure donc pas parmi ceux que Poutine a vivement réprimandés le mois dernier pour avoir appelé la Russie à attaquer l'Europe. Il était d'ailleurs l'un des experts pro-occidentaux les plus connus du pays avant que l'opération spéciale ne le conduise à réévaluer progressivement sa vision du monde et à devenir extrêmement critique envers l'Occident. Les responsables occidentaux feraient donc bien d'écouter Trenine, plus que quiconque, lorsqu'il met en garde contre une escalade russe.
Concernant son avertissement sur la menace que représente désormais l'Europe pour la Russie, c'est Dmitri Medvedev qui l'a évoqué début mai, en mettant en garde contre le remilitarisation de l'Allemagne, devenue peu de temps auparavant le principal soutien militaire de l'Ukraine après les États-Unis. On en avait alors conclu que l'Allemagne, et l'UE en général, pourraient bientôt être perçues par la Russie comme une menace plus importante que les États-Unis. Trenine a confirmé que c'est bien le cas pour ses compatriotes.
Selon ses propres termes :"Alors qu'à l'époque de la Guerre froide, l'OTAN apparaissait aux Russes comme "l'Amérique en Europe", aujourd'hui, lorsqu'ils la regardent, ils voient une Europe soutenue par l'Amérique."Compte tenu de l'attitude belliqueuse de l'UE, menée par l'Allemagne, envers la Russie, attitude confortée par le concept d''OTAN 3.0' visant à donner au bloc les moyens d'affronter seul la Russie, les États-Unis jouant le rôle de"force motrice en coulisses", selon les termes de Trenine, il n'est guère surprenant que la Russie se prépare à un affrontement avec l'OTAN aux alentours de 2030. Seule la retenue de l'UE pourrait l'éviter.
La nouvelle"guerre d'usure"menée par l'Ukraine contre la Russie, alimentée conjointement avec les États-Unis par leur soutien aux frappes à longue portée, pourrait à terme infliger des pertes considérables, incitant ainsi la Russie à étendre ses nouvelles"frappes systématiques"contre l'Ukraine jusqu'à l'utilisation d'armes nucléaires tactiques pour enrayer l'hémorragie. Comme l'écrivait Trenine, la Russie ne capitulera jamais face à l'OTAN, et Poutine ne transformera pas son pays en un nouveau"Christ des nations"en le sacrifiant à petit feu, grâce à la retenue dont il a fait preuve jusqu'à présent."
Écoutez mes remarques, maintenant
• Korybko cite une fois Trenine dans RT alors que paraissent le même jour, dans le même journal, trois textes, de lui-même, ou bien de lui répondant à des questions, et tous extrêmement alarmistes :
"Europe's bellicose posturing risks direct war with Russia, expert warns
" An all-out war would bring an end to NATO, Dmitry Trenin wrote in an op-ed for RT""Europe replacing US as NATO's main anti-Russia actor - expert
"European elites view the Ukraine conflict as an opportunity to settle old scores with Moscow, Dmitry Trenin says"" The dangerous logic of NATO 3.0
Moscow sees a dangerous illusion at the heart of the new Western doctrine"
... Tout ça pour nous convaincre qu'il faut se préparer à la guerre et que Poutine y est prêt alors qu'il y a un mois, le même Korybko avait précisé que Poutine avait vivement réprimandé ceux qui évoquaient une telle guerre ? Poutine est-il une toupie ? Ou bien sommes-nous des imbécilise qui n'y entendons rien et c'est la fiesta-bouffe d'Ankara-Engadine qui a fait changer les avis, - dont celui de Poutine, on n'en doute pas ? Dites, c'est ça ?
Alors, qu'on m'excuser, mais plutôt que le maître d'école qui fait dire par son pion qu'il a réprimandé les mauvais esprits, dont le sinistre et tristement célèbre Sergueï Karaganov, je préfère mes compères C&M, qui sont beaucoup plus libres de leur parole et ont des tonnes de sources à Moscou. Eux nous parlaient de tout cela cinq jours avant Korybko, et ils ne mettaient pas Poutine en position de "réprimandeur" des mauvais esprits.
"Donc, C&M ont eu sur Poutine un regard objectif et admiratif (parce que l'homme politique Poutine est admirablement mesuré malgré la litanie des mensonges puants des hystériques occidentalistes). Alors, se dit-on, lorsque C&M se montrent soudain sévère pour Poutine, il est temps de tendre l'oreille. On dit aujourd'hui :"Il y a du lourd".Cela se trouve dans leur chronique à deux d'hier, portant sur la situation du conflit - alors que les troupes russes enregistrent des avancées importantes vers des objectifs scellant bientôt la fin du conflit d'une part ; - alors que les Ukrainiens ont lancé des tirs de drones très spectaculaires, très"hollywoodiens", près de Saint-Pétersbourg alors que s'ouvrait le grand Forum Économique annuel, et sur le pont reliant la Crimée au reste de la Russie... Deux actions sans aucun effet stratégique mais gros effet publicitaire."
."[C'est] rejoindre ce jugement de Leonid Chebarchine, ancien chef du service de renseignement extérieur russe :"L'Ouest ne veut qu'une seule chose de la Russie : que la Russie n'existe plus"(et l'on ajouterait :"qu'elle n'ait jamais existé"). C'est bien entendu cet aspect psychologique qui nous intéresse." [Voir notamment dans 'Glossaire.dde', "De l'antirussisme"]
• Passons à Trenine maintenant et notons ce que Korynko en dit ;
"Il était d'ailleurs l'un des experts pro-occidentaux les plus connus du pays avant que l'opération spéciale ne le conduise à réévaluer progressivement sa vision du monde et à devenir extrêmement critique envers l'Occident."
"Progressivement", dit Korubko, qui tend à présenter Trenine comme s'il venait d'arriver très récemment à sa position de critique de l'Occident. Nous avons souvent cité Trenine et montré que son évolution n'est nullement progressive, qu'elle remonte à loin, et qu'elle n'envisage rien moins que la guerre.
J'ai réalisé une petite sélection d'articles de Trenine. On verra bien son sentiment tranchant dès 2024, très loin du "progressivement" :
24 mars 2024, le premier article d'un officiel russe citant les missiles hypersoniques comme moyen opérationnel radical (sans tête nucléaire ou avec, éventuellement hors d'Ukraine)
25 mars 2024, le lendemain, où Trenine en remet sur le sujet.
16 août 2024, où il signale que nous allons "vers la guerre".
27 mai 2026, où il signale que la Russie est "devenue sérieuse" et qu'elle envisage le pire (exactement ce que disaient quinze jours plus tôt mes compères C&M).
Certes, Poutine s'est durci mais faut voir comme
Ainsi peut-on lire entre les lignes ce que Korybko nous dit sans vouloir le dire, et en sorte qu'on soit conduit à croire que Poutine a changé complètement de position sans aucune pression de son entourage, sous le seul acte de sa lucidité et de sa résolution. C'est la seule conclusion qu'on en peut tirer, confirmant l'évolution de Poutine mais en observant que le président russe ne veut pas que l'on croit que c'est la conséquences de pressions extérieures.
Avec toutes ses immenses qualités, Poutine ne veut pas qu'on croit qu'il s'est trompé et qu'on l'a forcé à le reconnaître. Il s'agit d'un peu d'orgueil frisant la vanité, pas vraiment nécessaire de la part de celui qui tient la Russie depuis un quart de siècle.
Il n'empêche, - et pour conclure. Derrière toutes ces manœuvres, il y a désormais une certitude : Poutine est coincé et lorsque l'aggravation des attaques de l'Ouest sera confirmée, c'est-à-dire très vite, il devra riposter, directement et sans ambages, et s'il le faut hors d'Ukraine.
A bon entendeur, salut.