12/07/2026 euro-synergies.hautetfort.com  4min #319922

La tyrannie réglementariste

Par Juan Manuel de Prada

Source:  noticiasholisticas.com.ar

Lors de la dernière journée de la récente Foire du Livre de Madrid, la mairie a donné l'ordre d'évacuer et de fermer le parc du Retiro "face au danger de tempête". Les centaines d'éditeurs et de libraires, qui participaient à la foire, ont obéi sans broncher à l'injonction, qui a dû leur causer un grand préjudice financier ; car, vu qu'il s'agissait du dernier dimanche après-midi de la foire, les prévisions de ventes étaient très élevées. C'est ce que l'on appelle, selon Étienne de La Boétie, la "servitude volontaire".

Finalement, il n'y eut ni tempête ni diable. À huit heures du soir, un petit vent s'est levé et fut suivi d'une pluie insignifiante, voire supportable. Cela aurait été une de ces magnifiques fins d'après-midi entrecoupées de pluie, qui sont l'emblème même de la Foire du Livre de Madrid: jusqu'à vingt heures, les ventes auraient été très importantes ; et à partir de vingt heures, le public serait parti en masse, occasion que libraires et auteurs auraient mise à profit pour discuter agréablement, tandis que, de temps en temps, un lecteur intrépide et détrempé serait venu aux stands demander la dédicace de son écrivain préféré. C'est ainsi que cela se passe depuis des décennies à la Foire du Livre de Madrid, sans qu'aucun incident ne soit jamais survenu.

Mais voilà qu'il y a quelques années, un enfant est mort dans le Retiro, écrasé par un arbre tombé sur lui lors d'une tempête. J'ignore si l'arbre était sain et vigoureux et a fini par céder à la force du vent, ou s'il s'agissait au contraire d'un arbre décrépit que les services municipaux n'avaient pas abattu par négligence. Mais qu'une personne meure tous les dix ou vingt ans, écrasée par un arbre dans le parc du Retiro, bien que ce soit une tragédie déplorable, ne peut justifier que, dès qu'une tempête est annoncée, le parc soit fermé, encore moins lorsqu'y est organisée une foire dont l'économie de nombreuses familles dépend.

En Espagne, sans qu'il y ait besoin de tempête, il se produit chaque jour en moyenne deux accidents liés à des chutes de matériaux en provenance de bâtiments; parfois, l'un de ces effondrements blesse un passant, et dans de rares cas, il y a un décès.

Puisque le zèle réglementariste de la mairie de Madrid ordonne de fermer le Retiro chaque fois qu'une tempête est annoncée (même si l'alerte s'avère ensuite fausse ou exagérée), pourquoi ne pas interdire aux Madrilènes de marcher sur les trottoirs de leurs rues face au danger, bien plus réel, de chutes de corniches ou de balcons ? Pourquoi ne pas leur imposer le confinement à domicile chaque fois qu'une tempête réelle ou fictive est annoncée ? Et, considérant que les chutes de façades se produisent sans même qu'il y ait de tempête, par simple obsolescence des matériaux, pourquoi ne pas décréter un confinement perpétuel des Madrilènes, qui pourraient ainsi être totalement à l'abri des chutes d'objets et des écrasements suite à des éboulements ? Mieux encore, pourquoi ne pas tous les enfermer dans des prisons de haute sécurité pour les sauver aussi des accidents domestiques?

Le malicieux Hobbes expliquait déjà que le Léviathan, s'il veut réduire la liberté de ses sujets, doit d'abord attiser en eux la peur de la mort pour ensuite se présenter comme leur protecteur.

Les fausses garanties de sécurité constituent l'un des mécanismes de manipulation les plus efficaces de toutes les tyrannies qui ont existé dans le monde. Le tyran offre à ses sujets une illusion de sécurité qui exige en contrepartie une soumission de plus en plus totale et inconditionnelle ; c'est ainsi, par exemple, que les pauvres gens soumis ont accepté de vivre, pendant la pandémie de coronavirus, en portant un masque en plein air.

Dans les tyrannies d'autrefois, le tyran inspirait des peurs fondées sur l'existence d'ennemis tangibles (puissances étrangères, races envahissantes, criminels en liberté); dans les tyrannies modernes, le tyran attise des peurs fondées sur des ennemis invisibles que seule la "science" détecte, à travers de savantes statistiques, des bulletins météo, des analyses cliniques, des tests de laboratoire; et ainsi, il est possible de transformer la vie des pauvres gens soumis en un ordonnancement minutieux.

Comme nous l'enseigne Montesquieu, "il n'est point de pire tyrannie que celle qui s'exerce à l'ombre des lois et sous la protection de la justice". Ou peut-être y en a-t-il une pire encore : celle où le peuple accepte les réglementations les plus insensées, croyant illusoirement que le tyran se soucie de sa sécurité, croyant grotesquement qu'en suivant ses ordonnances il pourra se garantir l'invulnérabilité, même au prix de sa propre ruine, parce qu'il a fini par aimer la servitude. C'est ce qui arrive en cette époque maudite.

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