
Par Guy Mettan
Que la cote des dirigeants politiques s'effondre après deux ou trois ans de mandat faisait partie de la norme. On sait tous que le pouvoir use, et qu'il use davantage en démocratie que dans les autres régimes. Mais le fait que la popularité des gouvernants s'écroule, après quelques mois de pouvoir seulement, à des niveaux de désamour abyssaux est une nouveauté inquiétante. Surtout quand ce phénomène touche les principaux leaders européens.
Mi-mai, le journal allemand Die Welt publiait les résultats du dernier sondage sur la cote de Friedrich Merz. Résultat : 84% d'insatisfaits, qui se disaient "inquiets pour l'Allemagne" et "mécontents de la politique gouvernementale". Cela, un an seulement après l'accession du chancelier démocrate-chrétien au pouvoir.
Il existe une infinité de sondages mais tous donnent peu ou prou le même résultat. L'un des plus récents, réalisé en avril dernier par Statista (Approval Ratings of Selected World Leaders), plaçait Merz à l'avant-dernière place avec 19 % de taux d'approbation, tandis qu'Emmanuel Macron fermait la marche avec 18 %. Le président français obtient d'ailleurs la palme de la durabilité en termes d'impopularité. L'antépénultième position était attribuée au Britannique - et désormais démissionnaire - Keir Starmer avec 27% d'opinions favorables seulement. Les trois premières puissances européennes qui figurent au bas de l'échelle de popularité des leaders mondiaux, c'était du jamais vu.
En comparaison, Giorgia Meloni (39% de satisfaits), et Pedro Sanchez (38%) font nettement mieux, en dépit des origines populistes de la présidente du Conseil italien et des scandales de corruption qui affectent l'entourage du premier ministre espagnol.
Mais leur score reste misérable en comparaison des résultats obtenus par les autres leaders mondiaux. Bien que décrié, Narendra Modi figure en tête du palmarès avec 70% d'approbation, suivi par le président coréen (63%). La Japonais Sanae Takaichi (53%) et la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum (47%) font aussi mieux, Lula se situant à 40%.
Le président suisse Guy Parmelin arrive à la septième place avec 47% d'avis favorables, mais il est détesté par 24% seulement des citoyens et bénéficie d'un nombre record (29%) de sondés qui n'ont pas d'avis. Les mauvaises langues diront que c'est parce qu'on le connaît mal et qu'on ne sait pas ce qu'il fait. Mais il a au moins le mérite de ne pas être perçu comme nuisible... Le seul leader démocratique occidental à sauver la face est le canadien Mark Carney (4e avec 54% d'opinions favorables). Mais il ne vit pas en Europe...
Comble de l'humiliation, les dirigeants "populistes" font beaucoup mieux que les leaders dits démocratiques. Le Tchèque Babis figure à la troisième place sur le podium avec 55% d'opinions positives, tandis que les très controversés Javier Milei (48%), Donald Trump (38%) et Recep Erdogan (36 %) font relativement bonne figure. On ne citera pas Valdimir Poutine, honni en Occident, mais qui joue hors catégorie avec un taux d'approbation qui dépasse les 70% selon les derniers sondages réalisés par l'opposition russe...
Certes, ce ne sont que des chiffres, qui peuvent varier rapidement. Mais tant de constance dans l'impopularité a de quoi inquiéter. A un tel degré, ils ne relèvent pas du simple épiphénomène mais traduisent une véritable crise de confiance dans les élites dirigeantes.
Les experts, chercheurs, journalistes tendent à minimiser cet état de fait. Ils admettent une crise de confiance (mais pas de légitimité), et mettent en avant une foule d'explications pour justifier cet état de fait.
Leurs arguments les plus courants soulignent les effets de la crise financière de 2008, les baisses de revenus et les coupes dans les services publics qui ont suivi, la déconnexion d'élites trop éloignées des préoccupations des gens, la montée des populismes et des nationalismes critiques de l'establishment, la réponse inadaptée aux crises récentes (Covid 19, gestion des migrations et effets de la guerre en Ukraine sur la montée des prix), la multiplication des niveaux de pouvoir qui dilue les responsabilités entre les dirigeants nationaux et supranationaux, ainsi que les effets délétères des réseaux sociaux qui privilégient l'émotion et empêchent d'agir à long terme.
Aucune de ces explications n'est fausse. Mais aucune n'est vraiment satisfaisante non plus. Sinon, comment expliquer que les dirigeants des pays non européens et les leaders populistes, qui ont été confrontés aux mêmes problèmes, font beaucoup mieux que les dirigeants démocratiques libéraux ?
Je pense à titre personnel qu'il existe un problème de fond propre à ces derniers, à savoir un déni profond pour les aspirations de leurs peuples. Contrairement aux autres, ils n'ont pas su ou pas voulu écouter les revendications qui montaient des tréfonds de leurs nations, parce qu'ils les jugeaient indignes d'eux et contraires à leurs convictions idéologiques et morales.
Si Giorgia Meloni, Pedro Sanchez, Donald Trump, Javier Milei, Andrej Babis font mieux qu'eux, c'est parce qu'ils donnent l'impression de s'être attaqués, bien ou mal peu importe, aux vrais problèmes qui préoccupent les gens : l'immigration, la dette, le déclassement des classes moyennes, la poursuite d'une aide insensée et contre-productive à la guerre en Ukraine, la défense de la dignité nationale (et du droit international contre les actions génocidaires d'Israël dans le cas de Sanchez).
Les dirigeants anglais, français et allemands donnent l'impression de s'agiter dans tous les sens aux quatre coins du monde (le nombre de voyages à l'étranger des dirigeants européens a augmenté de 80% depuis 2010, avec une moyenne de 50 voyages internationaux par an pour les leaders français, allemands et britanniques) et de se désintéresser du bien-être de leurs citoyens.
Et cela d'autant plus que leur activisme n'empêche pas les échecs spectaculaires. En quelques années, la France a perdu une grande partie de son influence en Afrique. Tandis que l'Allemagne a subi le 3 juin dernier un échec humiliant à l'ONU en se voyant refuser l'accès au Conseil de sécurité à cause de son alignement inconditionnel sur Israël, la majorité des Etats ayant préféré soutenir le Portugal et l'Autriche, plus neutres sur ce sujet.
Il est temps que les chefs des grands Etats européens se souviennent qu'ils sont d'abord des chefs de leurs Etats avant de courir d'un sommet à l'autre dans un tourbillon qui finit par étourdir leurs administrés.
Par Guy Mettan
Journaliste indépendant suisse et auteur de nombreux ouvrages