15/07/2026 ismfrance.org  7min #320191

Nous refusons d'être votre alibi ! Pour en finir avec l'héritage colonial du milieu culturel français et sa complaisance envers l'État d'Israël

Appel d'artistes et intellectuels du Sud, appartenant ou originaires d'Afrique du Sud, Algérie, Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Cuba, Égypte, Équateur, Guadeloupe, Guyane, Haïti, Inde, Iran, Irak, Jordanie, Kenya, Liban, Maroc, Mexique, Mozambique, Palestine, RDC, République dominicaine, La Réunion, Syrie, Sénégal, Tunisie, etc. en soutien aux cinéastes, productrices, producteurs qui se sont mobilisés au FIDMarseille.

Nous, artistes, chercheurs, intellectuels, appartenant ou originaires de pays du Sud, exprimons notre entier soutien aux cinéastes, productrices et producteurs, Hala Alabdalla, Asmit Amiralay, Fatma Cherif, Aude Fourel, Muhammed Hamdy, Aïda Kaadan, Farès Ladjimi, Narimane Mari, Monica Maurer, Nour Sabbagh, Ghassan Salhab et Mohamed Soueid, qui ont pris la décision de retirer leurs films du Festival international de cinéma de Marseille (FID), prévu en juillet 2026, tant que le festival maintenait sa décision de mettre à l'honneur un réalisateur participant pleinement aux dispositifs de normalisation avec l'Etat d'Israël[1].

Cet acte de refus politique aurait dû ouvrir un espace de réflexion collective sur le boycott culturel, sur le refus de toute normalisation avec l'Etat israélien, et, plus largement, sur les responsabilités du monde de la culture face au génocide en cours à Gaza et à la lutte du peuple palestinien.

Il n'en a rien été. Leur acte politique a, au contraire, suscité une vive réprobation dans le milieu culturel français et donné lieu à une médiatisation aussi exceptionnelle que révélatrice[2]. Le milieu de la culture s'est élevé[3], non pour dénoncer l'anéantissement de Gaza, l'extermination du peuple palestinien, l'invasion et l'occupation du Sud Liban, l'extension de l'occupation en Syrie, ou encore la complicité de la France dans le génocide en cours. Non plus pour s'indigner de la destruction méthodique, à Gaza comme en Cisjordanie, des universités, des centres culturels, des bibliothèques et des lieux de savoir. Non plus pour condamner la censure, l'arrestation, l'emprisonnement, la torture et l'assassinat des artistes et intellectuels palestiniens. Pas davantage pour s'alarmer de la répression sans précédent qui frappe en France celles et ceux qui expriment leur solidarité avec la lutte palestinienne. Ce qui a scandalisé le milieu de la culture, en revanche, est précisément cet acte de refus, renvoyé aussitôt à une faute morale assimilée à de la censure, au symptôme d'une pensée dogmatique et irréfléchie, à une entrave à la liberté d'expression, à de la lâcheté, voire à une colère et à une violence primitives.

Nous rappelons que celles et ceux qui ont choisi de retirer leurs films se sont positionnés dans le cadre de l'appel lancé par 172 organisations de la société civile palestinienne. C'est cette même société civile qui, en 2005, s'inspirant des campagnes internationales contre l'apartheid sud-africain, a initié le mouvement de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS). C'est elle encore qui a défini les formes de sa résistance non violente et appelé les sociétés civiles du monde entier à la soutenir selon des modalités élaborées à partir de son expérience historique de la colonisation, de l'occupation et du régime d'oppression auquel elle est confrontée. En retirant leurs films, les cinéastes invités au FID ont répondu à l'appel du PACBI[4] pour le boycott culturel et universitaire d'Israël, s'inscrivant ainsi dans une campagne internationale dont les principes sont publics et qui appartient désormais à l'histoire des luttes anticoloniales.

Nous avons observé avec attention la réaction quasi-unanime du monde culturel et intellectuel français. Nous l'avons vu distribuer les bons et les mauvais points, discréditer le boycott comme forme de lutte, multiplier les leçons de morale, décréter quelles pratiques de résistances seraient légitimes et lesquelles ne le seraient pas, allant jusqu'à se substituer aux Palestiniens eux-mêmes pour décider de ce qui servirait ou desservirait leur combat.

L'effet produit est, comme toujours, le même : intimider celles et ceux qui soutiennent la lutte palestinienne, les réduire au silence, et ce faisant, délégitimer l'appel de la société civile palestinienne. Ce mécanisme paternaliste nous est familier. Nous venons d'une autre partie du monde. Nous appartenons à une autre histoire, celle des colonisés, des racialisés. De celles et ceux pour qui le génocide israélien en Palestine est la continuité historique d'un projet national fondé sur le colonialisme, l'impérialisme et la dépossession. Nous savons jusque dans nos chairs ce que signifient la colonisation, le racisme, l'humiliation et le suprémacisme blanc. Nous savons qu'en France, et ailleurs en Occident, nous sommes constamment sommés de nous justifier, que le soupçon pèse sur chacune de nos paroles, et que nous devons sans cesse les entourer de précautions, sous peine de les voir aussitôt disqualifiées. Nous savons que les colloques, les festivals, les conférences et les scènes culturelles ne nous ouvrent leurs portes qu'à la condition tacite d'accepter les règles édictées par la puissance culturelle occidentale. Nous savons que notre solidarité avec la Palestine n'est jugée recevable qu'à condition d'être tempérée, encadrée et soumise à une exigence de symétrie ou cautionnée par une autorité morale israélienne. Lorsque nous refusons ces conditions, comme les cinéastes l'ont fait au FID, la sanction est immédiate : nous sommes disqualifiés, réduits au silence, exclus de la communauté culturelle, intellectuelle, médiatique française et occidentale.

Or nous refusons d'être réduits au rôle de caution, d'alibi ou d'objet de compassion. Nous sommes des sujets politiques de plein droit. À ce titre, il nous appartient de décider des conditions dans lesquelles nous prenons la parole, montrons notre travail ou refusons de le faire. Il est de notre droit le plus strict de retirer notre présence d'un dispositif s'il instrumentalise notre participation pour se donner bonne conscience plutôt que d'interroger la responsabilité et la complicité des puissances occidentales dans le génocide en cours. Il est de notre droit de mettre en crise un cadre incapable de penser son propre héritage colonial, et de l'obliger ainsi à se décentrer.

Nous gardons l'espoir qu'un jour les institutions culturelles cesseront d'exiger des artistes qu'ils laissent leurs convictions à l'entrée des festivals, des musées ou des scènes. Et qu'elles accepteront que la culture n'est pas un espace soustrait au conflit, mais un lieu où les conflits de notre temps doivent pouvoir être nommés, affrontés et pensés, sans que celles et ceux qui les portent soient sommés de renoncer à leur dignité politique.

Notes

[1] Le réalisateur Nadav Lapid a projeté ses films dans des festivals soutenus par des ministères israéliens, concouru aux Ophir du cinéma israélien (dont le lauréat représente automatiquement Israël aux Oscars), participé à plusieurs reprises au Festival du Film Israélien à Paris, soutenu notamment par l'ambassade d'Israël et dont l'ouverture cette année a été marquée par un discours de l'ambassadeur israélien en France.

[2] Environ 180 occurrences en France ont été recensées dans les médias les 6 premiers jours qui ont suivi l'annonce du retrait, dont 3 uniquement ont repris quelques mots prononcés par les personnes qui ont voulu retirer leurs films.

[3] "Inviter un artiste dans un festival n'est pas l'ériger en ambassadeur culturel" : plus de 350 personnalités en soutien au cinéaste israélien Nadav Lapid", in  Le Monde, 8 juin 2026.

[4]  The Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel (PACBI) est une campagne qui vise les institutions culturelles israéliennes et les formes de complicité, de parrainage, de financement ou de représentation avec ces institutions, et non les artistes en tant qu'individus sur la base de leur nationalité, de leur origine ou de leurs opinions.

Source : La Palestine sauvera le cinéma,  blog Médiapart, 8 juillet 2026, où l'on retrouve la liste des signataires et un lien pour

 ismfrance.org