Par Laala Bechetoula
Ouverture : deux dates
Il y a, dans l'histoire du XIXe siècle, deux scènes que l'historiographie mondiale n'a jamais placées face à face. Sept ans et demi les séparent, et quatre mille kilomètres. Elles n'ont entre elles aucun lien de cause : ni l'une n'explique l'autre, ni l'une ne commande l'autre. Le rapprochement que je propose n'est donc pas une thèse sur l'enchaînement des faits ; c'est un procédé de lecture. Je place ces deux scènes côte à côte parce que leur comparaison éclaire, mieux qu'aucun commentaire, ce que le siècle appelait "civilisation". Le lecteur jugera lui-même si l'éclairage est juste.
Première scène. Le 4 décembre 1852, à l'aube, six mille soldats de l'armée française donnent l'assaut à une oasis du Sahara algérien défendue par quelques centaines d'hommes armés de fusils de traite. La ville s'appelle Laghouat. Quand le soir tombe, une large majorité de sa population — femmes, enfants, vieillards, musulmans et juifs qui vivaient là côte à côte depuis des siècles — a péri. Les rapports français eux-mêmes le disent. La mémoire populaire nommera cette année Âm el-Khalia, l'année du vide, l'année de l'anéantissement.
Six mois plus tard, un peintre français, Eugène Fromentin, arrive sur les lieux. Il n'a qu'un mot pour la ville, qu'il souligne lui-même en italique dans Un été dans le Sahara : une ville assassinée.

Vue de Laghouat. Peinture sur huile par Eugène Fromantin, 1853. Photo : Domaine public.
Seconde scène. Le 9 juillet 1860, à Damas, une foule d'émeutiers déferle sur le quartier chrétien de la ville, sous l'œil passif — quand il n'est pas complice — de la garnison ottomane. On tue, on pille, on brûle. Alors un homme de cinquante-deux ans, un exilé, sort de sa maison avec sa garde d'anciens combattants algériens. Il se dresse devant la foule et ouvre sa demeure aux fuyards.
Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, il tient tête à l'émeute. Il fait proclamer dans la ville qu'il paiera pour tout chrétien qu'on lui amènera vivant. Il arrache ainsi au massacre, selon les estimations que nous discuterons plus loin, de plusieurs milliers à plusieurs milliers de personnes. Cet homme est l'émir Abdelkader ben Muhyi al-Din al-Hassani al-Jazaïri : le vaincu de la France, l'homme dont la France avait brisé l'État, ravagé le pays et trahi la parole.
Voilà les deux scènes. Résumons-les d'une phrase, la plus nue possible : la puissance qui se proclamait civilisatrice a détruit une ville ; l'homme qu'elle avait vaincu au nom de la civilisation a sauvé une autre ville de la destruction. Je n'ajoute pas d'adjectif ; les faits qui suivent en tiendront lieu.
Une coïncidence de calendrier, pourtant, mérite d'être posée d'emblée, car elle est vérifiable et personne ne l'a relevée. Le 4 décembre 1852, jour où Laghouat tombait, l'émir Abdelkader se trouvait encore sur le sol français. Libéré d'Amboise le 16 octobre par Louis-Napoléon Bonaparte, promené de réception en réception, applaudi à Paris, il ne s'embarquera pour l'Orient qu'à la fin du mois. Le même État, dans le même mois, a donc tenu les deux bouts du drame : il a couronné le juste qu'il avait trahi, et ses colonnes ont anéanti au Sahara la ville que Fromentin appellerait assassinée. Ce texte est le récit de l'homme qui se tient au point de bascule de ces deux dates.
Louis-Napoléon Bonaparte accorde la liberté à l'émir Abd el-Kader (1852). Sa mère, courbée par l'âge, prend la main du prince[66]. Huile sur toile d'Ange Tissier, 1861. Ange Tissier. Domaine public

I. La Guetna de l'oued El-Hammam : l'héritier
Tout commence par une zaouïa, c'est-à-dire par le contraire d'une caserne.
Abdelkader naît en 1808 (1223 de l'hégire) à la Guetna de l'oued El-Hammam, près de Mascara, dans l'ouest de ce qui ne s'appelle pas encore l'Algérie mais la Régence d'Alger. Son père, Sidi Muhyi al-Din, est le muqaddam — le représentant régional — de la confrérie soufie Qadiriyya, l'ordre fondé à Bagdad au XIIe siècle par Abd al-Qadir al-Jilani, dont les ramifications couvrent alors le monde musulman du Sénégal à l'Inde. La famille est chérifienne : elle fait remonter sa lignée à Hassan, petit-fils du Prophète, d'où le titre d'al-Hassani.
Avant d'être quoi que ce soit d'autre, Abdelkader est donc un héritier spirituel : héritier d'une chaîne initiatique (silsila) qui relie chaque maître à son maître jusqu'au Prophète, et d'une institution — la zaouïa — qui est à la fois école, hôtellerie des pauvres, tribunal d'arbitrage et conservatoire des sciences religieuses.
Ce point commande tout le reste, et je le pose comme une hypothèse de lecture plutôt que comme une évidence : l'État qu'Abdelkader bâtira, la guerre qu'il conduira, la protection qu'il déploiera à Damas ne sont peut-être pas trois épisodes successifs d'une vie, mais trois expressions d'une même source, la Qadiriyya. Cet ordre s'est toujours distingué, parmi les voies soufies, par l'alliance de la rigueur juridique et du service des faibles érigé en discipline spirituelle. Si l'hypothèse tient, la geste de l'émir se lit d'un bout à l'autre comme une geste qadirie.
L'enfant est un prodige. Hafiz — il sait le Coran par cœur — avant l'adolescence, formé au droit malékite, à la grammaire, à la philosophie, il est aussi cavalier hors pair. En 1825, son père l'emmène au pèlerinage. Le voyage dure plus de deux ans et dessine, sans que nul le sache encore, la carte de sa vie future : Le Caire, où le jeune homme observe les réformes de Méhémet Ali ; La Mecque et Médine ; Bagdad, où père et fils se recueillent sur le tombeau d'Abd al-Qadir al-Jilani, l'ancêtre spirituel ; Damas enfin, où Abdelkader prie sur la tombe du plus grand métaphysicien de l'islam, Muhyi al-Din Ibn Arabi, mort en 1240.
Il a dix-huit ans. Il ignore qu'il reviendra mourir auprès de ce tombeau, cinquante-sept ans plus tard, après avoir édité l'œuvre du maître andalou et écrit dans son sillage. Les deux Muhyi al-Din — son père et Ibn Arabi — portent le même nom, qui signifie "le Vivificateur de la religion". Toute la vie de l'émir tiendra entre ces deux paternités.
Puis vient juillet 1830. Alger tombe. Le prétexte — un coup d'éventail infligé par le dey à un consul — masque des mobiles plus lourds : la dette impayée de la France pour le blé algérien fourni sous la Révolution et l'Empire, le trésor de la Casbah, le besoin d'une gloire extérieure pour une monarchie finissante. La capitulation garantissait le respect des biens, des personnes et de la religion ; elle fut violée en quelques semaines. Dans l'Ouest, le vide laissé par l'effondrement ottoman menace de tourner à l'anarchie, et les tribus se cherchent un chef.
Le 27 novembre 1832, dans la plaine de Ghriss, les tribus réunies prêtent serment d'allégeance — la moubayaâ — au fils de Muhyi al-Din, âgé de vingt-quatre ans. Le père, trop âgé, a désigné le fils ; les oulémas ont validé ; les chefs ont tendu la main. La scène mérite qu'on s'y arrête : Abdelkader n'est pas un chef de guerre qui se serait emparé du pouvoir, mais un pouvoir constitué selon les formes classiques du droit public musulman — allégeance conditionnelle, contrat. Il prend le titre non de sultan mais d'émir al-mou'minine, commandeur des croyants. Ibn Khaldoun aurait reconnu là, à la lettre, la naissance d'une asabiyya neuve cimentée par la religion, cette alchimie dont il fait le moteur de toute fondation d'État.

II. L'État contre la conquête : le législateur aux armées
Ce qui suit tient du prodige politique, et les officiers français furent les premiers à le reconnaître. En quinze ans, entre 1832 et 1847, ce jeune homme fait surgir du chaos le premier État algérien moderne.
Deux traités jalonnent l'ascension. Le traité Desmichels (février 1834), par lequel le général commandant Oran reconnaît de fait l'autorité de l'émir sur l'Ouest. Puis, après la victoire algérienne de la Macta (juin 1835), le traité de la Tafna (30 mai 1837), signé par Bugeaud lui-même, qui laisse à l'émir l'administration des deux tiers de l'Algérie utile. Que la France ait signé, deux fois, c'est l'aveu qu'elle traitait avec un État.
De cet État, tout a été dit par les témoins et presque rien par les manuels. Une capitale régulière d'abord — Mascara, puis Tagdempt —, une monnaie frappée en son nom, des manufactures d'armes et de poudre, une administration fiscale fondée sur les impôts canoniques, un réseau de magasins de grains, une armée régulière — infanterie, cavalerie, artillerie — doublée de contingents tribaux.
Et lorsque la guerre reprend et que les villes deviennent des cibles, l'émir invente une capitale nomade. La smala, ville de toile de plusieurs dizaines de milliers d'âmes — famille, gouvernement, tribunaux, ateliers, école, trésor —, se déplace comme un navire sur l'océan des hauts plateaux. Il faudra le hasard d'un coup de main, le 16 mai 1843, pour que le duc d'Aumale la surprenne à Taguin. Le tableau démesuré d'Horace Vernet à Versailles, La Prise de la smala, dit assez, par ses vingt et un mètres de long, quelle proie la monarchie de Juillet estimait avoir saisie : non un camp, mais la preuve ambulante qu'une nation existait.
Le trait le plus méconnu de l'émir n'est pourtant pas militaire. Il est juridique. Dès les premières années de la guerre, Abdelkader promulgue à l'intention de ses troupes une réglementation du traitement des prisonniers : interdiction de tuer le captif, de le mutiler, de le dépouiller ; obligation de le nourrir comme on se nourrit soi-même ; l'émir institue même une prime pour tout soldat ennemi amené vivant, inversant l'économie de la guerre tribale qui payait les têtes coupées.
Lorsque Mgr Antoine-Adolphe Dupuch, premier évêque d'Alger, lui écrit en 1841 pour solliciter la libération d'un prisonnier, l'émir accorde la grâce et retourne la demande : que l'évêque obtienne la réciproque pour les Algériens captifs. De cet échange naît, entre le prélat catholique et l'émir musulman, une amitié qui ne se démentira pas — Dupuch se ruinera plus tard à plaider la cause de son ami prisonnier.
Des historiens du droit l'ont relevé : cette réglementation précède de plus de vingt ans la première Convention de Genève (1864) et la fondation de la Croix-Rouge. On ne prétendra pas ici qu'Abdelkader "inventa" le droit humanitaire — la formule serait anachronique, et lui-même n'y aurait rien reconnu qui ne fût déjà dans la loi de l'islam. On constatera plus modestement, et c'est déjà beaucoup, qu'un maître soufi appliquait sur le terrain, deux décennies avant Dunant, ce que l'Europe croira bientôt s'être donné à elle-même : le principe que la guerre n'abolit pas l'humanité de l'ennemi.
En face, la conquête choisit la voie inverse, et elle le théorise. Bugeaud, gouverneur général à partir de 1840, applique la guerre totale : la razzia systématique, la destruction des récoltes et des silos, l'abattage des arbres, la déportation des tribus. Les "enfumades" du Dahra (juin 1845), où le colonel Pélissier — le futur commandant de Laghouat — asphyxie par le feu plusieurs centaines d'hommes, de femmes et d'enfants de la tribu des Ouled Riah réfugiés dans les grottes, ne furent pas une bavure : Saint-Arnaud récidive deux mois plus tard, et laisse dans ses lettres à son frère l'aveu tranquille du procédé.
L'enfumade dans les Grottes du Dahra, par Tony Johannot, 1845. Domaine public. "Les Grottes du Dahra, 1845, 27 x 19 cm, eau-forte. Johannot évoque directement la brutalité de la colonisation et fixe l'image de"l'enfumade"des grottes de Dahra, où l'on asphyxiait les populations arabes locales selon une technique préconisée par le général Bugeaud."
Il n'est pas besoin, ici, de l'indignation de l'auteur : le procès est instruit par les Français eux-mêmes. Alexis de Tocqueville, dans son Travail sur l'Algérie (1841), avait déjà constaté que la société musulmane était rendue "plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare" qu'avant la conquête. Le plus lucide des libéraux français signe ainsi le verdict qu'aucun décolonisé n'aura besoin de prononcer après lui.
Le contraste n'échappe pas aux vainqueurs. Bugeaud, qui a tout employé contre lui, dira de l'émir qu'il est "un homme de génie que l'histoire devra placer à côté de Jugurtha". Léon Roches, l'aventurier qui fut deux ans son secrétaire intime avant de le trahir, remplira ses mémoires de la nostalgie de ce prince qui dormait sur une natte, jeûnait comme un ascète et cousait lui-même ses burnous. C'est le premier paradoxe du portrait : la France n'a pas cessé d'admirer l'homme qu'elle broyait — comme si elle pressentait qu'en lui elle ne combattait pas un fanatique, mais précisément ce qu'elle prétendait apporter : un État, une loi, une éthique.

III. La parole donnée, la parole trahie : Amboise
En décembre 1847, cerné entre l'armée française et une frontière marocaine devenue hostile, Abdelkader prend la décision la plus lourde de sa vie. Il pourrait continuer : la guérilla saharienne lui reste ouverte. Il choisit d'arrêter, et il dira toujours pourquoi : pour épargner à son peuple exsangue une destruction sans terme.
Le 23 décembre 1847, il remet son cheval de bataille au général de Lamoricière, qui a accepté ses conditions, confirmées par le gouverneur général en personne, le duc d'Aumale, fils du roi : l'émir et les siens seront conduits en terre d'islam, à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Acre. C'est un engagement en règle : parole d'officier, contresignée par un prince de sang.
La parole fut violée avant même que le navire n'accoste. À Toulon, au lieu de l'Orient promis, le fort Lamalgue. Puis Pau. Puis, à partir de novembre 1848, le château d'Amboise, où l'on entasse l'émir et sa suite — famille, serviteurs, compagnons, près d'une centaine de personnes — au-dessus de la Loire. La Deuxième République, qui venait d'inscrire la fraternité au fronton de ses mairies et d'abolir l'esclavage, garda quatre ans dans ses geôles l'homme à qui deux généraux et un fils de roi avaient donné leur parole. Vingt-cinq des siens y moururent, dont des enfants ; on les enterra dans le jardin, face au fleuve.
L'émir, lui, transforma sa prison en zaouïa : il enseigne, il prie, il écrit. C'est à Amboise qu'il compose, pour la Société asiatique de Paris, sa Lettre aux Français, méditation sur la raison, les religions et la loi, où le captif fait tranquillement la leçon de philosophie à ses geôliers.
Il faut mesurer ce qui se joue là, car c'est le nœud de tout le siècle colonial. La trahison d'Amboise n'est pas une anecdote diplomatique. Elle administre, à la face du monde musulman, une démonstration : la parole de l'Europe ne tient pas dès lors qu'elle est donnée à un musulman. Toute la suite de l'histoire coloniale — les traités rompus, les promesses de 1914 et de 1943 — est en germe dans ce précédent.
Et l'inverse est vrai. La fidélité de l'émir à sa propre parole — lui qui, libéré, jurera de ne plus reprendre les armes contre la France et tiendra ce serment jusqu'au scrupule, contre toutes les sollicitations — installe pour un siècle le contraste que Churchill, son premier biographe, résume d'une ligne : les généraux français eux-mêmes savaient que la parole de l'émir était sacrée, et que celle de leur propre gouvernement ne l'était pas.
Le 16 octobre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte vient en personne à Amboise annoncer à l'émir sa libération : "Vous avez été l'ennemi de la France, mais je n'en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le malheur." Le prince-président a besoin d'effacer une honte et de s'attacher l'Orient ; l'émir, lui, n'a rien cédé pour sortir.
Suivent deux mois étranges. L'ancien "ennemi public" est promené dans Paris, acclamé à l'Opéra, invité à Saint-Cloud, mené aux Invalides devant le tombeau de Napoléon Ier. Les foules qui hier brûlaient son effigie se pressent pour l'apercevoir. Il observe tout — les machines, les imprimeries, les chemins de fer — avec la curiosité méthodique que tous les témoins décrivent.
C'est ici que les calendriers se rejoignent. Pendant que Paris applaudit l'émir libéré, trois colonnes convergent vers Laghouat.

IV. Laghouat, 4 décembre 1852
Au moment où s'ouvre le second acte, l'émir n'est plus sur la scène algérienne depuis cinq ans. Mais le Sahara ne s'est pas soumis. Autour de Mohammed ben Abdallah, dit le Chérif d'Ouargla — ancien allié de la France retourné contre elle, et qui fut, notons-le, un adversaire de l'émir —, la révolte gagne les oasis.

Le siège commence le 21 novembre 1852 ; le bombardement et les combats d'approche se prolongent, meurtriers, dans les premiers jours de décembre. Deux dates encadrent l'assaut, et elles ne sont pas neutres. Le 2 décembre 1852, à quelques marches de là, le Second Empire est proclamé, et les troupes de la colonne du Sud votent le plébiscite qui le fonde ; ce 2 décembre est la grande date bonapartiste — anniversaire du coup d'État de 1851. L'assaut décisif, lui, est livré le 4 décembre, jour de la Sainte-Barbe, patronne de l'artillerie. Pélissier n'en fit pas mystère : sa dépêche, rapportée par la tradition, félicite ses artilleurs d'avoir "dignement fêté la Sainte-Barbe". Le massacre d'une ville fut ainsi inscrit, par son ordonnateur même, dans le calendrier de la fête impériale : les opérations décisives couvrent le 2 au 4 décembre, et la victoire est annoncée dans le registre du triomphe napoléonien.
Les troupes, qui avaient perdu des leurs — le général Bouscaren tué sur le rempart —, reçurent licence de tout tuer. On tua dans les rues, dans les maisons, dans la grande mosquée.
Ici, la précision des chiffres importe plus que leur ampleur, car c'est sur eux que se joue la crédibilité du récit. Les estimations varient selon les sources ; une référence se doit de les donner toutes, et de les rapporter à leur origine. La population présente au moment de l'assaut est évaluée entre quatre mille et six mille âmes. Le nombre des morts, lui, oscille selon la source consultée. Le récit officiel de Pélissier au maréchal Randon, publié au Moniteur du 14 décembre 1852, se garde d'un décompte global. Les estimations les plus prudentes, reprises aujourd'hui par le Comité Laghouat et par la délibération de la Ville de Paris, retiennent "plus de 2 500" morts. La tradition savante algérienne avance le chiffre de 3 627 tués — soit les deux tiers d'une ville de six mille habitants — quand certaines présentations récentes se réclamant des archives françaises citent 3 786. Quelle que soit la fourchette, un ordre de grandeur ne varie pas d'une source à l'autre : la formule des "deux tiers de la population" disparue, constante depuis les premiers témoins jusqu'à la plaque officielle de 2024.
Le témoin capital est français, et c'est un artiste. Fromentin arrive à Laghouat en juin 1853, six mois après l'assaut. Il recueille sur place le récit d'un officier : la brèche ouverte, on poussa une pièce d'artillerie dans le marabout percé d'embrasures et l'on fit feu dans la ville ; "sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des deux tiers furent trouvés dans la ville", rapporte-t-il, avant de noter que "la guerre des rues est atroce". Et il lâche le mot, en italique : cette ville assassinée.Le témoignage d'un peintre n'est pas isolé, et c'est ce qui, pour un lecteur exigeant, met le fait hors d'atteinte de la contestation. Un participant, le général du Barail, reconnaîtra dans ses Souvenirs que Laghouat subit "toutes les horreurs de la guerre". La chose se lit donc à trois niveaux d'archive française : le rapport du chef (Pélissier), le témoignage d'un officier subalterne (recueilli par Fromentin) et l'aveu rétrospectif d'un général (du Barail). Quant aux épisodes que porte la seule mémoire locale — prisonniers brûlés dans des sacs, corps jetés dans les puits, emploi allégué de projectiles chimiques —, je les rapporte pour ce qu'ils sont, une tradition relayée par des écrivains dont l'établissement demande encore la relecture des fonds de Vincennes. Le fait central, lui, est acquis : une oasis civile fut détruite, et un peintre de l'armée impériale écrivit le mot d'assassinat dès 1857.
Une mise en garde s'impose ici, et je l'emprunte à l'historien Hosni Kitouni. Le danger, en s'attardant sur Laghouat comme sur une horreur d'exception, est de laisser dans l'ombre ce qui la rendait possible : non un débordement, mais un système. Kitouni montre que la fascination pour les épisodes spectaculaires — les enfumades, Laghouat — a souvent fonctionné comme un écran, masquant le caractère structurel d'une "colonisation de peuplement" qui ne visait pas à exploiter les autochtones mais à les remplacer. Laghouat n'est donc pas une aberration dans la conquête : elle en est le visage ordinaire, poussé un cran plus loin. Et ce constat, loin d'affaiblir mon propos, l'aiguise. Car si la destruction était le régime courant de la puissance conquérante, alors la protection déployée à Damas huit ans plus tard n'en ressort que davantage : d'un côté un système qui produisait Laghouat par routine ; de l'autre un homme seul qui, sans État ni armée, produisit son exact contraire.
Il fallut cent soixante-douze ans pour que la République le concède. Le 4 décembre 2024, la Ville de Paris a apposé, rue de Laghouat, une plaque replaçant le "brillant fait d'armes" célébré en 1864 dans sa vérité de crime de guerre. La clé d'une des portes de la ville, elle, reste conservée en France, tout comme les étendards de la résistance pris par l'armée — objets dont la restitution est aujourd'hui réclamée.
Reste à poser les deux calendriers l'un sur l'autre, non pour en tirer un effet, mais parce que la coïncidence est réelle et qu'elle n'a pas été dite. 16 octobre 1852 : l'émir est libéré à Amboise. 2 décembre : le Second Empire est proclamé. 4 décembre : Laghouat tombe, l'émir étant encore en France, hôte de l'État qui mène l'assaut. 21 décembre : l'émir s'embarque à Marseille pour l'Orient. Le régime nouveau est ainsi né, en trois semaines, entre la libération d'un homme et la destruction d'une ville, et il a accompli l'une et l'autre de la même main.
Je ne conclurai pas ce paragraphe à la place du lecteur. Je note seulement que l'hommage rendu à l'émir libéré et le silence fait sur Laghouat ont, dès l'origine, coexisté dans le même mois, sous la même autorité — et que le premier a longtemps tenu lieu, dans la mémoire française, de tout ce qu'on ne voulait pas voir du second.
Tableau représentant l'émir Abdelkader, protégeant les chrétiens à Damas en 1860, lors des massacres
L'émir apprendra Laghouat en Orient. Sa correspondance des années suivantes, tout occupée de spiritualité, ne cessera de plaider pour les réfugiés algériens qui fuient par milliers la "pacification" — ces émigrés de la hijra qu'il accueillera à Damas, nourrira, installera à ses frais. Le protecteur des chrétiens de 1860 fut d'abord, et resta jusqu'à sa mort, le père des réfugiés musulmans de la colonisation. Les deux charités n'en font qu'une ; on mutile la seconde en taisant la première.

V. Damas, 9 juillet 1860
Après un séjour à Brousse que ruine un tremblement de terre, l'émir s'installe en 1855 à Damas — la ville d'Ibn Arabi, celle de son pèlerinage de jeunesse. Il y mène la vie qu'il avait toujours voulue et que l'histoire lui avait refusée : l'aube aux oraisons, la journée à l'enseignement, le soir aux hôtes. Il commente les Futûhât d'Ibn Arabi à la mosquée des Omeyyades. Sa maison du quartier d'al-Amara est une cour savante où passent oulémas, consuls, voyageurs européens, pèlerins, réfugiés.
Le colonel britannique Charles-Henry Churchill, venu au printemps 1860 recueillir de sa bouche le récit de sa vie, le décrit gouvernant sans pouvoir : une autorité purement morale, mais immense.
Or Damas, cet été-là, est une poudrière. La guerre civile du Mont-Liban entre druzes et maronites, attisée par les rivalités anglo-françaises et par les rancœurs qu'ont laissées les réformes ottomanes des Tanzimat, a fait dans la montagne des milliers de morts. La chute de Zahlé, l'impunité des massacreurs, tout annonce la contagion. L'émir voit venir l'orage avec des semaines d'avance : il écrit aux notables, avertit les autorités, prévient les consuls, demande et obtient des armes pour ses Algériens.
Le 9 juillet 1860, l'émeute éclate. Des dizaines de milliers d'hommes fondent sur les quartiers chrétiens tandis que le gouverneur Ahmed Pacha laisse faire ; par endroits, ses soldats se joignent au pillage. Le bilan des tués, à Damas seule, se comptera en milliers — le général d'Hautpoul avança le chiffre de plus de cinq mille.
Alors se produit la scène pour laquelle ce vieil homme semble avoir été préparé par toute sa vie. L'émir sort à cheval avec sa garde d'anciens moudjahidines — les mêmes hommes qui, quinze ans plus tôt, combattaient les zouaves de Bugeaud — et se place entre la foule et ses proies.
Les récits concordent : son fils dans la Tuhfat al-zâ'ir, les dépêches consulaires, Churchill, les rescapés. Il fait ouvrir sa maison, puis celles de tous les Algériens du quartier. Il fait escorter vers la citadelle, par groupes protégés, les milliers de réfugiés qui ne tiennent plus dans les cours. Il fait crier dans la ville que tout homme qui lui amènera un chrétien vivant recevra une récompense — retournant contre l'émeute l'appât du gain, comme il retournait jadis contre la guerre tribale la prime au prisonnier vivant. Aux meneurs venus réclamer qu'on leur livre ses hôtes, il oppose, rapportent les témoins, sa garde mise en joue. La foule recule.
Combien de vies furent ainsi sauvées ? La question est disputée, et l'honnêteté commande de le dire. Les sources vont de "plusieurs centaines", chez les auteurs les plus réservés, à "près de quinze mille" chez les plus généreux ; les estimations intermédiaires parlent de plusieurs milliers. La vérité du nombre restera sans doute hors d'atteinte. Mais le fait ne dépend pas du décompte : parmi les sauvés figurent les consuls de France et de Russie, les religieux et religieuses des congrégations avec les enfants de leurs orphelinats, et des familles en grand nombre. Que l'on retienne le chiffre le plus bas, et l'acte garde toute sa portée.
L'onde de choc fit le tour de la terre. Napoléon III lui confère le grand cordon de la Légion d'honneur ; le pape Pie IX, le tsar, la Grèce, la Prusse, l'Empire ottoman le couvrent de distinctions. La tradition rapporte qu'Abraham Lincoln lui fit parvenir une paire de pistolets d'honneur ; l'anecdote est plausible et souvent citée, mais je la donne pour ce qu'elle est, une tradition. Un fait, en revanche, est certain et plus éloquent : dès 1846, un juriste de la Frontière américaine avait donné le nom du héros lointain à une bourgade de l'Iowa, Elkader, qui le porte encore.
La réponse de l'émir aux félicitations vaut mieux que toutes les décorations. À l'évêque d'Alger qui le remerciait, il écrivit que ce qu'il avait fait de bien envers les chrétiens, il le devait à la fidélité à la loi musulmane et au respect des droits de l'humanité ; car toutes les créatures sont la famille de Dieu, et les plus aimés de Dieu sont ceux qui lui sont les plus utiles.
C'est le point qu'il faut entendre, parce qu'il commande tout le sens de l'événement. Aucun humanitarisme d'importation, aucune conversion aux valeurs du vainqueur : l'émir revendique son acte comme un acte d'islam, accompli au nom du hadith de la "famille de Dieu" et du verset qu'il citait sans cesse : "Nous ne t'avons envoyé que comme miséricorde pour les mondes" (Coran 21, 107). Damas 1860 n'est pas l'exception qui rachèterait l'islam aux yeux de l'Occident. C'est, pour qui veut bien la lire ainsi, la tradition qadirie et akbarienne portée à son point d'application, en pleine émeute, comme une théologie devenue geste.
Tenons maintenant le miroir. À Laghouat, une armée régulière, disciplinée, commandée par des officiers dont l'un finira maréchal de France, détruit une population civile, et la presse parle d'un brillant fait d'armes. À Damas, une foule sans chef et sans loi massacre, et c'est un théologien vaincu, exilé, dépossédé, qui reconstitue à lui seul, avec quelques centaines d'hommes, ce que le droit des gens a de plus précieux : l'asile, la protection du non-combattant, la neutralité armée au service du faible.
Je n'en tirerai qu'une phrase, et une seule, parce qu'elle porte assez pour se passer d'être répétée : en 1852, ce qui s'appelait civilisation a produit la barbarie ; en 1860, celui qu'on disait barbare a produit la civilisation. Le reste, le lecteur l'a déjà compris sans moi.

VI. Le maître des Haltes : la conquête invisible

À Damas, l'émir écrit le Kitâb al-Mawâqif, le Livre des Haltes : des centaines de méditations dictées au fil des "stations" spirituelles, qui comptent parmi les sommets de la métaphysique akbarienne — l'école d'Ibn Arabi, dont il se réclame expressément : "Il est notre trésor d'où nous puisons ce que nous écrivons."
C'est lui, l'ancien chef de guerre, qui finance et dirige la première édition imprimée des Futûhât al-Makkiyya, la somme d'Ibn Arabi, à partir des manuscrits de Konya qu'il fait collationner. Le geste vaut une victoire : il rend au monde musulman son plus grand penseur au moment même où ce monde doute de lui. Initié par le cheikh Muhammad al-Fassi al-Shadhili, l'émir noue l'une à l'autre les chaînes qadirie, shadhilie et akbarienne. En lui confluent les grands fleuves du soufisme.
Il meurt à Damas dans la nuit du 25 au 26 mai 1883 et il est enterré, comme il l'avait voulu, auprès d'Ibn Arabi à Salihiyya : le disciple couché dans l'ombre du maître, la boucle du pèlerinage de 1826 refermée. En 1966, l'Algérie indépendante rapatrie ses cendres au carré des martyrs d'El-Alia — geste de souveraineté que certains de ses lecteurs regretteront, y voyant l'émir arraché à son vœu et à son maître.

VII. Objections et contre-lectures
Un portrait qui se voudrait la référence n'a pas le droit de taire ce qui le contredit. Trois objections sérieuses s'opposent à la lecture que je viens de conduire ; je les expose ici dans leur force, avant d'y répondre.
La première est celle de "l'ami de la France". Après 1860, l'émir toucha une pension française, resta sous surveillance française, et se déclara lui-même, jusqu'à sa mort, ami de la France. Certains nationalistes algériens s'en sont émus et ont refusé de lui reconnaître ce rôle sous le Second Empire. Un document diplomatique de l'époque le dit sans détour : "Notre ancien adversaire en Algérie était devenu un loyal ami de la France." Des historiens — Benjamin Stora, Jacques Frémeaux — vont plus loin : ils montrent que la mémoire de l'émir a été façonnée par la France elle-même, qui en fit l'image d'un "résistant loyal" et d'un "musulman civilisé", opposée aux figures plus intransigeantes de la résistance, adversaire réel transformé en vitrine d'une colonisation soucieuse de se dire civilisatrice. Comment tenir ensemble le résistant de 1847 et le décoré de Napoléon III ?
La deuxième porte sur l'ampleur du sauvetage. J'ai donné les fourchettes ; un lecteur critique observera qu'elles sont si larges — de quelques centaines à quinze mille — qu'elles autorisent le soupçon d'une légende gonflée après coup. Et de fait, l'événement a été aussitôt saisi par des intérêts : la France y trouvait le "bon musulman" utile à sa politique orientale, la franc-maçonnerie un candidat prestigieux, l'Europe chrétienne un héros commode. La geste de Damas fut, en partie, une construction politique.
La troisième est la plus profonde. Elle vient de ceux pour qui l'émir, spirituel de la Umma, n'appartient à aucun État-nation, et pour qui en faire l'ancêtre du nationalisme algérien est un contresens ; comme il est un contresens, en sens inverse, d'en faire l'icône lisse du "dialogue des civilisations" en le coupant de son islam intégral.
Je crois ces trois objections partiellement fondées, et c'est pourquoi je les retiens plutôt que de les écarter.
À la première, on répondra que la fidélité de l'émir à sa parole de non-belligérance — jurée en 1852, tenue jusqu'au bout — n'est pas une trahison mais l'exact contraire : la constance d'un homme qui, précisément, ne rompait pas ses serments, fût-ce envers qui avait rompu les siens. "Ami de la France" ne veut pas dire complice de la conquête ; l'émir n'a jamais renié Laghouat ni cessé de secourir les réfugiés qu'elle jetait sur les routes. Que l'image ait été instrumentalisée par le colonisateur ne dit rien de l'homme, mais tout de celui qui l'instrumentalise : reconnaître la récupération, c'est la désamorcer, non l'entériner. Quant au procès en "trahison" relancé récemment — l'accusation d'avoir "vendu l'Algérie" en signant la Tafna —, Hosni Kitouni l'a réfuté point par point : le traité de 1837, loin d'être une capitulation, consacrait la souveraineté de l'émir sur les deux tiers du pays, au point que le gouverneur Damrémont y voyait un accord qui rendait l'adversaire "plus puissant qu'une victoire éclatante n'aurait pu faire".
À la deuxième, on accordera que le nombre est incertain et que la légende s'est nourrie d'intérêts ; mais on rappellera que le fait matériel — des consuls, des congrégations, des familles abritées sous son toit — est attesté par des témoins qui n'avaient aucun motif de servir sa gloire, à commencer par les sauvés eux-mêmes. Que la fourchette basse soit la vraie, et l'acte demeure.
À la troisième, enfin, je souscris presque entièrement, et j'en fais le cœur de ma lecture : l'émir n'est ni le premier nationaliste ni l'humaniste sans religion qu'on a voulu tour à tour fabriquer. Il est un musulman intégral — docteur de la loi et gnostique — et c'est en tant que tel, non malgré son islam, qu'il a fondé un État et protégé des chrétiens. Le réduire à l'une ou l'autre étiquette, c'est le manquer.
Ces réserves faites, le miroir tient. Il tient même mieux, débarrassé de ce qu'on y avait ajouté de trop beau.

VIII. Ce que montre le miroir
Résumons le portrait, sobrement.
Face à lui, la puissance coloniale française a suivi une tout autre voie. Elle a violé les engagements qu'elle avait elle-même pris : la capitulation d'Alger, le traité de la Tafna et la promesse faite à l'émir lors de sa reddition. Elle a pratiqué les enfumades du Dahra, détruit Laghouat, déporté des populations, confisqué des terres et provoqué la misère — Tocqueville lui-même en fut le témoin. Pourtant, elle a présenté cette politique comme une "mission civilisatrice". Cette comparaison n'est pas un jugement porté avec les valeurs d'aujourd'hui. Elle apparaît déjà dans les témoignages du XIXᵉ siècle : Fromentin parlant d'une "ville assassinée", Tocqueville dénonçant les effets de la conquête, et les lettres d'officiers révélant ce que les communiqués officiels cherchaient à dissimuler. En d'autres termes, les éléments du procès historique de la colonisation se trouvent déjà dans les archives françaises elles-mêmes. Il suffit de les lire et de confronter les faits à leur chronologie.
C'est pourquoi le 4 décembre 1852 et le 9 juillet 1860 gagneraient à être enseignés ensemble, comme les deux plateaux d'une balance. Célébrer Damas sans nommer Laghouat, c'est se servir du protecteur pour faire oublier ce dont il aurait fallu protéger. Commémorer Laghouat sans méditer Damas, c'est garder la mémoire de la blessure sans sa boussole. Car ce que l'émir a fait à Damas est très exactement ce que Pélissier n'a pas fait à Laghouat ; et c'est donc à Damas que Laghouat trouve son tribunal — non celui de la vengeance, mais celui de la comparaison.
Reste la leçon pour notre temps, et je la crois double. Aux héritiers de l'émir, elle oppose deux abdications symétriques : celle qui massacre en invoquant le Dieu au nom duquel Abdelkader protégeait, et que le 9 juillet 1860 réfute d'avance ; et celle qui attend de l'ancien maître la reconnaissance, la validation, jusqu'à la définition de soi. L'émir n'a demandé à l'Europe ni pardon ni brevet. Il lui a donné, deux fois, une leçon — de droit, puis d'humanité — depuis l'intérieur de sa propre tradition, prouvant qu'elle contenait tout ce qu'il fallait pour être civilisé au sens plein.

Un jour de juillet 1860, un vieil homme s'est tenu seul entre une foule et ses victimes, et il a dit en substance : ceux-ci sont sous ma protection, car toutes les créatures sont la famille de Dieu. On peut discuter le nombre des sauvés ; on ne peut pas discuter la phrase. Elle suffit à faire de ce portrait autre chose que celui d'un homme : le portrait de ce que le siècle aurait pu être, tenu debout, un jour, dans une ruelle de Damas, par un Algérien — pour tout le monde, y compris pour ceux qui l'avaient vaincu.
Laala Bechetoula

Repères chronologiques
1808 — Naissance à la Guetna de l'oued El-Hammam, près de Mascara. 1825-1828 — Pèlerinage : Le Caire, La Mecque, Bagdad, Damas. 5 juillet 1830 — Chute d'Alger. 27 novembre 1832 — Moubayaâ de Ghriss : Abdelkader proclamé émir. 1834 — Traité Desmichels. 1837 — Traité de la Tafna. 16 mai 1843 — Prise de la smala à Taguin. Juin 1845 — Enfumades du Dahra. 1846 — Fondation d'Elkader (Iowa). 23 décembre 1847 — Reddition conditionnelle ; parole violée : Toulon, Pau, Amboise. 16 octobre 1852 — Libération annoncée par Louis-Napoléon à Amboise. 21 novembre 1852 — Début du siège de Laghouat. 2 décembre 1852 — Proclamation du Second Empire (anniversaire du coup d'État de 1851) ; plébiscite voté par les troupes. 4 décembre 1852 — Assaut décisif et destruction de Laghouat, jour de la Sainte-Barbe (Âm el-Khalia). 21 décembre 1852 — L'émir quitte Marseille pour l'Orient. 1855 — Installation à Damas. 9-17 juillet 1860 — Massacres de Damas ; l'émir protège la population chrétienne. 1864-1865 — Contacts maçonniques et rupture. 1869 — Invité d'honneur à l'inauguration du canal de Suez. 26 mai 1883 — Mort à Damas ; inhumation auprès d'Ibn Arabi. 1966 — Transfert des cendres à Alger. Février 2022 — Statue d'Amboise vandalisée puis inaugurée. 2024 — Inventaire des biens réclamés remis par Alger à la commission mixte. 4 décembre 2024 — Plaque commémorative rue de Laghouat, Paris 18e. 2026 — Aucune restitution officielle des biens de l'émir ; armes rachetées et rendues par une association (Stains, mars).
Sources et références
Témoins et sources primaires. Eugène Fromentin, Un été dans le Sahara, Paris, 1857 (le témoin arrivé à Laghouat en juin 1853 ; la "ville assassinée"). Charles-Henry Churchill, The Life of Abdel Kader, Ex-Sultan of the Arabs of Algeria, Londres, Chapman & Hall, 1867. Alexandre Bellemare, Abd-el-Kader, sa vie politique et militaire, Paris, Hachette, 1863. Léon Roches, Trente-deux ans à travers l'islam, Paris, Firmin-Didot, 1884-1885. Mgr Antoine-Adolphe Dupuch, Abd-el-Kader au château d'Amboise, Bordeaux, 1849. Emir Abdelkader, Lettre aux Français (Dhikrâ al-'âqil wa tanbîh al-ghâfil), Amboise, 1855 ; Kitâb al-Mawâqif (Le Livre des Haltes) ; lettre à l'évêque d'Alger, 1860. Muhammad ibn Abdelkader, Tuhfat al-zâ'ir fî târîkh al-Jazâ'ir wa-l-amîr Abd al-Qâdir. Alexis de Tocqueville, Travail sur l'Algérie et interventions parlementaires, 1846-1847. Rapports du général Pélissier et correspondances d'officiers sur la prise de Laghouat, Service historique de la Défense (Vincennes).
Études. Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine, t. I : La conquête et les débuts de la colonisation, PUF, 1964. Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, PUF. Bruno Étienne, Abdelkader, isthme des isthmes, Hachette, 1994. Ahmed Bouyerdene, Abd el-Kader, l'harmonie des contraires, Seuil, 2008. Michel Chodkiewicz, Émir Abd el-Kader, Écrits spirituels, Seuil, 1982. Mustapha Chérif, L'Émir Abdelkader, apôtre de la fraternité, Odile Jacob, 2016. John W. Kiser, Commander of the Faithful, Monkfish, 2008. Mohammed Chérif Sahli, Abdelkader, le chevalier de la foi, Alger. S. Aouli, R. Redjala, P. Zoummeroff, Abd el-Kader, Fayard, 1994. Annie Rey-Goldzeiguer, Le Royaume arabe, Alger, SNED, 1977. Lazhari Labter, Laghouat, la ville assassinée, ou le point de vue de Fromentin, Alger, 2019. Mouloud Haddad, "Sur les pas d'Abd el-Kader : la hijra des Algériens en Syrie au XIXe siècle", Presses de l'Ifpo. Hosni Kitouni, Le désordre colonial. L'Algérie à l'épreuve de la colonisation de peuplement, Alger, Casbah, 2018 ; Histoire, mémoire et colonisation, Alger, Chihab, 2024. Benjamin Stora, Les Questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie (rapport, 2021), et ses travaux sur la mémoire franco-algérienne. Didier Monciaud, "Laghouat 1852", Cahiers d'histoire, n° 156, 2023. Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Tallandier, 2026.
Laala Bechetoula

Note sur les chiffres et les citations : les fourchettes de pertes (Laghouat) et de personnes protégées (Damas) sont données dans l'amplitude des sources disponibles ; leur resserrement suppose une relecture des fonds de Vincennes et des dépêches consulaires. Les citations de l'émir — lettre à l'évêque d'Alger, formules rapportées lors des émeutes — sont largement attestées mais méritent d'être collationnées sur les éditions critiques (Chodkiewicz pour les écrits spirituels). L'anecdote des pistolets de Lincoln est rapportée par la tradition et donnée comme telle.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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Par Laala Bechetoula







