17/07/2026 linvestigateurafricain.tg  6min #320448

Ua-Aes-Cédéao : le dialogue peut-il éviter une fracture durable en Afrique de l'Ouest ?

Komla YAWO

La visite de travail du président de la Commission de l'Union africaine (UA),  Mahamoud Ali Youssouf, au Burkina Faso, le 16 juillet 2026, dépasse largement le cadre d'un simple déplacement diplomatique. Après une étape à Bamako, le chef de l'exécutif de l'UA poursuit une tournée qui traduit une volonté claire : maintenir le dialogue avec les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES), malgré leur éloignement des principales institutions régionales.

Son message est double. D'une part, il réaffirme que l'Union africaine ne souhaite pas rompre les liens avec les autorités de transition du Burkina Faso, suspendues des instances politiques de l'organisation depuis le coup d'État de janvier 2022. D'autre part, il appelle à une amélioration des relations entre l'AES et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), dans un contexte où les tensions entre les deux blocs continuent de fragiliser l'intégration régionale.

En plaidant également pour l'ouverture de l'espace politique, le retour des partis politiques et l'organisation d'élections, Mahamoud Ali Youssouf rappelle les principes fondateurs de l'Union africaine, sans pour autant adopter une posture de confrontation.

L'UA cherche à éviter une rupture irréversible

Depuis l'annonce officielle du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao en janvier 2024, l'Afrique de l'Ouest fonctionne selon une nouvelle géographie politique.

D'un côté, les trois pays de l'AES revendiquent une souveraineté renforcée et dénoncent ce qu'ils considèrent comme les ingérences des organisations régionales. Ils développent progressivement leurs propres mécanismes de défense, de coopération économique et de libre circulation.

De l'autre, la Cédéao tente de préserver son rôle historique comme principal cadre d'intégration politique, économique et sécuritaire en Afrique de l'Ouest.

Entre ces deux ensembles, l'Union africaine apparaît désormais comme l'un des rares acteurs capables de maintenir un canal de communication. Contrairement à la Cédéao, souvent perçue par les dirigeants de l'AES comme une organisation ayant privilégié les sanctions, l'UA adopte une approche davantage fondée sur le dialogue et la médiation.

Cette stratégie vise avant tout à éviter une fracture institutionnelle durable qui affaiblirait l'ensemble du continent.

La sécurité reste le principal terrain de convergence

Au-delà des divergences politiques, le terrorisme demeure le défi commun à toutes les organisations régionales.

En appelant à revitaliser le Processus de Nouakchott, lancé par l'Union africaine en 2013, Mahamoud Ali Youssouf rappelle qu'aucun État ne peut faire face seul à l'expansion des groupes armés dans la bande sahélo-saharienne.

Les frontières poreuses entre le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Bénin, le Togo, le Ghana ou encore la Côte d'Ivoire montrent que l'insécurité dépasse largement les frontières nationales.

Or, la rupture entre l'AES et la Cédéao complique les échanges de renseignements, la coordination militaire et les opérations transfrontalières. Même si les États de l'AES ont renforcé leur coopération sécuritaire interne, l'absence d'un mécanisme régional élargi limite l'efficacité de la lutte contre des groupes armés qui, eux, ne connaissent aucune frontière. C'est précisément sur ce terrain que l'Union africaine tente de reconstruire des passerelles.

Le sommet de Freetown sous haute tension

La visite du président de la Commission de l'UA intervient à quelques jours du 69ᵉ sommet ordinaire de la Cédéao, organisé à Freetown, en Sierra Leone.

Cette rencontre s'annonce particulièrement stratégique. Pour la première fois, la  Cédéao doit poursuivre sa réorganisation en l'absence de trois de ses membres fondateurs les plus influents sur les questions sécuritaires sahéliennes.

Les dirigeants ouest-africains devront évaluer les conséquences politiques, économiques et sécuritaires de cette nouvelle configuration régionale. Ils devront également définir leur stratégie vis-à-vis de l'AES; maintenir une ligne ferme ou favoriser une reprise progressive du dialogue.

La présence active de l'Union africaine dans cette séquence diplomatique peut être interprétée comme une tentative de réduire les tensions avant que les positions ne deviennent irréconciliables.

Trois scénarios pour les prochains mois

Le premier scénario est celui d'une normalisation progressive. Sous l'impulsion de l'Union africaine, des discussions techniques pourraient reprendre entre la Cédéao et l'AES, notamment sur les questions de sécurité, de commerce et de circulation des personnes, sans remettre immédiatement en cause les choix politiques des trois pays sahéliens.

Le deuxième scénario est celui du maintien du statu quo. Chaque bloc poursuivrait son agenda propre tout en conservant des contacts limités. Cette situation préserverait une certaine stabilité, mais continuerait d'affaiblir la coopération régionale face aux défis sécuritaires.

Enfin, le troisième scénario serait celui d'une fracture durable, marquée par un approfondissement de la séparation institutionnelle entre l'AES et la Cédéao. Une telle évolution risquerait de fragmenter davantage l'espace ouest-africain, avec des conséquences sur le commerce régional, la libre circulation, les investissements et la lutte contre le terrorisme.

Une médiation déterminante pour l'avenir de la région

La tournée de Mahamoud Ali Youssouf au Sahel illustre le rôle croissant que l'Union africaine entend jouer dans la gestion des crises régionales. En privilégiant le dialogue plutôt que l'isolement, l'organisation continentale cherche à préserver un minimum de cohésion entre des États dont les divergences politiques se sont accentuées.

À l'approche du sommet de la Cédéao à Freetown, cette démarche pourrait contribuer à rouvrir des espaces de discussion entre les différentes parties. Si les désaccords restent profonds, tous les acteurs partagent néanmoins un intérêt commun : empêcher que les fractures politiques ne compromettent durablement la sécurité et l'intégration de l'Afrique de l'Ouest. La capacité de l'Union africaine à maintenir ce rôle de médiateur sera donc un élément déterminant pour l'avenir des relations entre l'AES, la Cédéao et, plus largement, la stabilité de la région.

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