18/07/2026 reseauinternational.net  5min #320533

Du paradis fiscal au banquier de guerre : le rôle du Luxembourg dans le renforcement militaire de l'Europe

par Laura Ruggeri

Lors du sommet de l'OTAN à Ankara, le Luxembourg s'est positionné comme l'un des plus fervents défenseurs d'un réarmement européen accéléré. Pour un pays de seulement 700 000 habitants, solidement ancré en Europe occidentale et quasiment dépourvu d'armée permanente, cette position n'est manifestement pas motivée par des impératifs de défense. Son calcul est purement financier.

L'adhésion enthousiaste du Luxembourg à la rhétorique belliqueuse s'explique par son rôle prépondérant dans la finance mondiale. Malgré sa petite taille, le Grand-Duché figure parmi les principales places financières mondiales. Les chiffres sont vertigineux. Fin 2025, les actifs sous gestion des fonds domiciliés au Luxembourg atteignaient 8 200 milliards d'euros. Le Grand-Duché gère 58% de tous les fonds transfrontaliers mondiaux. Il est le deuxième pays domicilié pour les fonds d'investissement au monde, après les États-Unis, et le premier centre financier d'Europe. Ses actifs financiers extérieurs s'élèvent à 13 000 milliards d'euros. Il ne s'agit pas d'un pays, mais d'une machine à extraire de la valeur, une immense pompe financière qui aspire la richesse mondiale pour l'enrichir au détriment de l'élite mondiale.

Et maintenant, cette machine a trouvé un nouveau produit à vendre : la mort.

Avant le sommet, la ministre de la Défense, Yuriko Backes, a laissé transparaître ses véritables intentions en déclarant aux journalistes : "Pour chaque dépense, nous devons également prendre en compte les retombées économiques pour le Luxembourg". La guerre est un commerce lucratif. Et le Luxembourg entend bien en être le principal bénéficiaire.

La contribution la plus concrète du Luxembourg à Ankara a été son soutien à la nouvelle Banque de défense, de sécurité et de résilience (BDSR), une institution multilatérale dont la création vise à canaliser les capitaux privés vers des projets de défense et de sécurité. Basée au Canada, et le Luxembourg jouant un rôle européen clé, la banque ambitionne de financer non seulement les technologies à double usage, mais aussi les capacités létales. Le projet bénéficie à ce jour du soutien de représentants de l'Albanie, de la Belgique, de la Grèce, de la Lettonie, de la Roumanie, de la Turquie et de l'Ukraine. L'idée a été initialement proposée en 2024 par des banquiers (sans surprise) et un groupe d'anciens conseillers en sécurité et responsables militaires de l'OTAN. Depuis, JPMorgan, Deutsche Bank, Commerzbank et ING, ainsi que les principales banques canadiennes (RBC, BMO, CIBC, Banque Nationale du Canada, Banque Scotia et Banque TD) participent au projet.

Les dépenses de défense du Luxembourg sont également révélatrices. Lorsque le premier ministre Luc Frieden a pris ses fonctions, la contribution du pays à l'OTAN représentait 0,4% du revenu national brut (RNB). Elle vise désormais les 2,3% d'ici 2029, soit environ 1,66 milliard d'euros. En respectant les objectifs de l'OTAN, le Luxembourg s'assure une place à la table des négociations et participe à l'attribution des contrats.

Au-delà de la banque, le Luxembourg a adhéré à de nouveaux projets de l'OTAN, notamment le système de reconnaissance GlobalEye, la coopération sur les matières premières essentielles à la défense et l'investissement dans un dixième avion ravitailleur multirôle.

Ce qui rend la situation particulièrement scandaleuse, c'est la rapidité avec laquelle le secteur financier a abandonné toute prétention morale. Jusqu'à récemment, de nombreux gestionnaires de fonds considéraient la production d'armements comme éthiquement discutable. Désormais, ils l'adoptent avec enthousiasme. Les ETF européens spécialisés dans la défense ont généré des rendements de 60 à 75% entre 2025 et mi-2026. Rien que durant les cinq premiers mois de 2025, les investisseurs ont injecté plus de 2,7 milliards de dollars dans ces fonds. Les six plus grands groupes bancaires français ont augmenté leurs financements aux entreprises de défense de 25% d'ici fin 2025, pour atteindre plus de 46,6 milliards d'euros - soit une hausse de 75% par rapport à 2021.

BlackRock a lancé son ETF Défense Europe en mai 2025. BNP Paribas a augmenté ses financements de défense de 2 milliards d'euros et a levé son interdiction de financer les "armes controversées". BPCE a émis une obligation de défense de 750 millions d'euros qui a été sursouscrite près de quatre fois. Warburg Pincus envisage de lever jusqu'à 1,5 milliard d'euros pour un fonds dédié à la défense.

L'an dernier, le Financial Times rapportait que Deutsche Bank avait mis en place une équipe dédiée à la défense et aux infrastructures, composée d'une quarantaine de banquiers issus de différentes divisions, afin de tirer profit du réarmement européen. Depuis la publication de cet article, leurs effectifs ont augmenté.

Le réarmement est une entreprise lucrative, un vaste transfert de richesses publiques vers le secteur privé, habillé sous le couvert de la sécurité.

Yuriko Backes, qui cumule trois portefeuilles puisqu'elle est ministre de la Mobilité et des Travaux publics, de la Défense, et de l'Égalité des genres et de la Diversité (!), l'a reconnu sans détour en déclarant : "Nous ne pouvons plus dire :"Les autres vont régler le problème pour nous"et compter exclusivement sur les Américains. Cette époque est révolue". Elle a raison, bien sûr. Mais ce qu'elle envisage n'est pas une autonomie stratégique européenne au service de la paix. C'est une nouvelle architecture du profit au service de la guerre, qui profite à la fois à Washington et à Wall Street.

Le drame, c'est que le réarmement de l'Europe soit célébré comme une opportunité de croissance alors que les corps de soldats ukrainiens restent sans sépulture dans le Donbass parce que Kiev refuse de les recevoir de la Russie.

La politique belliciste du Luxembourg est un modèle économique. Et comme tous les modèles économiques fondés sur la souffrance d'autrui, elle finira par consumer ses créateurs. Mais en attendant, les profits continueront d'affluer, les dividendes seront versés et les banquiers compteront leurs gains tandis que les Européens diront adieu à la protection sociale et seront sommés de se préparer à la guerre.

source :  Laura Ruggeri via  China Beyond the Wall

 reseauinternational.net