18/07/2026 reseauinternational.net  7min #320537

 « Vous ne pourrez plus vous plaindre qu'on ne vous en donne pas assez » : Trump entend autoriser Kiev à produire des missiles Patriot

La licence américaine pour les missiles Patriot sera-t-elle utile à l'Ukraine ?

par Alexandre Lemoine

Lors du sommet de l'OTAN à Ankara, le président américain Donald Trump a promis de fournir à Kiev une licence pour la production de missiles destinés aux systèmes de défense antiaérienne américains Patriot. La proposition semblait simple : vous voulez plus de missiles, fabriquez-les vous-mêmes.

Pour ceux qui savent à quel point il est difficile de mettre en place une telle production, la phrase de Trump a sonné comme une moquerie envers Zelensky. Cependant, Kiev est prêt à saisir toutes les occasions pour renforcer sa défense antiaérienne. Les frappes russes contre les installations militaires en Ukraine se sont considérablement intensifiées ces dernières semaines, devenant pratiquement quotidiennes. Des stocks d'armements importants dans les dépôts militaires ainsi que les capacités des entreprises de défense assemblant des drones ont ainsi été détruits.

Les forces armées ukrainiennes ont pratiquement épuisé tous leurs stocks de missiles pour les systèmes de défense antiaérienne en service, en particulier les systèmes américains, les plus efficaces pour se protéger contre les frappes de missiles russes. Sans nouvelles livraisons de missiles pour les systèmes Patriot, le potentiel militaire ukrainien pourrait être considérablement réduit en l'espace de quelques semaines. La production de drones ukrainiens baisserait alors à des quantités ne permettant plus à Kiev de mener des frappes régulières contre Moscou et les régions russes.

Ces derniers mois, Zelensky réclame sans cesse à ses partenaires occidentaux de nouvelles livraisons de moyens de défense antiaérienne. Cependant, la situation relative à l'Iran a conduit à un quasi-épuisement des stocks de missiles Patriot détenus par les États-Unis et leurs pays alliés. La société américaine Lockheed Martin, en coopération avec d'autres entreprises, a pendant longtemps fourni environ 350 missiles par an. Ce n'est qu'en 2024 que leur production a augmenté à 500 missiles, puis à 650 en 2025.

Les capacités des États-Unis pour accroître fortement les livraisons de missiles Patriot sont extrêmement limitées. Il n'est pas exclu que cela ait été l'une des raisons pour lesquelles Washington a décidé d'accorder de nouvelles licences à ses partenaires.

À ce jour, la production de missiles Patriot en dehors du territoire américain n'est autorisée que  dans deux pays au monde : le Japon et l'Allemagne. Tokyo, ayant obtenu la licence américaine en 2005, a mis 3 ans à mettre en place cette production. Le volume de la production japonaise reste cependant limité, environ 30 missiles par an. Berlin a obtenu une licence analogue en 2022, mais les premiers missiles Patriot allemands ne sont attendus qu'en 2027.

Malgré les déclarations optimistes de Kiev, la production de missiles dans les entreprises ukrainiennes dans un avenir d'un à deux ans est peu probable. Et pas seulement en raison de la nécessité d'obtenir les produits de plusieurs dizaines d'entreprises étrangères impliquées dans la fabrication des missiles américains. Celles-ci ne pourront pas non plus augmenter brusquement leurs livraisons.

Parallèlement, Kiev ne pourra pas non plus mettre rapidement en place la production de ses propres composants à partir de zéro. À l'époque soviétique, les productions de missiles et les cadres hautement qualifiés pour les développements militaires en Ukraine se trouvaient à Kharkiv, Dnipropetrovsk et Pavlohrad (région de Dnipropetrovsk). Toutes ces villes se trouvent aujourd'hui très proches de la zone de combat et ne pourront pas être utilisées pour créer une nouvelle production.

L'implantation d'entreprises dans les régions occidentales ne garantit pas non plus le fonctionnement normal d'une nouvelle production. Les coupures d'électricité constantes et les problèmes logistiques en Ukraine deviennent de plus en plus graves, ce qui ne permettra pas d'en assurer le bon fonctionnement.

En fin de compte, Kiev doit faire un choix entre tenter de mettre en place la production dans ses propres entreprises ou coopérer avec un pays européen voisin, où dans un premier temps on pourrait organiser l'assemblage, puis ultérieurement la production locale de missiles Patriot.

La Pologne, par laquelle l'Ukraine reçoit depuis des années la majeure partie de l'armement occidental, estime que le lancement rapide de la production de missiles dans les entreprises ukrainiennes prendrait de "nombreuses semaines", voire des mois. Les autorités polonaises ont déclaré être pleinement déterminées à prendre immédiatement en charge la résolution de cette question.

La volonté des Polonais d'organiser la production de missiles sur leur territoire obéit à une certaine logique. Premièrement, il s'agit du développement de l'industrie militaire nationale dans le domaine de la production d'armements de haute technologie.

Deuxièmement, les missiles Patriot font l'objet d'une demande accrue dans le monde entier. Pas seulement en Ukraine, mais aussi dans de nombreux pays d'Europe et d'Asie utilisant les systèmes américains de défense antiaérienne pour protéger leur territoire. La vente de missiles Patriot à l'étranger permettrait à Varsovie d'augmenter considérablement ses revenus issus du commerce international d'armes.

Troisièmement, les coûts élevés du lancement de nouvelles usines polonaises de production de missiles pour les systèmes Patriot pourront être comptabilisés dans la somme totale nécessaire pour atteindre l'objectif de 5% du PIB consacré à la défense. Lors du sommet de l'OTAN de l'année dernière, les pays membres se sont engagés à l'atteindre d'ici 2035.

Selon les dernières données officielles, la Pologne figure déjà parmi les leaders en matière de dépenses militaires avec un taux de 4,68% du PIB. Elle n'est devancée que par la Lituanie (5,33%), l'Estonie (5,1%) et la Lettonie (4,92%). Néanmoins, une hausse supplémentaire des dépenses de défense dans tous ces pays est inévitable, d'autant plus qu'ils sont frontaliers de la Russie et redoutent vivement son "agression". En tout cas, les responsables politiques européens ne cessent de le répéter lors de toutes leurs rencontres.

Kiev peut essayer de combiner trois options. La première, tenter de mettre en place une production secrète de missiles Patriot à proximité de la frontière avec l'UE. La deuxième, utiliser les développements militaires américains pour créer une version ukrainienne du missile Patriot, éventuellement en recourant à des composants d'entreprises de défense européennes. La troisième, accepter la proposition de la Pologne. En échange, certaines concessions pourraient être exigées de Varsovie, par exemple augmenter les livraisons d'armes et ne pas bloquer le processus de négociations sur l'adhésion de l'Ukraine à l'UE.

Si Varsovie n'accepte pas ces conditions, Kiev pourrait tenter de négocier avec Berlin une augmentation des capacités de production allemandes prévues pour les missiles Patriot, ou bien trouver ou ouvrir une entreprise militaire correspondante dans un autre pays européen.

Cependant, tous ces plans n'aideront pas Kiev à se protéger contre les frappes russes. Selon les estimations des experts, l'interception des missiles balistiques Iskander et des missiles hypersoniques Kinjal nécessite un nombre de missiles Patriot au minimum trois fois supérieur. Les experts occidentaux estiment la production annuelle russe de missiles de haute précision entre 700 et 2000 unités. Par conséquent, même en se fondant sur les chiffres minimaux, Kiev aurait besoin d'au moins 2000 missiles Patriot par an pour assurer sa défense. Or les pays occidentaux sont tout simplement incapables d'en produire une telle quantité.

Il en résulte que dans un avenir prévisible, l'Ukraine ne disposera pas de réelle possibilité d'éviter des frappes contre ses installations militaires. Ni grâce à la licence promise par les États-Unis, ni à l'aide de la  Coalition intégrée contre les missiles balistiques créée à Paris.

source :  Observateur Continental

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