20/07/2026 mondialisation.ca  6min #320761

L'Ukraine peut-elle bloquer la mer d'Azov?

Par  Alexandre Lemoine

Le 25 juin, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a chargé le Service de sécurité de l'Ukraine (SBU) de lancer une campagne de 40 jours visant à « impacter l'État agresseur et le contraindre à mettre fin à la guerre », faisant allusion à la Russie. Le président n'a pas révélé les détails de cette campagne, mais 20 jours plus tard, ses contours se dessinent déjà clairement.

À mi-parcours, les frappes ukrainiennes ont déjà mis hors service des raffineries et des terminaux pétroliers de la Baltique à la mer Noire. Il ne reste plus en Russie un seul grand complexe de raffinage qui n'ait été touché par les attaques ukrainiennes, y compris la raffinerie d'Omsk située à 2.500 km de la frontière ukrainienne.

Mais la principale nouveauté de cette campagne de 40 jours est  l'escalade active en mer. Du 4 au 14 juillet, les drones ukrainiens ont attaqué 116 navires russes dans les mers d'Azov et Noire, a déclaré le commandant des forces des systèmes sans pilote des forces armées ukrainiennes Robert « Magyar » Brovdi.

Il a précisé que dans la seule nuit du 14 au 15 juillet, les drones ukrainiens ont attaqué 20 navires russes: 17 pétroliers, 2 méthaniers et un remorqueur. Le 16 juillet, l'Ukraine  a frappé 11 navires supplémentaires. Au total, au cours des deux dernières semaines, Kiev a attaqué 147 cibles.

Le ministère russe de la Défense n'a pas confirmé les chiffres ukrainiens. Le communiqué quotidien du ministère indique seulement que la défense antiaérienne russe a intercepté plus de 90 drones ukrainiens le 15 juillet.

Si les estimations ukrainiennes correspondent à la réalité, il s'agit de  la plus grande guerre navale depuis un demi-siècle, depuis la guerre Iran-Irak des années 1980, écrit le Financial Times. Mais durant les sept années de guerre entre l'Iran et l'Irak, seuls 450 navires avaient été attaqués. Or le rythme des attaques ukrainiennes a déjà largement dépassé ce chiffre, note le journal.

Pourquoi l'Ukraine a-t-elle ouvert un front en mer d'Azov?

Robert Brovdi a précisé que l'escalade actuelle en mer faisait partie d'une opération spéciale dont l'objectif principal est d'isoler totalement la Crimée des approvisionnements en provenance de Russie.

Le commandant des forces de drones a souligné qu'un autre objectif de la campagne visait à provoquer une « paralysie de la logistique du pétrole, des carburants et des marchandises ». Selon Brovdi, l'Ukraine entend transformer les navires de la flotte fantôme russe en « barges à la dérive, aveugles et sourdes ».

Le blé dans la ligne de mire?

En outre, par le blocus de la mer d'Azov, Kiev pourrait également bloquer les exportations de blé russe. La Russie est le premier exportateur mondial de céréales, représentant jusqu'à 20% des exportations mondiales de blé. Environ un quart de ces exportations est expédié via les ports de la mer d'Azov.

Les cours des contrats à terme sur le blé ont fortement augmenté ces derniers jours, de 5%, en partie à cause de la crise en mer d'Azov. La Russie affirme pouvoir contourner la mer d'Azov et réorienter l'ensemble de ses exportations céréalières vers d'autres terminaux en mer Noire.

Moscou qualifie les attaques contre les navires dans le bassin des mers d'Azov et Noire de « terrorisme pur et simple ». Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov  a déclaré que ces frappes étaient « pires que la piraterie ». Selon lui, les pirates au moins s'emparent des navires par appât du gain, tandis qu'ici l'objectif est simplement d'intimider.

Que cherche l'Ukraine avec les frappes sur les raffineries?

Le quotidien The Guardian note que  l'objectif principal de la campagne de 40 jours et des frappes sur les raffineries est de renforcer la pression psychologique sur le Kremlin. Kiev ne table pas sur une capitulation du gouvernement russe, mais provoque une crise des carburants afin d'accroître le mécontentement au sein de la société russe.

Au cours des deux premières semaines de juillet, l'Ukraine a frappé 8 installations pétrolières, dont l'usine Gazprom-Neftekhim au Bachkortostan et la raffinerie d'Afipski dans la région de Krasnodar. Depuis le début du mois, 4 grandes raffineries  ont cessé leur activité à la suite des attaques de drones ukrainiens: celles de Syzran, Saratov, Omsk et Nijegorodnefteorgsintez. Selon les estimations des médias, leur remise en service pourrait prendre plusieurs semaines.

Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la production pétrolière russe diminuera d'environ 3% cette année pour s'établir à 8,9 millions de barils par jour. En 2025, la production se maintenait à 9,2 millions de barils par jour.

La campagne de Zelensky va-t-elle fonctionner?

L'analyste géopolitique Gueorgui Revichvili, ancien conseiller du Conseil de sécurité nationale de Géorgie, a décrit la stratégie de Kiev comme une « frappe simultanée sur plusieurs points »: la logistique, les revenus de l'économie de guerre et la réputation de Moscou.

« Les conséquences définitives restent à observer. Toutefois, à mesure que l'Ukraine met en service de plus en plus de systèmes d'attaque à longue portée et continue d'accroître ses investissements dans ce domaine, la mer d'Azov restera probablement une zone de combat dans les mois à venir », estime-t-il.

Selon l'agence Reuters, Moscou  renforcera la protection de ses ports en mer Noire et en mer d'Azov, ses systèmes de défense antiaérienne et ses dispositifs anti-drones. La Russie pourrait réorienter une partie de son fret vers la voie terrestre.

Mais pour chaque pétrolier incendié et chaque escadre redéployée, la Russie paie en temps, en argent et en capital politique: le carburant et les munitions parviennent en Crimée plus lentement, l'expédition du pétrole et du blé via les ports de la mer d'Azov coûte plus cher.

La tactique de la campagne de 40 jours de Zelensky consiste à faire monter le coût de la guerre en provoquant une crise des carburants comme la Russie n'en a pas connu depuis les années 1990. Mais cela contraindra-t-il le Kremlin à revenir à la table des négociations ? La réponse viendra sans doute au terme des 20 prochains jours de la campagne ukrainienne.

Alexandre Lemoine

La source originale de cet article est  Observateur continental

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