21/07/2026 chroniquepalestine.com  10min #320776

Gaza : les zones dites « sécurisées » sont en réalité des pièges mortels


Les enfants sont les premières victimes des crimes de l'occupation - Photo : Mohamed Al-Naami

Par  Mohammad al-Naami

"En moins de trois mois, j'ai perdu mon père, ma mère et ma maison, et me voilà maintenant menacée de perdre aussi ma jambe à cause d'une grave blessure", c'est ce que vit la jeune Lamar Harz, 15 ans, après avoir été ciblée, avec sa mère et sa famille, par les avions de l'occupation alors qu'ils fuyaient la ville de Gaza vers le sud de la bande par les couloirs que l'armée d'occupation qualifie de "sûrs".

Lamar traverse une épreuve humaine et psychologique d'une extrême gravité, marquée par une succession de tragédies qui ont profondément bouleversé sa vie et celle de sa famille. Elle a perdu son père, abattu en juillet dernier par des snipers de l'occupation alors qu'il tentait de leur procurer de la nourriture dans la région de Zikim, à l'extrême nord de la bande de Gaza, pendant qu'il attendait l'arrivée de l'aide humanitaire.

Par la suite, elle a été contrainte de fuir sa maison, finalement détruite par l'occupation. Enfin, lors de sa fuite vers le sud, avec sa mère ainsi que ses frères et sœurs, ils ont été pris pour cible. Aujourd'hui, elle attend la décision des médecins quant à une éventuelle amputation de sa jambe, conséquence directe de sa blessure.

La tromperie meurtrière de la zone sûre

La fillette n'a pas seulement été victime du missile qui a tué sa mère, mais aussi celle des impostures israéliennes concernant les "corridors humanitaires" et les "zones sûres". Ces passages, censés offrir une protection, se sont transformés en pièges mortels, où des dizaines de civils ont péri en tentant de fuir.

Au cours des dernières semaines, l'occupation a intensifié ses campagnes de propagande pour promouvoir ce qu'elle a qualifié de "zone humanitaire sûre" dans la région d' al-Mawasi, à l'ouest de  Khan Younès.

Cela s'est fait simultanément à l'intensification de ses carnages et à la destruction de la ville de Gaza, grâce à l'utilisation de robots explosifs, de drones kamikazes et sous un bombardement violent. L'armée israélienne a appelé les habitants de Gaza à s'y réfugier, les présentant comme un "havre sûr".

Pourtant, les massacres perpétrés sur le terrain, au cœur de ces soi-disant zones "sûres" et sur les routes menant à celles-ci, ont révélé que ces allégations n'étaient qu'un nouveau piège sanglant.

La zone déclarée "sûre" s'étend sur une bande côtière étroite, commençant aux abords de Khan Younès au nord, longeant la ville de Hamad Al-Iskaniya, jusqu'au sud-ouest de la ville. La région est majoritairement désertique, mais depuis les premiers mois de la guerre, elle s'est remplie de déplacés, jusqu'à ne plus pouvoir accueillir davantage de tentes ou de familles.

Bien que l'occupation prétende qu'elle est "sûre", ses forces contrôlent certaines parties de la zone, jusqu'à la rue Cinq à l'intérieur d' al-Mawasi, avec des tirs répétés depuis les chars et par les soldats en direction des tentes, causant quotidiennement des morts et des blessés.

Depuis le début de la guerre, l'occupation a déclaré al-Mawasi et l'ouest de Khan Younès "zones humanitaires sûres", mais ces zones ont été le théâtre de boucheries sanglantes, où des milliers de martyrs, principalement des civils dans leurs tentes, ont été assassinés. Ainsi, ce lieu, présenté comme un sanctuaire, est devenu l'une des zones les plus meurtrières depuis le déclenchement de cette guerre.

Les balles traversent nos tentes

Dans un témoignage vivant sur les crimes commis par l'occupation dans la "zone sûre", un déplacé, Mohammed Fattouh, résident de la région d'al-Mawasi, plus précisément de la zone d'Asda, décrit sa vie là-bas comme un véritable enfer : "Il n'y a pas de lieu sûr dans toute cette soi-disant zone humanitaire, et la mort ou la survie sont une question de hasard", un constat qui reflète l'arbitraire et la violence extrême des bombardements sanglants israéliens contre les civils.

Mohammed Fattouh nous a confié que les attaques israéliennes se poursuivent quotidiennement et s'intensifient chaque nuit contre les tentes de la zone.

Il nous a expliqué que les  drones visaient initialement les tentes, mais certains missiles n'explosent pas en heurtant le sable au lieu du sol dur. Alors, l'occupant s'est mis à cibler la zone à l'aide d'hélicoptères et de missiles lourds, si bien que, chaque nuit, des groupes de tentes sont bombardés.

Des familles entières y sont décimées ou blessées, tandis que d'autres civils tombent autour d'eux. Une scène atroce qui se répète quotidiennement entre martyrs et blessés.

Selon Fattouh, ces derniers mois, les balles pénétrant dans les tentes et les décès au sein des familles sont devenus une routine quotidienne. De plus, les forces d'occupation positionnées dans le ciel au-dessus de la région d'al-Mawasi s'approchent parfois profondément à l'intérieur de la zone, pour atteindre les tentes par des tirs directs.


Carnages lors d'offensives quotidiennes contre les tentes des déplacés dans la "zone sûre" - Photo : Mohamed Al-Naami

Toujours selon le témoignage de Fattouh, les tentes sont entassées les unes contre les autres, ce qui signifie que lorsqu'une seule tente est ciblée, les éclats s'étendent et atteignent des dizaines d'autres, provoquant la mort et des blessures à des distances importantes du point d'impact.

Il a aussi témoigné avoir vu des familles entières ensevelies sous le sable et périr à la suite des  frappes de l'occupation sur les regroupements de tentes avec des missiles de guerre.

Elle est tombée en martyre dans mes bras

De son côté, Ibrahim Hamdi raconte les détails de moments tragiques qu'il a vécus lors de son déplacement dans la région d'al-Mawasi, où il a été le témoin de scènes sanglantes liées à des carnages à répétition ayant mis en danger la vie de centaines de milliers de civils : enfants, femmes et personnes âgées. Des boucheries sanglantes qui ont laissé une empreinte douloureuse dans la mémoire des réfugiés.

Selon le témoignage d'Ibrahim, quatre mois se sont écoulés depuis un massacre atroce dont les détails restent gravés dans sa mémoire, et le resteront à jamais. Dans la zone du parc régional, l'occupation a mené un bombardement sanglant visant un groupe de tentes, faisant 42 martyrs, dont la majorité étaient des enfants.

Les scènes étaient terrifiantes : des visages innocents transformés en images insoutenables, au milieu de centaines de blessés, lors d'une série de frappes violentes qui ont visé des déplacés endormis dans des tentes faites de bois et de tissu.

Ibrahim faisait partie de ceux qui se sont précipités pour secourir les blessés. Il raconte avoir porté une fillette se noyant dans son sang, il surveillait sans s'arrêter chacune de ses respirations haletantes, s'accrochant à un maigre espoir qu'elle atteigne vivante un point médical ou les secours.

Mais quand ils sont arrivés, la fillette avait déjà rendu son dernier souffle, et il n'a pas pu retenir ses larmes.

Il atteste : "J'ai senti que c'était mon âme qui quittait mon corps, pas la sienne. Les martyrs s'entassaient les uns sur les autres, des débris humains étaient éparpillés, le sang inondait les lieux, l'odeur de la mort se répandait partout, les hurlements emplissaient l'air. Là, à cet endroit où des habitants de différentes régions de la bande s'étaient réfugiés en quête d'un sanctuaire sûr, ils ont rencontré un traquenard de la mort. En plein cœur de la région proclamée comme 'sûre' par l'occupation, cette zone s'est transformée en piège sanglant."

Ibrahim insiste sur le fait que chaque recoin de la zone d'al-Mawasi porte le souvenir d'une boucherie atroce. Les bombardements ne cessent jamais et les tentes sont visées quotidiennement, laissant à chaque fois derrière eux de nouveaux martyrs.

Il affirme que quiconque a vécu dans cette région peut raconter les souvenirs des massacres et citer les noms de leurs victimes, tant leur nombre et leur répétition sont douloureux.

Ibrahim conclut son témoignage en déclarant : "Depuis les ordres récents d'évacuation de la ville de  Gaza, plusieurs tentes ont été installées dans la zone où nous résidons, à l'intérieur d'al-Mawasi. Rien que dans notre secteur, il y a eu au moins trois tentes de civils déplacés. Elles ont été visées dans les heures ou les jours qui ont suivi leur installation, faisant des victimes parmi les réfugiés, morts et blessés confondus. Ces crimes se sont répétés dans chaque secteur d'al-Mawasi envers les nouveaux réfugiés."

Ibrahim insiste sur le fait que ces attaques sont la preuve irréfutable que cette zone n'est pas un refuge sûr, comme cela avait été prétendu, mais plutôt un piège destiné à assassiner les civils y compris les enfants, les rassemblant en un seul point pour infliger le plus grand nombre de victimes.

De plus, depuis plusieurs mois, cette zone est devenue un foyer de  famine, de propagation de maladies et de vide sécuritaire.

Le début de la liquidation de la cause

Les scènes de destruction, de tueries et de sévices perpétrés dans la soi-disant "zone humanitaire sûre" expliquent la résistance de nombreux habitants de la ville de Gaza à quitter leur cité et leur refus de fuir vers le sud.

Après avoir été témoins de ce que subissent les civils - des attaques quotidiennes ciblant même les zones déclarées "humanitaires" - les habitants considèrent que les bombardements aveugles et les assassinats quotidiens des déplacés constituent une raison suffisante pour rester dans leurs villes, malgré les risques.

Le jeune Mohammed Badr Eddine affirme qu'il ne quittera jamais sa maison, quelles que soient les circonstances. Il a décidé de rester avec sa famille dans la ville de Gaza. Selon lui, l'idée de fuir vers le sud du territoire est absolument hors de question, s'appuyant sur une expérience tragique vécue lors de son déplacement pendant la première année de la guerre, qui lui a laissé des souvenirs très douloureux et fait de rester en ville son unique choix malgré les dangers.


Rations alimentaires d'une famille ciblée par l'occupation en pleine famine - Photo : Mohamed Al-Naami

Lors d'un entretien avec nous, il explique qu'en septembre/novembre 2023, lors de son déplacement dans la région d'al-Mawasi, il avait perdu de nombreux membres de sa famille. Cette zone, pourtant censée être "humanitaire", s'était en réalité transformée en véritable  zone de mort, où des centaines de martyrs sont tombés dans un carnage.

Il insiste sur le fait que la principale raison de son choix de rester à Gaza est cette tragédie dont il a été témoin dans les zones de déplacement, affirmant qu'il ne quittera en aucun cas sa ville pour se diriger vers le sud du territoire. Il ajoute que le succès de l'occupation à regrouper les habitants de Gaza dans le sud constituerait une étape préliminaire vers un futur déplacement forcé hors du territoire.

Badr Eddine conclut : "Nous savons tous que l'étape suivante, après avoir rassemblé de force les habitants de la bande de Gaza, sera de les placer dans des camps semblables aux camps de concentration nazis, situés au sud de la zone de Morag, puis de lancer un plan de déportation forcée à l'étranger et d'anéantir notre cause. Ceci est totalement inacceptable pour toute personne à Gaza, et pour moi, cela équivaut à la mort. C'est pourquoi nous ne serons pas parties prenantes de ce projet de déportation, et nous tiendrons bon ici, quelles qu'en soient les conséquences."

26 septembre 2025 -  The Palestine Studies - Traduction de l'arabe :  Chronique de Palestine - Fadhma N'Soumer

* Mohammad al-Naami est un journaliste originaire de Gaza.

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