
Par Chris Hedges, le 20 juillet 2026
Nous devenons des étrangers. Des étrangers dans nos propres pays. Des étrangers dans le monde. Les valeurs qui nous sont chères, les libertés que nous considérions autrefois comme acquises et les perspectives d'un avenir démocratique sont en train de disparaître. Les communautés qui faisaient notre raison d'être et donnaient un sens à notre vie sont en train d'être démantelées. L'emprise mortifère du fascisme se renforce. L'offensive menée depuis des décennies contre les institutions démocratiques au nom du néolibéralisme - mieux connu sous son nom moins aseptisé de "capitalisme sauvage" - récolte aujourd'hui ses macabres fruits.
Dans " Nation of Strangers", Ece Temelkuran s'appuie sur son exil de Turquie, comme dans son livre précédent, " Comment perdre un pays : les 7 étapes de la démocratie à la dictature", pour nous préparer à un avenir dont nous ne voulons pas mais que nous devrons endurer.
"Nation of Strangers" se présente sous la forme d'une série de quarante lettres écrites entre juin 2022 et avril 2025. Chaque lettre s'adresse à un "Cher Étranger", nous faisant peu à peu prendre conscience que nous deviendrons bientôt, comme elle, des étrangers. D'abord dans notre propre pays, puis, pour certains d'entre nous, en exil.
Elle se moque de notre quête effrénée d'espoir, de cette croyance naïve selon laquelle nos institutions vidées de leur substance et corrompues pourraient endiguer la vague fasciste.
"Je ne crois pas à l'espoir", écrit-elle, "mais à la détermination, à la foi et à cette volonté de survivre coûte que coûte quand l'espoir semble perdu".
Temelkuran est une romancière, essayiste et journaliste turque de premier plan. Elle écrivait une chronique très populaire et animait une émission à la télévision nationale. Elle était également la bête noire du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, en particulier après la publication en 2016 de son livre " Turquie : les fous et les mélancoliques".
Elle a quitté la Turquie après avoir été impitoyablement diffamée et attaquée par les médias contrôlés par le gouvernement, alors que ses collègues commençaient à être emprisonnés, que les menaces de mort devenaient "trop fréquentes pour être ignorées" et qu'elle a perdu son emploi.
Temelkuran a appelé sa mère le 6 novembre 2016 depuis Zagreb, en Croatie : "Maman, je ne rentrerai pas à la maison".
"C'était un appel d'une minute", explique-t-elle. "La moitié de ce temps a été consacrée au silence. Mais cela a suffi pour que, à l'automne 2016, je me retrouve à la rue".
Elle avait 43 ans.
Vous pouvez voir mon entretien avec Temelkuran ici.
"La réalité du système néolibéral - l'inégalité extrême - anéantit le principe fondamental de la démocratie - l'égalité - et c'est pourquoi l'idée de protéger la démocratie a de moins en moins de sens pour la population", écrit-elle.
Nous voilà privés de repères non seulement à cause de ceux qui détiennent le pouvoir, qu'il s'agisse de Narendra Modi, Benjamin Netanyahu, Donald Trump ou Erdogan, mais aussi en raison d'un libéralisme en faillite, d'une fausse opposition asservie aux mêmes maîtres du monde des affaires et de l'oligarchie.
"Puisque notre indignation politique est jugée hors de propos par les bastions traditionnels de la realpolitik, à savoir les anciens partis politiques, nous voilà également sans repères politiques", note Temelkuran. "Nous ne savons plus par quel biais politique nous pouvons unir nos voix pour nous faire entendre des dirigeants. Tels des réfugiés, nous séjournons dans des lieux temporaires : tentes de manifestation, abris de fortune du mouvement Occupy ou structures de grève. Dans le froid ou sous le soleil, nous imaginons et réimaginons une nouvelle patrie politique - à l'instar d'un exilé qui sait qu'il lui est impossible de rentrer chez lui, mais à qui un foyer manque tout de même".
La démagogie fasciste se nourrit de la diabolisation de l'autre, de l'étranger.
D'ici 2050, plus d' un milliard de personnes seront "menacées de déplacement" en raison des "bouleversements environnementaux, des conflits et des troubles civils". D'ici 2070, entre 1 et 3 milliards de personnes pourraient voir leur existence "menacée par des conditions climatiques qui ont pourtant bien servi l'humanité au cours des 6 000 dernières [années]".
Temelkuran met en garde contre la réalité du génocide à Gaza, qu'elle présente comme un avant-goût de ce qui nous attend, un test mené par la classe dirigeante mondiale pour évaluer l'ampleur du carnage qu'elle peut infliger en toute impunité.
Temelkuran décrit Gaza comme
"une ancienne cicatrice encore à vif sur la carte du monde", qui "s'étend pour devenir une gangrène mortelle, engloutissant l'humanité tout entière". Elle met en garde contre "l'instauration de nouvelles normes de cruauté" et souligne que "nombreux seront les sans-abri à la fin de cette histoire, et il ne s'agira pas seulement de ceux dont les maisons auront été bombardées. Et tout débutera par l'abandon d'un seul mot."Aucun accord explicite ne sera nécessaire", poursuit-elle, "mais peu à peu, les gens éviteront ce mot jugé "problématique". C'est le mot génocide en Allemagne aujourd'hui. Dans d'autres pays, les mots seront autres".
Le vide laissé par ce mot disparu "sera bientôt comblé par des mots inoffensifs généreusement suggérés par les autorités, tels que "guerre", même si l'autre camp est principalement composé de civils. "N'appelons pas cela un génocide, mais des 'atrocités'. À terme, il sera impossible de participer au débat public sans avoir recours exclusivement à ces mots approuvés. Ils serviront de signaux pour montrer que vous n'utilisez pas le mot criminalisé. C'est ainsi que fonctionne le fascisme. Il ne se contente pas de réduire les gens au silence, il les oblige également à s'exprimer selon certaines règles".
Temelkuran relate les humiliations liées aux obstacles bureaucratiques à surmonter pour obtenir un permis de séjour et un visa dans des "salles d'attente qui vous aspirent l'âme". Elle se demande, comme les autres étrangers, si, à l'expiration de son permis, celui-ci sera renouvelé ou si elle sera contrainte de trouver un autre refuge. L'exil l'a endurcie. Son humour est noir. Elle observe les réfugiés de la guerre en Ukraine arriver en Allemagne, sans avoir la moindre idée de ce qui les attend.
"Les Ukrainiens ne le savent pas encore", affirme Temelkuran. "Ils sont convaincus que la promesse que leur a faite le monde occidental sera tenue. Ils croient encore qu'ils seront accueillis de manière civilisée et pris en charge avec bienveillance, dans le respect de leur dignité. Une partie de moi, très sombre et profondément brisée, veut laisser échapper ce rire répugnant. Tu rêves, ma chérie ! Ils ne t'accueillent jamais sans t'avoir d'abord brisée. Tu te mépriseras, tu haïras tout, tu abandonneras, tu deviendras insensible, et ce n'est qu'alors que les choses commenceront à se produire. Tu ne seras accueillie que lorsque tu te seras rendue".
Son expérience d'exilée dénonce la conception que l'Occident a de lui-même.
"Les Occidentaux aiment à considérer l'Europe comme le refuge des intellectuels opprimés du Sud, mais c'est accorder trop de crédit à Europa alors que des milliers de personnes sont refoulées en mer pour y mourir", insiste-t-elle. "Les projecteurs braqués sur"l'exilé"pour détourner l'attention du"réfugié"constituent un outil de gestion de crise, voire une stratégie d'image de marque pour l'Europe".
Ironiquement, la persécution exercée par le régime qui pousse l'étranger à l'exil n'est pas la plus difficile à accepter.
"Ce que les Occidentaux n'ont pas encore compris, c'est que beaucoup d'entre nous ne quittent pas leur foyer par crainte d'un dictateur", écrit-elle. "Ils continuent de faire la distinction entre les"bons"et les"méchants"".
Mais ce qui rompt véritablement vos liens avec un pays, c'est de voir tant de gens, des gens ordinaires, soutenir un gouvernement même après en avoir constaté la cruauté - constater que tant de gens choisissent d'être cruels. C'est là que votre foi en l'humanité vacille. C'est ce qui nous met au ban de la société et nous prive de foyer même lorsque nous sommes chez nous - le sentiment d'être assiégés par l'inhumanité, la folie et la brutalité.
Le coup de grâce, dit Temelkuran, celui qui "vous brise littéralement", ne vient pas de "l'autre camp". Il vient plutôt de ceux que vous considérez comme les vôtres, ceux de votre camp. Lorsque le sentiment de défaite s'empare du camp auquel vous appartenez, la colère ou le dégoût de soi lié à l'appartenance au camp des perdants se mue en haine de soi. La haine dresse les gens les uns contre les autres, puis - comme cela m'est déjà arrivé autrefois, lorsque j'ai quitté ce pays pour de bon - on se découvre attaqué, avec plus de virulence que ne saurait le faire le camp adverse. On vous dit que vous n'êtes pas à la hauteur. Rien n'est plus douloureux que cet affront. C'est précisément à ce moment-là que vous devenez un parfait étranger chez vous, lorsque non pas le dictateur, mais vos propres compatriotes rompent vos liens avec votre pays.
Le foyer, cet "abîme du moi sans repères", n'est plus seulement un lieu. Ce n'est pas "ce qui appartient au passé ni une destination à atteindre dans le futur". Ce foyer peut désormais prendre forme dans "ces moments où je suis pleinement moi-même, ce sentiment intermittent de plénitude, cette sensation rare mais précieuse propre aux gens normaux, et cela ne se produira que dans l'ici et maintenant".
Même si le foyer que nous laissons derrière nous a peut-être disparu, il existe
"de nouveaux foyers en devenir offrant ces moments de paix quand on s'y attend le moins".
Voilà peut-être une forme d'espoir, mais un espoir assorti du deuil éternel et de l'éloignement.
Traduit par Spirit of Free Speech