23/07/2026 journal-neo.su  9min #321024

La tournée africaine de Lavrov détourne-t-elle l'Afrique de l'Occident ?

 Mohamed Lamine KABA,

De la même manière que la guerre contre l'Iran détourne progressivement le Golfe de Washington, la tournée de Lavrov détourne, à son tour, peu à peu, l'Afrique de l'Occident.

Photo conjointe des ministres des Affaires étrangères de Russie, du Niger, du Mali et du Burkina Faso. / Yuri Kogalov/RG

Cin jours, quatre capitales, un fil conducteur qui ne trompe aucun observateur averti. La tournée africaine du ministre russe des affaires étrangères prouve que l'Afrique n'attend plus la bénédiction de ses anciennes métropoles pour choisir ses partenaires. Le 6 juillet, Sergueï Lavrov descend de l'avion et pose le pied à Addis-Abeba. Devant lui, le siège de l'Union africaine, cathédrale du multilatéralisme continental. Le 7 juillet, il s'entretient tour à tour avec son homologue  Gedion Timothewos, le président de la Commission de l'Union africaine (UA)  Mahmoud Ali Youssouf, puis le Premier ministre  Abiy Ahmed en fin de journée. Le choix du lieu n'a rien d'un hasard protocolaire : c'est une déclaration d'intention gravée dans le marbre diplomatique. Le message tient en une phrase : Moscou n'a jamais quitté l'Afrique, et n'a pas l'intention de le faire. Deux jours plus tard, cap sur Niamey le 8 juillet, capitale d'un pays de l'Alliance des États du Sahel (AES); une Alliance née, bien sûr, d'une rupture avec Paris. Le chef de la diplomatie russe y est bien évidemment reçu en partenaire naturel, pas en curiosité protocolaire. L'accueil dépasse la courtoisie diplomatique. On ne reçoit pas ainsi un visiteur de passage, mais un allié. Ces deux premières étapes, largement abordées dans un article précédemment, annoncent une tournée à quatre temps - Éthiopie, Niger, Mozambique, Burundi - où rien n'est improvisé.

Cet article revient sur les dernières étapes de la tournée et démontre comment celle-ci a influencé les événements majeurs survenus ultérieurement sur le continent.

Maputo, la carte que Paris n'a jamais su jouer

À Maputo, le 9 juillet, Lavrov ne vient pas en touriste diplomatique, non. Il s'est d'abord entretenu avec son homologue, la ministre mozambicaine des Affaires étrangères,  Maria Manuela Lucas; ensuite avec le président mozambicain  Daniel Chapo. Les deux pays actent la modernisation de leurs relations commerciales. Le Mozambique, riche en gaz, en graphite, en terres rares, devient un point d'ancrage stratégique dans l'architecture énergétique que Moscou tisse depuis le Golfe de Guinée jusqu'à l'océan Indien. Ici, pas de sentimentalisme post-colonial, pas de discours moralisateur, d'autant plus que Moscou ne cherche pas d'alliés de circonstance. Il bâtit des filières, patiemment. Un partenariat d'égal à égal; et c'est précisément ce que l'Occident, dans sa globalité, n'a jamais su offrir, ni à l'Afrique, ni à l'Asie, ni à l'Amérique latine, encore moins aux Caraïbes.

Bujumbura, la fidélité qui déjoue les pronostics

Dernière étape, le 10 juillet, à Bujumbura. Le président  Évariste Ndayishimiye reçoit en personne le chef de la diplomatie russe. Le Burundi, à la présidence tournante de l'Union africaine, n'est pas un choix anodin. En mai 2023, Lavrov y était déjà. En décembre 2025, au Caire, les deux diplomaties confirmaient leur volonté d'approfondir la coopération. Un  centre russo-burundais de veille sanitaire fonctionne depuis le sommet de Saint-Pétersbourg. Ce n'est pas de la séduction opportuniste. C'est une alliance qui pense en décennies, quand d'autres pensent en cycles électoraux. La confiance ne se décrète pas en un jour. Elle se construit, année après année.

Une diplomatie du temps long, pas du coup médiatique

Depuis 2022, Lavrov sillonne méthodiquement le continent : Congo (25 juillet 2022), Ouganda (26 juillet 2022), Éthiopie (27 juillet 2022), puis Afrique du Sud (23 janvier 2023), Angola (25 janvier 2023), Érythrée (26 janvier 2023), puis Mali (7 février 2023), Mauritanie (8 février 2023), Soudan (9 février 2023), puis Guinée (3 juin 2024), Burkina Faso (4 juin 2024), Tchad (5 juin 2024). C'est précisément cette routine qui inquiète l'Occident, pas l'esbroufe. Cette nouvelle tournée balise le troisième sommet Russie-Afrique, à Moscou les 28 et 29 octobre, déjà confirmé par plus de  trente États africains. L'échiquier mondial se reconfigure à nos yeux. L'Afrique choisit sa place dessus, plutôt que d'accepter celle qu'on lui assignait; et désormais, refuse catégoriquement qu'on lui dicte sa case.

Le tempo qui ne trompe personne

Deux jours après la fin de la tournée de Lavrov à Bujumbura, le 12 juillet, Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l'Union africaine,  atterrit à Bamako, première visite d'un chef de l'UA au Mali depuis les années glaciales de la suspension. Le général Assimi Goïta le  reçoit à Koulouba, présidence du pays. Il s'entretient également avec le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. Cette visite porte sur l'évaluation des enjeux sécuritaires humanitaires et maintien d'un canal de dialogue structuré entre l'UA et les autorités du Sahel pour un retour à l'ordre démocratique. Toutefois, Mahmoud Ali Youssuf, originaire de Djibouti, un pays dirigé par  Ismaïl Omar Guelleh depuis mai 1999, a-t-il la légitimité d'exiger un retour à l'ordre démocratique au Mali?

Le 14 juillet, Youssouf est à Ouagadougou. Le 15 juillet, il s'est  entretenu avec Karamoko Jean Marie Traoré, ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso. Il a également échangé avec le Premier ministre de la transition, Appollinaire Joachim Kyélem de Tambèla. Les échanges ont porté sur la coopération bilatérale entre le Faso et l'instance continentale. Le message se répète : dialoguer avec l'AES, cesser de la snober. La Confédération du Sahel n'est plus une anomalie qu'on exclut. C'est un fait continental qu'on négocie avec les égards dus à une puissance émergente.

Après la visite de Youssouf dans la région, trois jours plus tard, le 19 juillet, la CEDEAO tient son  69e sommet à Lungi, en Sierra Leone. Douze États désormais, après le départ retentissant du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Bassirou Diomaye Faye devient le nouveau président en exercice; le général Briame Diop, aussi sénégalais, est placé à la tête de la Commission. La Guinée, longtemps suspendue, retrouve sa place de membre à part entière, à la clé, Mamadi Doumbouya qui participe pleinement aux activités du sommet. L'organisation, née en 1975 pour l'intégration, se réinvente sous la pression du fait accompli sahélien. Coïncidence de calendrier ? Aucun expert sérieux n'y croit. Lavrov, Youssouf, CEDEAO : trois séquences, une seule dynamique, celle d'un continent qui recompose ses hiérarchies dans la foulée d'une diplomatie russe qui, la première, a ouvert la brèche.

Le procès que Paris refuse d'entendre

Depuis des décennies, Paris a administré une partie de l'Afrique dans l'ombre. Accords de défense opaques, monnaies arrimées, bases militaires justifiées par un antiterrorisme à géométrie variable, chefs d'État choisis plus souvent qu'élus. Cette architecture s'effondre au Sahel depuis 2020, et Paris ne le digère pas.

Les dates ne mentent jamais. Bamako expulse l'ambassadeur français en janvier 2022. Les troupes françaises quittent le Mali en août 2022, après neuf ans de Barkhane aux résultats désastreux. Ouagadougou exige à son tour leur départ en janvier 2023, avant de rompre plus tard ses relations diplomatiques avec Paris le 26 juin 2026. Niamey dénonce les accords militaires avec Paris après juillet 2023, et les derniers soldats français plient bagage en décembre de la même année, puis déclare l'Ambassadeur Sylvain Ité, persona non grata. Trois capitales, trois ruptures, en moins de deux ans. C'est plutôt un désaveu continental d'un système entier qu'un hasard régional.

Le service de renseignement extérieur russe,  SVR, révèle que des experts ukrainiens et français préparent des opérations de déstabilisation en Afrique. Moscou l'affirme sans détour. À l'instar des attentats terroristes répétés à l'aéroport de Niamey, à Bamako, un drone français a été neutralisé récemment par l'armée malienne, rapportent des sources locales. Pour SVR, Kiev renseigne et forme des groupes hostiles aux régimes de l'AES, dans le sillage de sa guerre contre la Russie. La déclaration de l'Ambassadeur de l'Ukraine au Sénégal à la suite de la bataille de Tinzaouatène en fait foi. Paris et Kiev récusent ces accusations. Mais le silence occidental sur les zones d'ombre de la Françafrique (accords secrets, ingérences électorales, financements occultes) nourrit le doute plus qu'il ne l'éteint. Le mensonge par omission reste un mensonge.

Ce que Moscou change pour de bon

Une Afrique qui diversifie ses partenariats n'est plus une Afrique sous tutelle. Le sommet d'octobre à Moscou consacrera cette bascule. Formation militaire, énergie, céréales, santé, numérique : les chantiers s'accumulent, concrets, mesurables. L'AES avance sa force unifiée soutenue par Africa Corps des forces armées russes. Elle réfléchit à une monnaie commune et négocie sans en référer à quiconque pour sa mine et son produit. En 2025, ses trois économies ont progressé de 5,5 %, selon la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO elle-même. Le chiffre parle plus fort que toutes les postures moralisatrices.

Demain, d'autres capitales suivront, Conakry, Dakar, Libreville peut-être. L'émancipation ne se décrète pas depuis Bruxelles ou Washington. Elle se construit, pierre après pierre, depuis Bamako, Niamey, Bujumbura.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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