
par Antoine Delatour
L'Union européenne ne disparaîtra pas. Elle est trop imbriquée dans les économies, les législations, les habitudes. Mais elle est condamnée à se transformer. La question n'est pas de savoir si elle va survivre, mais sous quelle forme.
Deux forces s'affrontent en silence.
La première, c'est le projet fédéral. Il avance par petites touches, sans jamais se déclarer ouvertement. Les régions transfrontalières en sont le laboratoire. Le 20 mai 2025, la Région Hauts-de-France et les pays du Benelux ont signé un plan d'action commun pour intensifier leur coopération dans les domaines de l'énergie, de la mobilité, de l'éducation et de la durabilité. Un réseau hydrogène transfrontalier est prévu d'ici 2030. Xavier Bettel, Premier ministre luxembourgeois, l'a dit sans détour : "Le Benelux a toujours été un laboratoire pour l'Europe".
Ce n'est pas un cas isolé. La première eurorégion a été créée en 1958. Il en existe aujourd'hui des dizaines, sous différents noms : euregio, eurorégion, europaregion, grande région. Ces structures, discrètes mais persistantes, effacent progressivement les frontières nationales au profit de coopérations locales directement connectées à Bruxelles.
Au sommet de l'édifice, Ursula von der Leyen ne cache pas ses ambitions. Le 10 septembre 2025, dans son discours sur l'état de l'Union, elle a appelé à un "Independence Moment" pour l'Europe. "Il est temps de se libérer des chaînes de l'unanimité", a-t-elle lancé. Elle propose un "European Defence Semester", un "European Democracy Shield", et un fonds pour les startups stratégiques. L'objectif est explicite : construire une Europe maîtresse de sa défense, de sa technologie, de son énergie et de sa démocratie.
Ce discours n'est pas resté sans réponse. En avril 2026, une question parlementaire a dénoncé un "fédéralisme camouflé", une "intégration supranationale qui mine l'autorité des gouvernements nationaux élus". Les députés souverainistes y voient une Europe à deux vitesses, où la "coopération renforcée" permet de contourner l'unanimité et d'avancer sans l'accord de tous les États membres. Le terme est lâché : fédéralisme camouflé.
La seconde force, c'est la résistance des peuples. Elle ne défile pas toujours dans la rue. Elle ne vote pas toujours pour des partis souverainistes. Mais elle s'exprime dans les sondages, et les chiffres sont éloquents.
Selon l'Eurobaromètre de 2024, 91% des Européens se sentent attachés à leur pays. Parmi eux, 53% se disent très attachés. L'attachement à l'Union européenne, lui, n'est que de 61%, dont seulement 15% de très attachés. L'écart est abyssal. Les peuples européens aiment leur patrie. Ils tolèrent l'Union, parfois la soutiennent, mais ils ne l'aiment pas comme ils aiment leur terre, leur langue, leur histoire.
Les pays les plus attachés à l'UE sont le Luxembourg, la Lettonie et la Pologne. Les moins attachés sont la Tchéquie, la Grèce et Chypre. Les élections européennes de juin 2024 ont vu une recomposition complexe : le PPE a gagné neuf sièges, les Patriotes pour l'Europe en ont perdu trente-cinq, mais les Non-Inscrits, où se retrouvent de nombreux souverainistes, en ont gagné trente-cinq également. Les forces souverainistes restent présentes, fragmentées, mais persistantes.
L'histoire est plus lourde que tous les traités. Les peuples n'oublient pas. Ils se souviennent des guerres, des humiliations, des défaites, des gloires. Les gommer par décret, c'est fabriquer du ressentiment. Et le ressentiment, un jour, explose.
Les scénarios à retenir.
L'implosion
Une crise majeure, plus violente que celle de la dette grecque, plus profonde que le Brexit, plus déchirante que la guerre d'Ukraine. Une crise qui révèle les fractures que les technocrates auront tenté de masquer. Les États membres se déchirent, les opinions publiques se retournent contre Bruxelles, et l'Union éclate sous la pression des forces centrifuges. Ce scénario est le moins probable, mais il n'est pas impossible. Une crise migratoire massive, un effondrement économique, une guerre sur le sol européen, et l'Union pourrait se briser comme un vase trop cuit.
L'érosion lente
L'Union survit, mais elle devient une coquille vide. Un grand marché unique, une zone de libre-échange sans projet politique. Les États reprennent en main leurs prérogatives, Bruxelles devient une administration sans pouvoir réel, et l'Europe devient un musée de ce qu'elle aurait pu être. Elle ne disparaît pas, mais elle cesse d'être un acteur géopolitique. Elle devient un espace, pas une puissance.
La renaissance
L'Union accepte sa diversité, renonce au projet fédéral, et se transforme en une confédération souple. Une Europe des nations, respectueuse des souverainetés, capable de coopérer sur les grands dossiers sans imposer de normes uniformes à tous. Une Europe qui reconnaît que les peuples ont des histoires différentes, des sensibilités différentes, des intérêts différents. Une Europe qui agit comme un cadre de coopération, pas comme un super-État en devenir. Ce scénario est le plus souhaitable, mais aussi le plus difficile à atteindre. Il exige que Bruxelles renonce à son rêve fédéral, et que les États membres acceptent de coopérer sans chercher à dominer.
L'Union européenne n'est pas condamnée à disparaître. Elle est condamnée à se transformer. La seule question est de savoir si elle saura le faire à temps, et dans la bonne direction.
source : Geostrat Watch