
par Alexandre Lemoine
La nouvelle phase du conflit entre les États-Unis et l'Iran, qui a repris après la rupture d'un cessez-le-feu fragile, dure déjà deux semaines. Or le Pentagone, contrairement à la pratique établie précédemment, a cessé de publier en temps utile les informations sur les pertes.
Le département de la Guerre invoque de plus en plus souvent des raisons de "sécurité opérationnelle" pour refuser de communiquer sur les tués et les blessés, tandis que des analystes indépendants et des journalistes de grands médias américains, tels que CNN et le New York Times, constatent des tentatives systématiques de dissimuler ou de noyer les informations sur les dommages réels causés par les frappes de missiles iraniens.
Selon des responsables américains, les dernières frappes iraniennes contre des installations militaires américaines au Moyen-Orient, notamment contre la base aérienne de Muwaffaq Salti en Jordanie, ont " blessé des dizaines de militaires américains et endommagé plusieurs hélicoptères". Toutefois, les autorités ne se pressent pas de divulguer ces informations.
Le porte-parole du Pentagone Sean Parnell a qualifié les accusations de dissimulation des pertes d'"affabulations visant à perturber davantage le peuple américain" et de "calomnies de mercenaires partisans du NYT". Il s'est empressé de rassurer le public qu'il s'agissait de blessures tellement insignifiantes qu'il n'y avait même pas lieu de les enregistrer dans le système.
"Bien que depuis le 7 juillet 2026, près de 100 militaires aient subi des blessures de gravité variable, 96% d'entre eux ont repris le service", a-t-il écrit. Cependant, ses propos contredisent les faits relevés tant par les journalistes que par les images satellites.
La principale source officielle d'informations sur les pertes parmi les militaires américains est la base de données centralisée du département de la Guerre pour la collecte et le stockage des informations sur les pertes en situation de conflit (DCAS). Alors qu'auparavant, les informations y étaient mises à jour en temps réel, désormais, selon les responsables du Pentagone, l'enregistrement de nouveaux cas peut prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines en raison de vérifications.
C'est pourquoi, jusqu'à récemment, aucune mise à jour significative n'avait été effectuée dans la base concernant les résultats des premières semaines de l'escalade.
Un épisode révélateur illustrant le problème s'est produit ces derniers jours. La DCAS a d'abord été mise à jour en enregistrant 4 nouveaux décès (alors que seuls 3 étaient officiellement connus) et 20 blessés, portant le nombre total de tués à 18 et celui des blessés à 447. Cependant, quelques heures plus tard, les données ont été supprimées et les chiffres précédents (14 tués et 427 blessés) ont été rétablis.
Puis, les nouvelles données ont été réintroduites dans la base, mais uniquement dans la rubrique des pertes par catégorie , tandis que le tableau par mois conservait les anciens chiffres.
Ce fait, constaté par plusieurs observateurs indépendants, constitue une preuve directe que les statistiques sont l'objet de manipulations et ne sont pas simplement en retard. Tout porte à croire que les chiffres sont ajustés pour correspondre à l'image souhaitée, plutôt que de refléter la situation réelle.
"Cela témoigne d'une nouvelle baisse du niveau de transparence. Au lieu de répondre en temps voulu aux demandes d'information sur ce qui arrive aux fils et filles de l'Amérique, le Pentagone renvoie désormais les journalistes vers la base de données", a écrit Dan Lamothe, correspondant de guerre du Washington Post.
Dans ce contexte, l'affirmation de Parnell que "l'écrasante majorité" des quelque 100 blessés ont subi de "légères commotions" ressemble à une tentative de minimiser les dégâts, d'autant plus que des photos montrant des dommages importants sur les bases américaines ont fait surface.
De nouvelles images satellites, publiées et étudiées par des analystes de sources ouvertes, prouvent de manière irréfutable que les frappes contre la base aérienne de Muwaffaq Salti en Jordanie ont causé des dégâts considérablement plus importants que ne l'admet le Pentagone.
D'après les photos, les missiles iraniens, dont la république islamique "ne dispose plus que pour quelques jours" depuis déjà six mois, ont frappé plusieurs sites clés sur le territoire de la base.
Dans le secteur résidentiel, une vingtaine de modules d'habitation où étaient logés des militaires américains ont été entièrement détruits ou gravement endommagés. C'est précisément dans cette zone que, selon les données officielles, deux militaires ont été tués et un autre est porté disparu.
Outre les informations sur les frappes contre les infrastructures, des données font état de pertes d'appareils aériens au sol. Il est rapporté que plusieurs hélicoptères UH-60 Black Hawk ont été détruits sur cette même base jordanienne. Bien que ces informations n'aient pas été officiellement confirmées, les images satellites révèlent des dommages dans les zones de stationnement des hélicoptères.
Au moins trois à quatre hangars abritant des drones MQ-9 Reaper ont été entièrement détruits, et au moins deux drones stationnés à l'extérieur ont été endommagés par des éclats.
Des informations ont également émergé concernant la destruction d'un chasseur F-15. Le Corps des gardiens de la Révolution islamique a déclaré avoir touché des hangars abritant des chasseurs, détruisant un avion et un système de défense antimissile.
Contrairement aux hélicoptères, ce type d'appareils peut généralement être rapidement transféré vers un autre aérodrome en cas de danger. Toutefois, il est possible que l'appareil n'ait pas pu décoller parce qu'il se trouvait en maintenance ou en réparation.
Sur fond de ces revers militaires américains, la situation dans la région continue de se compliquer. Le détroit d'Ormuz, artère vitale du commerce pétrolier mondial, est de facto paralysé. En une semaine, du 13 au 19 juillet, le nombre moyen de passages de pétroliers est passé de plus de 20 à 7-8 par jour.
Parallèlement, un nouveau front s'ouvre. Le 20 juillet, les Houthis yéménites, soutenus par l'Iran, ont annoncé un blocus maritime de l'Arabie saoudite. Le groupe a annoncé qu'il frapperait les navires transportant des cargaisons d'exportation saoudiennes par le détroit de Bab el-Mandeb, passage étroit entre la péninsule Arabique et l'Afrique, qui constitue la porte d'entrée de la mer Rouge.
Ainsi, les États-Unis sont confrontés à une menace sur deux routes maritimes stratégiques simultanément, dans le détroit d'Ormuz et en mer Rouge. C'est un défi stratégique majeur auquel le Pentagone n'a pour l'instant aucune réponse claire.
Dans ce contexte, les menaces américaines sonnent de plus en plus creux. Le 20 juillet, le président Donald Trump a écrit sur Truth Social : "Chaque fois que l'Iran tue un soldat américain, il le paiera au prix fort ! Cette directive a été transmise au secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, au président de l'état-major interarmées Daniel Caine et à tous les responsables militaires".
Le Pentagone est incapable de protéger ses bases contre les frappes iraniennes, incapable d'assurer la sécurité de la navigation dans le détroit d'Ormuz et n'a aucune réponse cohérente au blocus houthi en mer Rouge. Dans ces conditions, les propos sur un "prix fort" à payer pour chaque Américain tué ne sont rien d'autre qu'une tentative de sauver la face.
La situation concernant la dissimulation des pertes ne relève pas simplement de la transparence. C'est le symptôme d'une crise plus profonde : les États-Unis perdent de facto le contrôle de la situation dans la région, mais s'efforcent par tous les moyens de le cacher à leur propre opinion publique en manipulant les statistiques.
Les tentatives américaines d'intimider l'Iran paraissent de plus en plus dérisoires, sur fond de dissimulation des pertes, d'absence de stratégie cohérente et de lassitude des Américains face aux mensonges.
source : Observateur Continental