
Par Karim pour BettBeat Media, le 24 juillet 2026
La "manosphère", c'est du gangsta rap pour garçons blancs.
Juste un violeurAndrew Tate, 39 ans, a été arrêté à Miami le 19 juillet 2026 aux côtés de son frère Tristan. Le Crown Prosecution Service a annoncé sept chefs d'accusation de viol à l'encontre d'Andrew, trois de trafic sexuel, trois d'agression, ainsi que 19 chefs d'accusation liés à des images indécentes d'enfants et à de la pornographie extrême. Les documents judiciaires fournis par le ministère de la Justice allèguent que deux femmes ont été étranglées jusqu'à perdre connaissance par Andrew Tate et pénétrées sans leur consentement. L'une des plaignantes se souvient ne pas avoir su s'il "n'était qu'un violeur ou s'il allait la tuer".
Antonio Gramsci avait compris que la classe dirigeante ne maintient pas son emprise sur le pouvoir par la seule force. Elle fabrique le consentement. Elle établit, comme il l'écrivait dans ses "Cahiers de prison", une hégémonie culturelle si omniprésente que les classes assujetties assimilent les valeurs de leurs dirigeants comme leur étant propres. Le paysan ne se contente pas d'obéir au propriétaire foncier. Il aspire à devenir lui-même propriétaire foncier. Il adopte la cruauté du propriétaire foncier comme vertu. Il enseigne à ses fils que le monde dominant est le seul qui vaille la peine d'être vécu. Les chaînes se muent en ornements. Il intègre même la révérence dans son langage - "Mon Seigneur", "Votre Grâce", "Votre Majesté" - de sorte que chaque formule de politesse est un acte de génuflexion, pour que la déférence s'inscrive dans la langue elle-même avant que l'esprit ne puisse la remettre en question. La cruauté devient divine.
Gramsci appelait cela le bon sens : la manière dont l'idéologie de la classe dominante s'immisce dans la vie quotidienne jusqu'à devenir invisible, jusqu'à donner l'impression d'être naturelle plutôt qu'artificielle. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui, lorsque des prédateurs en série sont érigés au rang de héros culturels, constitue l'une des manifestations les plus grotesques de ce principe que l'Occident ait jamais produites. Le masque est tombé, le visage qu'il dissimulait est profondément dépravé, et des millions de gens applaudissent parce qu'on leur a appris que la dépravation, c'est beau.
Ce phénomène canalise le véritable désespoir économique des jeunes hommes que le capitalisme tardif inflige à ceux dont il n'a pas besoin, et convertit ce désespoir en adoration de la classe même qui l'a engendré.
Posséder les femmesAndrew Tate a rassemblé plus de 10 millions d'abonnés, pour la plupart des garçons et des jeunes hommes. Il dirige une académie en ligne où il prétend enseigner aux jeunes hommes comment devenir riches et séduire les femmes. Le programme, dépouillé de son langage marketing, n'est autre que la domination. Les femmes, une possession. Le consentement, un détail. La richesse, une preuve de supériorité biologique. Il a bâti partiellement sa fortune en dirigeant pendant près d'une décennie une entreprise de pornographie par webcam. Le lien entre l'exploitation des femmes à l'écran et les accusations qui pèsent aujourd'hui contre lui constitue un continuum, et non une contradiction.
Andrew Tate est l'un des membres les plus en vue de la soi-disant manosphère, un réseau d'influenceurs, de podcasteurs et de créateurs de contenu qui a contribué à rallier les jeunes électeurs masculins à Trump. La transaction ne peut être plus transparente. Vous fournissez les voix de jeunes hommes en colère - principalement occidentaux, majoritairement blancs -, vous offrez une couverture culturelle à une politique de domination, et l'État vous protège. Don Jr. s'est publiquement élevé contre la détention d'Andrew Tate en Roumanie, la qualifiant de "pure folie". Les Tate ont à plusieurs reprises fait l'éloge de Trump et encouragé leurs partisans à voter pour lui en 2024.
Le schéma se répète. En novembre 2024, un jury civil irlandais a reconnu Conor McGregor coupable d'agression sexuelle. Nikita Hand a affirmé que McGregor l'avait séquestrée dans une chambre de l'hôtel Beacon de Dublin en 2018, l'avait étranglée et violée, laissant sur elle des blessures visibles documentées par un centre de prise en charge des victimes d'agressions sexuelles.
La Cour d'appel irlandaise a rejeté sa tentative de faire annuler le verdict, le collège de trois juges ayant écarté tous les motifs invoqués. Tout cela n'avait aucune importance. McGregor s'est tourné vers le commentaire politique, avec notamment une rhétorique anti-immigration et une visite à la Maison Blanche de Donald Trump à l'occasion de la Saint-Patrick. Il a été reçu au siège du pouvoir américain non pas en dépit du verdict, mais parce que ce verdict est en soi la preuve qu'il fait partie du club.
Il est l'un des leurs, tout comme les visiteurs de l'île d'Epstein se connaissaient tous et savaient qu'ils partageaient la même passion.
Un jury a conclu que Donald Trump a abusé sexuellement d'E. Jean Carroll dans les années 1990 et l'a ensuite diffamée après qu'elle a rendu son histoire publique. Mme Carroll a reçu plus de 5,6 millions de dollars après le verdict. Il lui doit, au total, intérêts compris, plus de 100 millions de dollars. L'actuel président des États-Unis. Un homme reconnu coupable à l'unanimité par un jury d'avoir abusé sexuellement d'une femme dans la cabine d'essayage d'un grand magasin. Pas un personnage marginal, pas un paria tombé en disgrâce, mais le chef d'État du pays le plus puissant de l'histoire de l'humanité.
La "manosphère". Crédit © OCCRP
Normaliser l'anormal dans un cerveau normalMarx décrivait l'idéologie comme une camera obscura, l'image inversée du monde qui transforme l'artificiel en naturel. Les jeunes hommes fans de Tate, qui vénèrent McGregor, arborent le nom de Trump sur des casquettes rouges, ont été nourris par une camera obscura d'une précision algorithmique : le mensonge selon lequel Trump, Tate et McGregor incarnent la virilité naturelle, les sommets de la masculinité.
Comment les puissants ont-ils réussi à banaliser les abus, l'exploitation et le viol au point d'en faire des références ? Pour comprendre ce mécanisme, il suffit de réfléchir à la machine : la pornographie de bondage et d'étranglement qui imprègne leur esprit avant même qu'ils n'aient échangé leur premier baiser leur enseigne que les femmes n'existent que pour être possédées. Les spectacles de sports de combat où les provocations racistes et misogynes - connues sous le nom de "trash talking" - constituent des atouts plutôt que des motifs de disqualification leur enseignent que la cruauté relève du divertissement. L'esthétique de la "manosphère", avec ses cigares, ses chaussures cirées et ses Lamborghini, leur enseigne que l'humiliation des femmes est le symbole d'un certain art de vivre, un idéal auquel aspirer, un signe de réussite.
Les procureurs fédéraux ont noté qu'Andrew Tate a publié une vidéo présentant son superyacht de 50 millions de dollars, l'Obsidian Blade, qui serait en cours de construction en Turquie. La violence et la consommation sont présentées comme indissociables, constamment mises en parallèle, et en tant que psychologue, je sais comment le cerveau transforme la corrélation en lien de causalité. Elles deviennent deux expressions d'une même volonté de puissance. Des millions de garçons intègrent cette leçon avant même d'avoir l'âge de voter.
Rien de tout cela ne relève d'un seul parti politique ou d'une seule faction. La pourriture est structurelle. Bill Clinton a versé 850 000 dollars à Paula Jones pour régler un procès pour harcèlement sexuel et semblait être un habitué du "Lolita Express" d'Epstein. De nombreuses femmes l'ont accusé d'agression sexuelle. Joe Biden a dû faire face à une accusation de Tara Reade. La liste des clients d'Epstein transcende toutes les frontières partisanes. La classe dirigeante ne se scinde pas selon les clivages qu'elle impose au reste d'entre nous. Ses membres partagent quelque chose de plus fort que l'idéologie : l'impunité que la richesse permet d'acheter, le silence que le pouvoir exige et - surtout - la certitude qu'ils partagent tous les mêmes penchants pour la dépravation morale, et qu'ils sont donc membres d'un club qui protège les siens.
Le conte de fées moderne n'a plus besoin de happy end ni de héros vertueux. Le héros étrangle les femmes jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent. Le héros doit répondre de dizaines d'accusations. Le héros est accusé d'abus sexuels sur mineurs.
Tate n'a tout simplement pas la chance de faire partie de la classe d'EpsteinEt voici ce qui doit être dit sans détour : la seule raison pour laquelle Andrew Tate se retrouve en cellule, c'est qu'il n'est pas assez puissant. C'est un aspirant, pas un membre à part entière. Il a bâti son image de marque sur l'esthétique de la classe dirigeante - les yachts, les femmes, le mépris pour la vie ordinaire - mais il ne disposait pas de l'armure institutionnelle et de la fortune colossale que requiert une véritable appartenance à ce cercle. Il ne bénéficiait pas de ces bataillons d'avocats, des contacts au sein des services du renseignement, ni de ces décennies de pouvoir accumulé qui ont permis à Jeffrey Epstein d'opérer pendant des années au grand jour. La caste Epstein, dont les noms sont rarement cités et les crimes largement impunis, évolue dans une sphère tout à fait à part.
La nouvelle de l'intervention de la Maison Blanche en faveur des Tate est tombée alors que Trump était déjà sous le feu des projecteurs en raison de ses liens avec Epstein. Le système protège les siens, et les Tate n'ont jamais vraiment fait partie des siens. Ils étaient utiles. Ils faisaient partie de la coalition des voix hypermasculines des réseaux sociaux qui ont aidé à rallier de jeunes électeurs masculins à Trump et ont contribué à minimiser les frasques de Trump avec Epstein auprès de leurs abonnés. Et maintenant que l'étau judiciaire se resserre, l'administration se débarrasse de ceux dont elle n'a plus besoin. L'extradition des Tate vers le Royaume-Uni montre que la caste Epstein n'a plus besoin d'eux - si ce n'est un dernier acte de diversion, où ce sont eux qui deviennent le visage de l'agression et des abus afin que la caste Epstein n'ait pas à les assumer.
Mais la culture que la machine a instaurée persiste. Les millions de garçons qui ont appris, grâce aux publications numériques de Tate, que les femmes sont des objets, que le consentement n'est qu'une fiction, que la loi est faite pour les faibles - ne désapprendront pas ces leçons sous prétexte que leur professeur est menotté. Ils trouveront un nouveau prophète. Le système est autosuffisant, alimenté par des algorithmes conçus pour maximiser l'engagement, ce qui, dans la pratique, revient à maximiser l'indignation, le ressentiment et le frisson pornographique que procure le spectacle de quelqu'un exerçant son pouvoir en toute impunité.
La dépravation perpétuelle du capitalisme occidentalLe système d'exploitation occidental connaît un tel succès grâce à ses mécanismes de contrôle qui opèrent non pas par l'intermédiaire d'un dictateur identifiable, mais plutôt grâce à la confusion et au désarroi orchestré de la population. La "manosphère" est l'un de ses outils les plus efficaces. Elle canalise le véritable désespoir économique des jeunes hommes - précarité, solitude, sentiment de rejet que le capitalisme tardif inflige à ceux dont il n'a pas besoin - et convertit ce désespoir en adoration de la classe même qui l'a engendré. On apprend au jeune homme qui n'a pas les moyens de payer son loyer à admirer celui qui possède l'immeuble. On apprend au jeune homme qui n'a jamais connu la tendresse que la tendresse est une faiblesse. On apprend au jeune homme qui sent, à juste titre, que le système est truqué à son détriment à le truquer davantage, dans ses fantasmes, au détriment du plus impuissant que lui.
Ce n'est pas une stratégie inédite. La classe dirigeante a mené la phase d'essai il y a plusieurs décennies, sur les populations qu'elle considérait comme jetables. À la fin des années 1980 et dans les années 1990, l'industrie musicale (appartenant à la même classe sociale qu'Epstein, qui détient aujourd'hui les plateformes) a investi massivement dans la promotion du gangsta rap. La formule était la même : choisir des communautés déjà brisées par un rejet économique délibéré, par l'épidémie de crack, l'incarcération généralisée, et offrir à leurs jeunes hommes une seule image à laquelle aspirer : le dealer, le proxénète ou le tueur paré d'or, entouré de femmes réduites à de simples accessoires sexuels, glorifiant la prédation même qui a détruit leurs quartiers. Les jeunes invisibles, dont aucun dirigeant ne se souciait, ont imité ce modèle. Ils se sont entretués. Ils ont avili leurs sœurs. Ils ont rempli les prisons qui ont enrichi la classe des investisseurs. Et personne au pouvoir n'a qualifié cela de crise de la masculinité. Personne n'a déclenché de crise morale. Parce que cela fonctionne exactement comme prévu. Et en prime, les jeunes hommes ont désormais été tenus pour responsables de leur propre existence misérable et de leur propre perte.
La "manosphère" est le gangsta rap des garçons blancs. L'esthétique diffère - des cigares au lieu de joints, des Lamborghini au lieu d'Escalades, la crypto au lieu du crack - mais la structure reste la même. Fabriquer le désespoir. Proposer un prédateur comme seul modèle échappatoire. Laisser les désespérés se détruire entre eux et éliminer les plus faibles. En récolter les bénéfices. À la seule différence près que la phase d'essai visait des communautés que le système avait déjà rayées de sa carte. Le programme cible désormais les fils de la classe moyenne, raison pour laquelle, pour la première fois, les commentateurs y décèlent une crise.
Autrefois, les contes de fées avaient pour rôle de susciter l'admiration envers la classe dirigeante dépravée - mais avec plus d'élégance. Le roi était sage et vertueux. La reine était belle et pure. Le château était un repaire de bonté. Le droit divin des monarques s'est insinué dans les histoires du soir pendant mille ans, ancrant si profondément la hiérarchie que même les révolutions n'ont pas réussi à complètement l'éradiquer.
Mais sous cette esthétique se cachait quelque chose de profondément pervers : ces récits conditionnaient les jeunes filles pauvres à rêver du jour où elles seraient choisies par des rois et des princes. Ils étaient conçus pour enseigner aux filles qu'être remarquées pour leur jeunesse et leur beauté par une classe dépravée de pédophiles et de violeurs était un honneur, car telle a toujours été la nature de la royauté. Chaque royaume, dans chaque histoire, n'a jamais été qu'une opération de conditionnement.
La classe capitaliste en a tiré les enseignements et a adapté la formule. Le château s'est mué en penthouse. Le roi, en PDG. Le droit divin, en "routine professionnelle".
Mais le masque de la bienveillance est tombé. Le conte de fées moderne n'exige plus de fin heureuse ni de héros vertueux. Le héros étrangle les femmes jusqu'à ce qu'elles perdent connaissance. Le héros fait l'objet de dizaines d'accusations. Le héros est accusé d'abus sexuels sur mineurs. Le héros siège à la Maison Blanche. Et le public (conditionné à grand renfort de dégradation déguisée en émancipation) regarde, applaudit et aspire à lui ressembler.
On nous dira, dans les semaines à venir, que le système a fonctionné. Que les Tate ont été arrêtés. Que justice a été rendue. Mais l'arrestation de deux hommes ne remet pas en cause la civilisation qui les a couronnés. Elle ne touche pas aux structures économiques qui récompensent la prédation. Elle ne démantèle pas les écosystèmes médiatiques qui l'amplifient ni les systèmes politiques qui la protègent. Elle n'atteint pas les véritables intouchables - ceux dont les noms figurent dans le carnet d'Epstein.
Le sacrifice des Tate, si c'est bien ce dont il s'agit, fonctionnera comme tous les sacrifices de ce genre dans un système conçu pour préserver ses propres intérêts : comme une soupape de sécurité, un show de transparence qui masque les rouages de l'impunité. Car la loi ne s'applique qu'aux gens du peuple, tandis que la caste Epstein envoie des mannequins d'Europe de l'Est de neuf ans aux quatre coins du monde à titre de cadeaux d'anniversaire pour des hommes de quatre-vingts ans.
Les prophètes de toute religion ont compris quelque chose que nos commentateurs refusent d'admettre : la corruption des dirigeants et celle du peuple ne forment qu'une seule et même corruption. Je l'ai appelée "psychopathie par ruissellement". On ne peut générer une classe de prédateurs sans une population adepte de la prédation. On ne peut bâtir une économie fondée sur l'exploitation sans une culture qui sanctifie l'exploiteur. C'est un seul et même mal. Et ce mal ne sera pas éradiqué par des menottes, ni des élections, ni par l'indignation de façade d'une classe médiatique qui présente le prochain monstre avant même que la porte de la cellule ne se referme sur le précédent.
Traduit par Spirit of Free Speech