Depuis 1945, la politique étrangère américaine obéit à un invariant systémique : maintenir le monde dans une vassalité structurelle. Cette Pax Americana, qui n'est autre qu'un mythe enveloppé de violence économique et de coercition militaire, s'effrite.
En effet, l'effondrement de l'hégémonie américaine n'est plus une hypothèse. C'est une certitude géopolitique. La coalition entre Pasdarans et Houthis démontre que la technologie lourde ne peut rien contre la résilience idéologique et l'agilité tactique. La rupture d'Ankara aura été l'erreur de trop. En voulant perpétuer un ordre unipolaire moribond, l'Amérique s'est condamnée à une dégradation stratégique irréversible. Alors même que l'ère de la domination sans partage s'achève dans le golfe d'Aden, elle cherche lamentablement à cacher son impuissance sous des mensonges médiatiques, mais l'érosion de sa dissuasion est désormais visible par tous les états-majors du Sud global.
Deux flottes, un seul verrou
Ormuz et Bab el-Mandeb. Deux détroits. Un seul message. Deux noms que l'état-major américain récite désormais comme un chapelet d'insomnie. Depuis le 8 juin, les Houthis ne harcèlent plus Israël en solidarité lointaine. Ils font la guerre aux côtés de Téhéran. Missiles balistiques sur Tel-Aviv. Interdiction décrétée de la navigation israélienne en mer Rouge. Et derrière eux, une chaîne de commandement désormais assumée : les Pasdarans positionnent au Yémen des officiers qui décident, en dernier ressort, de la fermeture du détroit à la porte des larmes. Ce n'est plus une milice qui s'aligne. C'est une armée régionale qui s'intègre dans la logique d'escalade et de perception mutuelle de menace.
Le 13 juillet, les Houthis frappent l'Arabie saoudite en réaction au blocus saoudien de l'aéroport de Sanaa. Quatre ans de trêve pulvérisés en une salve. Riyad, qui exporte 70 % de son énergie par Yanbu, comprend le message : personne n'est plus à l'abri, pas même les partenaires du Golfe que Washington croyait sanctuarisés. Le double verrou est posé. Ormuz au Nord, Bab el-Mandeb au Sud. Vingt pour cent du pétrole mondial d'un côté, mille milliards de dollars de fret annuel de l'autre. Deux robinets, une seule main.
La guerre qui ne se termine jamais
Tout commence le 28 février, soit un mois après l'enlèvement extraterritorial du président constitutionnel du Venezuela, Nicolas Maduro, et de son épouse, la députée Cilia Flores, par les forces spéciales américaine le 3 janvier. Frappes conjointes américano-israéliennes contre les sites nucléaires iraniens : Fordo, Natanz, Ispahan. Israël élimine le guide suprême Khamenei. Trump s'exulte : "Regardez ce qui va arriver aujourd'hui à ces dégénérés". Le successeur de Khamenei, Khamenei, se révèle plus intraitable encore. Khamenei, plus vieux, remplacé par son fils Khamenei, plus jeune. Première leçon, déjà cinglante : décapiter un régime ne le rend pas plus docile. Il le radicalise.
Le 13 avril, Washington impose un blocus naval à l'Iran. Téhéran répond en fermant Ormuz. Un cessez-le-feu intermittent tient tant bien que mal jusqu'au 6 juillet. Puis tout s'effondre. Le 8 juillet, au sommet de l'OTAN à Ankara, Trump déclare la trêve terminée avant même que les vingt-neuf autres chefs d'État ne prennent la parole. "C'est fini ; ce sont des ordures". Le langage d'un chef d'État qui négocie une capitulation, pas une victoire.
Vingt-quatre jours plus tôt pourtant, le 17 juin, tout le monde célébrait. Le mémorandum d'Islamabad, signé à Versailles en marge du G7 d'Évian, scellait la paix sous les yeux de Macron, de Rubio, de Barrot. Poignées de main, sourires calibrés, communiqué triomphal. Vingt et un jours de vie. C'est la durée moyenne d'un cessez-le-feu américain au Moyen-Orient depuis le début de cette guerre. On signe à Versailles pour rompre à Ankara. Interrogé sur la validité de l'accord qu'il venait pourtant de cosigner, Macron lui-même, abêti par la russophobie, jeteur d'huiles sur la braise à travers le monde et gardien assermenté de la servilité et de la vassalité de l'Europe envers Washington, a dû concéder du bout des lèvres "violation" côté iranien, tout en appelant au calme et à la patience. Traduction diplomatique : l'allié le plus proche de Washington ne croit déjà plus à la parole américaine. La diplomatie américaine n'a plus de mémoire, seulement des photographies.
La facture que Washington cache
De nombreux soldats américains tués. Des centaines de milliards de dollars engloutis. Et la marine iranienne, officiellement "détruite" dans la bouche de Trump et de ses acolytes de la coalition MAGA, garde intacte sa capacité à fermer Ormuz. C'est l'aveu le plus embarrassant de cette guerre : la puissance de feu américaine a pulvérisé des navires, pas une doctrine. Trump lui-même l'a reconnu, avant de se raviser : "Nous n'avons peut-être même pas besoin d'être là". Un empire qui doute publiquement de sa propre présence n'est plus un empire. C'est une armée en transit.
Alors, paradoxalement, Washington habille l'échec en victoire. Communiqués sur les "frappes chirurgicales", éditoriaux sur la "dissuasion rétablie". Mais les compagnies maritimes, elles, votent avec leurs cargaisons : elles continuent d'éviter la mer Rouge. Le marché ne ment jamais aussi bien que les porte-parole.
1945, matrice d'un vertige
Rien de tout cela n'est accidentel. Depuis Hiroshima, l'Amérique a bâti sa puissance sur une grammaire unique : désigner une menace, l'exagérer, frapper, puis s'étonner de l'escalade qu'elle a elle-même programmée. Iran 1953, coup d'État contre Mossadegh. Vietnam, doctrine domino. Irak 2003, armes fantômes de destruction massive. Lybie 2011, protection des civils. Chaque fois, le même schéma : la menace perçue justifie l'intervention, l'intervention produit la menace réelle. Washington n'endigue pas le chaos. Il le fabrique, puis facture sa gestion au monde sous forme de dépendance sécuritaire, monétaire, technologique.
Le pétrole libellé en dollars, les routes maritimes sous parapluie de la Ve Flotte, les sanctions bancaires extraterritoriales : voilà l'architecture réelle. La guerre n'est qu'un outil parmi d'autres pour la maintenir. Mais cette fois, l'outil se brise entre les mains de celui qui le manie.
Le maillon qu'on croyait faible
Cette guerre n'isole pas l'Iran. Elle révèle l'architecture qui le retient. Depuis 2023, une poignée d'hommes, à la tête d'une poignée de pays, décide de modifier le destin du monde occidental : le CRIC (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord). Pas une alliance signée. Une solidarité de circonstance entre régimes qui refusent, chacun à sa manière, l'ordre dicté depuis Washington. Et cette guerre devait être le test. Isoler Téhéran, c'était démontrer que le maillon iranien cède quand on serre assez fort.
Il n'a pas cédé. Moscou, attaqué par son flanc Ouest (Ukraine) par l'OTAN, a quand même trouvé les moyens de transmettre à l'Iran des données satellitaires sur les mouvements de la marine américaine, affinant les ripostes iraniennes. Pyongyang, elle, a lu la leçon différemment : en avril, en pleine guerre iranienne, elle multiplie les tirs de missiles, jusqu'à quatre lancements dans le même mois. Un ancien conseiller sud-coréen résume la logique nord-coréenne sans détour : contrairement à l'Iran, Pyongyang veut prouver qu'elle possède, elle, une dissuasion qui tient. Chaque capitale du bloc regarde Ormuz comme un laboratoire grandeur nature.
Car, le front iranien n'est jamais isolé. Il s'insère dans un encerclement à trois branches que Washington mène simultanément. En Ukraine, l'Amérique arme un mandataire face à la Russie, jusqu'à cette même semaine d'Ankara où elle transfère à l'Europe le fardeau qu'elle ne peut plus porter seule. Dans le Pacifique, elle fortifie Okinawa, multiplie les manœuvres Balikatan aux Philippines, arme l'AUKUS que Pékin surnomme déjà " l'OTAN du Pacifique", pour contenir la Chine en mer de Chine méridionale et orientale. Face à Pyongyang, elle agite les mêmes sanctions et les mêmes gesticulations navales depuis vingt ans, sans jamais arrêter un seul essai balistique.
Trois fronts, une seule intention : fissurer le bloc CRIC avant qu'il ne se solidifie. Le résultat inverse se produit sous nos yeux. Une étude de référence publiée en mars le formule sans détour : la guerre iranienne devient la preuve, pour tout le bloc, qu'il est possible de résister à la supériorité technologique occidentale par le volume, la dispersion et la durée. Washington voulait casser le maillon faible. Il vient de lui offrir sa légende fondatrice.
L'humiliation programmée
Regardons les faits nus, sans fard. Une puissance qui promet la victoire en avril doit reconnaître l'échec en juillet. Un cessez-le-feu signé en grande pompe à Versailles ne survit pas trois semaines. Un blocus naval censé étrangler Téhéran n'empêche ni la fermeture d'Ormuz, ni l'entrée en guerre des Houthis, ni les frappes contre un allié saoudien pourtant chouchouté depuis des décennies. Chaque indicateur objectif pointe dans la même direction : l'attrition stratégique de Washington.
Le sommet d'Ankara, censé célébrer "une unité formidable", n'a en réalité acté qu'une chose : le report du fardeau vers l'Europe. Les Européens reprennent des missions que l'Amérique assumait seule. Ce n'est pas un partage de puissance. C'est un désengagement maquillé en solidarité.
Face à cette Amérique fatiguée de sa propre grammaire de guerre, l'axe Téhéran-Sanaa n'a même plus besoin de vaincre militairement. Il lui suffit de durer. Chaque mois de blocage à Ormuz, chaque navire coulé en mer Rouge, chaque sommet où Trump improvise une nouvelle rupture, ajoute une pierre à un mur que Washington ne voit pas se construire.
Il est donc clair qu'une puissance qui doit sans cesse recommencer sa guerre n'a jamais vraiment gagné la précédente. Et c'est précisément cette répétition, datée, documentée, qui dessine l'humiliation à venir.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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