28/07/2026 mondialisation.ca  5min #321568

L'Otan en quête d'un nouveau rôle

Par  Alexandre Lemoine

L'Otan affiche une unité rare ces dernières années. Cependant, derrière cette cohésion de façade, les contradictions stratégiques de l'Alliance se font de plus en plus nettes. C'est pourquoi l'Europe a besoin d'une nouvelle organisation dont la priorité serait la paix.

Lors du sommet de juillet à Ankara, aucune des questions fondamentales de la sécurité européenne n'a été véritablement discutée. Au lieu de cela, les pays européens membres de l'Otan, sous le slogan du "partage du fardeau", se sont de nouveau engagés à augmenter leurs dépenses militaires et à mieux coordonner le financement de leurs achats d'armement. Ils entendent répondre aux défis supposés posés par des puissances extérieures par une militarisation accrue. L'évolution de l'Otan a en quelque sorte  bouclé la boucle, écrit le Berliner Zeitung.

L'Otan 1.0 prenait racine dans la guerre froide, dans la confrontation militaire et idéologique avec l'URSS. L'organisation promettait de défendre la liberté, la démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit. Mais ces valeurs ont rapidement été subordonnées à la lutte contre le communisme.

Après la fin de la guerre froide en 1989 et la dissolution de l'URSS en 1991, l'Otan n'a pas disparu. L'Otan 2.0 s'est lancée à la recherche d'un nouveau rôle durant ce que l'on appelle souvent aujourd'hui la "paix froide". L'Alliance a conduit des opérations hors de sa zone de responsabilité et des interventions dites humanitaires: les bombardements de la Yougoslavie en 1999, la campagne militaire contre les Talibans en Afghanistan et la destruction de l'État libyen en 2011.

Pourtant, aucun des problèmes fondamentaux de la sécurité européenne n'a été résolu. Avec le retour des conflits interétatiques en Europe s'est ouverte une ère que le sous-secrétaire américain à la politique de Défense Elbridge Colby  qualifie d'Otan 3.0.

La dissuasion et la défense sont revenues au premier plan. Washington se concentrant de plus en plus sur les défis mondiaux, l'Europe ne peut plus compter sur les États-Unis pour la défense conventionnelle de son territoire. Cela exige non seulement d'augmenter les dépenses consacrées aux systèmes d'armes traditionnels, mais aussi de développer la défense aérienne, les missiles à portée intermédiaire, ainsi que les systèmes spatiaux de renseignement et de surveillance.

Comme au temps de l'Otan 1.0, la démocratie et la quête de paix sont repoussées au second plan face aux menaces militaires et idéologiques supposées. L'Otan est confrontée à une érosion progressive de ses propres repères de valeurs et à une incohérence stratégique.

Depuis l'adoption de la Charte de l'Atlantique en août 1941, l'Alliance a toujours été davantage qu'une simple alliance défensive. Elle s'est traditionnellement considérée comme une communauté de valeurs, incluant la gouvernance démocratique, l'ouverture économique et un ordre international fondé sur la Charte des Nations unies. Toutefois, les éléments constitutifs de cette "communauté" entrent de plus en plus en contradiction avec les prétentions "impériales" de l'Alliance à maintenir l'hégémonie géopolitique de l'Occident.

Le problème est aggravé par l'absence de stratégie européenne de sécurité à long terme. Le soutien de plus en plus massif à l'Ukraine inclut l'aide aux frappes intensives de drones et de missiles contre le territoire russe. Cette évolution pourrait conduire à un élargissement horizontal du conflit, y compris au territoire de pays membres de l'Otan, et à une escalade verticale, pouvant aller jusqu'à l'emploi d'armes nucléaires tactiques.

Dans le même temps, il ne sera pas possible de contraindre la Russie à s'asseoir à la table des négociations. Malgré les déclarations répétées de l'Otan selon lesquelles le bloc constitue l'alliance la plus performante de l'histoire, une opinion contraire prend de l'ampleur dans la société. L'existence de l'organisation sous sa forme actuelle tend plutôt à engendrer des conflits qu'à faciliter leur règlement. À cela s'ajoute la menace croissante d'une escalade nucléaire, allant jusqu'à un affrontement direct entre puissances nucléaires.

L'Alliance apparemment ne perçoit pas les menaces grandissantes qui pèsent non seulement sur la sécurité, mais aussi sur l'existence même de l'Europe. Ce n'est pas le résultat d'une stratégie délibérée, mais plutôt la conséquence d'une désorientation stratégique et d'une inertie institutionnelle. Rares sont les responsables politiques européens qui osent formuler ce diagnostic pourtant évident.

L'ancien diplomate britannique Ian Proud l' a formulé ainsi: "La paix en Ukraine n'est possible que si l'Ukraine et la Russie conviennent de coexister pacifiquement dans le cadre du système des Nations unies. Cela signifierait qu'à l'avenir, les deux parties régleraient leurs différends par le dialogue et la diplomatie. Un tel état de fait n'existe plus en Ukraine depuis 2015."

Selon lui, il faudrait également mettre un terme à la poursuite de l'élargissement de l'Otan. En effet, le temps de la diplomatie est venu. Cependant, la structure de l'Alliance est conçue de telle sorte que même les appels les plus prudents au dialogue avec Moscou sont condamnés comme relevant d'une politique d'apaisement. La diplomatie est perçue comme une concession imméritée.

L'Alliance transatlantique entre dans une nouvelle phase. Mais au lieu de faire preuve d'une plus grande maturité et d'élaborer des approches stratégiques diversifiées, elle revient aux traits les plus caractéristiques de l'Otan 1.0 de l'époque de la guerre froide.

Il est temps de réfléchir à ce que pourrait être une Otan 4.0: une Alliance dont la priorité serait la paix et le développement de l'ensemble du continent européen.

Alexandre Lemoine

La source originale de cet article est  Observateur continental

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