Le 10 juin 2025, lors d'une session solennelle du Congrès national brésilien, le Sénat fédéral a organisé une plénière de célébration du 107 anniversaire de la création de l'Assembleia de Deus nos Amazonas (Assemblée de Dieu dans l'État d'Amazonas), branche fondée à Manaus de la plus importante église évangélique du Brésil. ©Carlos Moura/Agência Senado
Le mouvement pentecôtiste a célébré son 120e anniversaire en 2026, s'imposant comme l'un des principaux phénomènes religieux de la modernité. Le Centre d'études du christianisme mondial, en partenariat avec l'Université Oral Roberts d'Oklahoma (États-Unis), a publié en 2020 un recensement visant à comprendre la dynamique de croissance de cette branche évangélique. L'évaluation démographique est impressionnante : on estime à 644 millions le nombre de pentecôtistes dans le monde, principalement en Amérique, en Afrique et en Asie. Au Brésil, le recensement des religions de 2022, outre le déclin du catholicisme (8,4 points de pourcentage) et la progression des évangélistes (5,2 points de pourcentage), a révélé que sur les 47,4 millions que comptent ces derniers 30 millions se déclarent pentecôtistes. Sur la scène politique nationale, en particulier si l'on regarde la participation active de ces disciples au Parlement, leur croissance suit la même logique de multiplication : si la Chambre des députés comptait 33 parlementaires évangéliques en 1987, leur nombre a atteint près de 100 aujourd'hui, dont 25 sont membres de l'Église évangélique Assemblée de Dieu - Missions (1911), le plus important contingent pentecôtiste d'Amérique latine.
Il faut bien différencier évangélisme et pentecôtisme. Tout pentecôtiste est évangélique, mais l'inverse n'est pas exact. C'est en 1906, à Los Angeles (États-Unis), que cette distinction a marqué l'histoire des religions ; non pas parce que les péripéties religieuses de ce groupe étaient été sans précédent, au sein du christianisme, mais parce qu'en avril de cette année-là, sur Azusa Street, un mouvement a vu le jour qui allait rapidement prendre une ampleur internationale inédite. D'une manière générale, le terme "évangélique" désigne les héritiers de la Réforme protestante (XVIe siècle) et des mouvements de renouveau qui en sont issus, caractérisés par la défense de la Bible comme autorité suprême, le salut par la foi, le sacerdoce universel des croyants (chaque chrétien a un accès direct à Dieu par le Christ, sans dépendre d'un prêtre comme médiateur indispensable) et le rejet de l'autorité ecclésiastique de Rome.
Le pentecôtisme, quant à lui, trouve ses racines historiques au XIXe siècle. Il a un lien avec le mouvement "holiness" de sainteté méthodiste américain, qui affirme que l'expérience de la conversion se doit d'être suivie par une "seconde bénédiction" (2), comprise comme une sanctification personnelle intense. La recherche de cette qualité chrétienne a contribué à l'émergence de communautés marquées par une forte sensibilité religieuse et une disponibilité pour les expériences mystiques. Ainsi, les groupes holiness ont commencé à relater des manifestations de glossolalie (expression dans des langues inconnues) et sont devenus, aux États-Unis, les principaux précurseurs du pentecôtisme moderne. Cependant, c'est sur Azusa Street que William J. Seymour, descendant d'une famille d'anciens esclaves, a pris la tête d'un mouvement à vocation internationale. Ce prédicateur afro-américain avait été l'élève du théologien méthodiste Charles Fox Parham, auprès duquel il avait appris les principes fondamentaux du mouvement holiness, ce qui lui provoqua des difficultés d'adaptation aux églises traditionalistes qu'il fréquentait. Cependant, les problèmes rencontrés par William J. Seymour n'étaient pas seulement d'ordre théologique : la ségrégation raciale qui sévissait aux États-Unis et le racisme manifeste de Charles Fox Parham ont également marqué son parcours d'étudiant. Prenant ses distances avec ce milieu et organisant des réunions de prière ainsi que des études bibliques dans la famille Asberry, Seymour parvint à rassembler Noirs, Blancs, pauvres, femmes et immigrant·es qui participaient ensemble à ces offices. Bientôt, on commença à faire état de séances de louanges et de prédications intenses, de réunions bruyantes durant des heures sans interruption, de manifestations de glossolalie, de prophéties, de guérisons miraculeuses ainsi que de visions surnaturelles.
Si le terme "évangélique" qualifie le protestantisme apparu après la rupture avec l'Église catholique, le terme "pentecôtiste" définit un mouvement au sein de ce protestantisme, originaire des États-Unis et caractérisé par une particularité : une forme de christianisme qui valorise l'expérience personnelle du Saint-Esprit à travers l'autorité des Saintes écritures, la pratique de dons spirituels (comme la glossolalie) et la conviction que ces dons se manifestent dans l'activité missionnaire de l'Église. (3)
Le pentecôtisme est arrivé au Brésil au début du XXe siècle grâce aux pasteurs suédois Daniel Berg et Gunnar Vingren, qui avaient été en contact avec la spiritualité pentecôtiste aux États-Unis. Ils fondent la Assembleia de Deus (Assemblée de Dieu) en 1911, à Belém (État du Pará). Dès lors, d'autres grandes institutions pentecôtistes se développent rapidement dans le pays, telles que la Igreja do Evangelho Quadrangular (l'Église de l'Évangile quadrangulaire, 1951), Brasil para Cristo (Brésil pour le Christ, 1955), la Igreja Pentecostal Deus é Amor (l'Église pentecôtiste Dieu est amour, 1962) et la Igreja Casa da Bênção (l'Église Maison de la bénédiction, 1964). Parallèlement à cette croissance numérique, un autre aspect attire l'attention : l'instrumentalisation du débat public par ces églises.
Si l'expression "les croyants ne s'engagent pas en politique" était autrefois courante et même considérée comme une marque d'auto-identification de la part des évangéliques, ce n'est plus le cas aujourd'hui : "On ne peut le nier, ce sont les évangéliques qui ont élu Collor", (4) déclarait le pasteur José Wellington, alors président de la Convention générale des Assemblées de Dieu du Brésil (CGADB), en 1992, à propos de la victoire électorale de Fernando Collor de Mello (PRN, droite), premier président de la République élu au suffrage direct après la dictature militaire. Déjà à cette époque, l'Association évangélique brésilienne (AEVB) soulignait que sur les 34 millions d'évangéliques que comptait le pays, 25 millions étaient pentecôtistes. L'année électorale de 1989 conféra aux chaires une nouvelle fonction : outre la prédication, nombre d'entre elles devinrent d'efficaces tribunes électorales. Les principaux candidats à la présidentielles se sont d'ailleurs fendus d'une visite obligée auprès de l'Assemblée de Dieu — Ulysses Guimarães (PMDB), Leonel Brizola (PDT), Paulo Maluf (PDS) et Collor (5). Ce dernier était également présent au 25e anniversaire de l'église pentecôtiste Casa da Bênção à Brasília.
Au second tour de 1989, Lula et Collor s'affrontèrent pour gagner le pouvoir exécutif, et le sociologue Antônio Pierucci a écrit : "Toutes les données dont nous disposons montrent que le facteur qui a pesé le plus dans la décision de vote des pentecôtistes au second tour était une crainte excessive et largement répandue de l'instauration d'un régime communiste par un gouvernement du PT." (6)
Cet article n'aborde pas ici la validité de cette croyance, mais plutôt la capacité des dirigeants pentecôtistes à mobiliser et à instrumentaliser cette peur dans l'imaginaire collectif de leurs églises. Cependant, un élément ressort : au-delà de la peur anachronique du communisme, toute la caractérisation de ses maux supposés se concentrait sur la restriction de la liberté religieuse, avec l'immense crainte d'une fermeture des églises et de persécutions religieuses. Ainsi, dès le début du second tour de la campagne, les lieux de culte - entre sermons, témoignages et discussions - devinrent le théâtre d'une intense mobilisation électorale pro-Collor au sein de la communauté pentecôtiste. Les rumeurs selon lesquelles Lula et le PT restreindraient la liberté religieuse, transformeraient les temples en espaces publics et encourageraient la persécution des évangéliques se sont montrées particulièrement tenaces.
L'engagement politique des pentecôtistes fut si vigoureux que certains d'entre eux devinrent même d'importants stratèges de campagne. Salatiel Carvalho, alors député fédéral, pasteur des Assemblées de Dieu et affilié au PRN, fut le coordinateur national de la campagne de Collor auprès des évangéliques.
Revenons à un extrait de l'entretien du pasteur José Wellington (28 février 1992), alors président de la CGADB : "On ne peut nier que ce sont les évangéliques qui ont élu Collor. Sa victoire est venue des Assemblées de Dieu. Qu'il le reconnaisse ou non — je ne le lui ai jamais dit—, je ne lui en demanderai jamais rétribution car je l'ai fait de mon plein gré. Quand nous avons vu que Lula allait gagner — et c'était réellement le cas —, les Assemblées de Dieu se sont mobilisées dans tout le Brésil. Là où je ne pouvais pas me déplacer, je l'ai fait par téléphone, j'ai appelé dans tout le Brésil en disant :"Voici la situation, c'est comme ceci, comme cela."".
"Car je l'ai fait de mon plein gré" : le pasteur est convaincu de l'efficacité et du pouvoir de ses paroles, et il l'affirme avec l'assurance de celui qui estime que son seul désir suffit pas à mobiliser les membres de l'Église à travers le pays. Ses recommandations touchent là où ses pieds ne le portent pas : il suffit d'un simple coup de téléphone aux présidents des conventions des Assemblées de Dieu, disséminées dans tous les États brésiliens. La Convention nationale des Assemblées de Dieu, ministère de Madureira, dirigée par le pasteur Manoel Ferreira, a également tenu à souligner la mobilisation des fidèles en faveur de Collor, mettant en avant l'onction de l'homme d'affaires Paulo Octávio, consacré coordinateur de la campagne politique.
Si je me suis délibérément distancié du débat public actuel concernant les liens étroits entre les Églises évangéliques pentecôtistes et le bolsonarisme, c'est dans le but de bien faire comprendre qu'en matière de relations politico-partisanes, il n'y a rien de nouveau sous le soleil et que, de toute évidence, elles sont est en plein développement.
Quant à l'État, il sait parfaitement ce qu'il est ; la question qui demeure pour les églises est la suivante : savent-elles ce qu'elles sont ? Le principe de laïcité de l'État est sans équivoque : le pouvoir public ne doit être subordonné à aucune religion, garantissant ainsi en la matière la neutralité des institutions étatiques. Cela signifie clairement, en théorie, que l'État n'a ni le droit ni le devoir de protéger une quelconque religion qui lui serait liée. Or, en matière de gouvernance, il est possible d'affirmer que les groupes professant la foi ont des intérêts légitimes, notamment en raison de leur poids électoral significatif et de leur capacité de mobilisation politique. Il est évident qu'un État qui aspire à une bonne gouvernance, outre le souci de ménager la chèvre et le chou, se doit privilégier une certaine majorité. Mais à quel prix ? Lorsque la politique dépasse les limites de la sphère publique et investit l'espace religieux comme instrument de mobilisation, l'Église elle-même risque de diluer son identité spirituelle dans des intérêts partisans et des luttes de pouvoir.
La chaire, autrefois associée au lieu exclusif de la propagation des enseignements de Jésus-Christ, entre désormais en concurrence avec les estrades électorales, les stratégies d'influence, les alliances idéologiques et l'épicentre de la diffusion de la volonté pastorale. Le problème, en bonne logique, ne réside pas dans la participation politique des évangéliques, légitime en démocratie, mais dans la transformation de la foi en capital politique et de l'Église en une institution qui hérite et promeut de projets de pouvoir étrangers aux idéaux des premiers apôtres. Dans les cas les plus extrêmes, la proximité excessive entre chefs religieux et acteurs politiques finit par affaiblir le principe moderne de séparation de l'Église et de l'État, engendrant des relations davantage marquées par l'opportunisme et le marchandage que par l'autonomie institutionnelle des deux parties. Ils rendent à César ce qui est à Dieu et finissent par se soumettent bel et bien à César. Agissent-ils ainsi par innocence ou par ignorance ? On peut peut-être verser dans une triste ironie à l'occasion des 120 ans du pentecôtisme : au Brésil, il existe au moins une glossolalie inversée, les hommes se comprennent parfaitement sur le terrain du langage politique acérée ; c'est Dieu qui a cessé de les comprendre parce qu'ils parlent une langue étrangère.
Vinicius Santos Santana (1)
Article original en portugais : " Os 120 anos do pentecostalismo e sua ascensão política no Brasil", Le Monde diplomatique Brasil, 3 juin 2026
Traduction, édition : Patrick Piro pour Autres Brésils
Image en vedette : Capture d'écran. Pixabay. Via Le Monde diplomatique.
Notes :
(1) Étudiant en master d'histoire à l'Université fédérale de Bahia (UFBa), spécialiste en théologie
(2) GILBERTO, Antonio. Pneumatologie - la doctrine du Saint-Esprit. Dans : GILBERTO, Antonio (éd.). Théologie systématique pentecôtiste. Rio de Janeiro : CPAD, 2008, p. 181.
(3) MENZIES, William ; MENZIES, Robert. Dans la puissance de l'Esprit : Fondements de l'expérience pentecôtiste. São Paulo : Vida, 2002.
(4) Entretien du 28 février 1992. Dans : MARIANO, R. ; PIERUCCI, A. F. O. L'implication des pentecôtistes dans l'élection de Collor. Novos Estudos Cebrap, n° 1. 34, 1992.
(5) AME, non. 78, août 1989.
(6) MARIANO, R. ; PIERUCCI, A. F. O. Implication des pentecôtistes dans l'élection de Collor. Novos Estudos Cebrap, non. 34, 1992, p. 98.
La source originale de cet article est Le Monde Diplomatique Brasil
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