01/08/2026 chroniquepalestine.com  18min #322009

Comment les États-Unis se font manipuler par l'Iran


Juillet 2026, Téhéran - Manifestation de soutien à la résistance libanaise - Capture vidéo : IRNA

Par  Jannus TH Siahaan

Durant la majeure partie des quatre dernières décennies, le débat stratégique sur l'Iran a tourné autour d'une hypothèse en boucle selon laquelle Téhéran serait une puissance fondamentalement réactive.

Qu'il s'agisse de sanctions, d'assassinats, de cyberattaques ou de frappes militaires, l'Iran a souvent été dépeint comme un État dont les actions sont principalement motivées par la riposte. Cette hypothèse a façonné la posture militaire de Washington, influencé les calculs des partenaires américains dans le Golfe et renforcé la conviction qu'une supériorité militaire écrasante finirait par contenir les dites "ambitions" de l'Iran.

Cette hypothèse est en train de s'avérer tout à fait obsolète.

La dernière évaluation de l'Institute for the Study of War (ISW) et du Critical Threats Project ne doit pas être considérée comme un simple compte-rendu de situation sur le champ de bataille. Il convient plutôt de la voir comme un avertissement indiquant que de nombreux décideurs politiques continuent de mal interpréter la nature même du conflit.

L'Iran ne se contente plus de riposter aux attaques américaines. Il poursuit un projet stratégique cohérent visant à remodeler en profondeur l'architecture de sécurité du golfe Persique et, par extension, à modifier l'équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient.

La distinction est fondamentale. Les représailles tiennent de la vengeance, tandis que la stratégie tient de la transformation.

Depuis des décennies, les décideurs politiques américains mesurent le succès en comptant les lance-missiles détruits, les drones interceptés, les commandants éliminés ou les infrastructures militaires mises hors d'état de nuire. L'Iran, en revanche, semble mesurer quelque chose de tout à fait différent.

Son objectif n'est pas nécessairement de remporter des batailles conventionnelles contre les États-Unis, un but que Téhéran sait irréaliste sur le plan militaire. Il cherche plutôt à redéfinir les conditions politiques, économiques et psychologiques dans lesquelles la puissance américaine opère dans la région.

Cela constitue un exemple classique de grande stratégie asymétrique. Plutôt que de rivaliser directement avec les États-Unis dans des domaines où Washington jouit d'avantages écrasants, l'Iran tente de changer complètement les règles du jeu. Il vise à transformer la supériorité américaine en un fardeau coûteux, la dépendance du Golfe en incertitude stratégique, et la sécurité maritime en un levier de négociation permanent.

C'est précisément sur ce point que de nombreux observateurs extérieurs continuent de lourdement se tromper sur l'Iran.

Chaque tir de missile, chaque attaque de drone, chaque perturbation du trafic maritime commercial est souvent interprété comme un incident isolé. En réalité, ces actions s'apparentent de plus en plus à des éléments interdépendants d'une campagne à long terme dont les effets cumulés ont bien plus d'importance que leurs résultats tactiques immédiats.

L'histoire militaire démontre à maintes reprises que les grandes puissances perdent souvent non pas parce qu'elles subissent des défaites catastrophiques sur le champ de bataille, mais parce qu'elles se retrouvent piégées dans des contextes stratégiques qui érodent progressivement leur influence politique.

Les États-Unis en ont fait l'expérience au Vietnam, l'Union soviétique en Afghanistan et, à un autre niveau, les États-Unis eux-mêmes au cours des deux décennies de contre-insurrection en  Irak et en  Afghanistan.

L'Iran semble avoir étudié ces précédents avec attention. Son objectif n'est pas de détruire les forces américaines. Son objectif est de rendre le maintien de l'influence américaine d'un coût prohibitif.

Cette réorientation reflète également une évolution importante de la pensée stratégique iranienne. Depuis la guerre Iran-Irak, Téhéran a progressivement abandonné l'idée selon laquelle la sécurité nationale dépendait avant tout de la défense de son propre territoire.

Au contraire, il a adopté ce que la doctrine militaire iranienne décrit souvent comme une "défense avancée", étendant la compétition stratégique bien au-delà de ses frontières par le biais de réseaux de mandataires, d'opérations maritimes, de capacités balistiques, d'outils cybernétiques et d'influence politique.

Ce que l'ISW met aujourd'hui en évidence, c'est la maturation de cette doctrine vers un projet encore plus ambitieux. L'Iran ne se contente plus de mettre en place une dissuasion. Il tente de redéfinir la dissuasion régionale elle-même.

Cette ambition explique pourquoi la confrontation actuelle ne peut être comprise uniquement sous l'angle des affrontements militaires. Derrière les gros titres quotidiens se cache un enjeu géopolitique bien plus vaste : qui définit la sécurité dans le golfe Persique, qui contrôle l'accès aux flux énergétiques mondiaux et, en fin de compte, qui établit les règles stratégiques régissant l'un des couloirs maritimes les plus stratégiques au monde.

Le plus grand danger ne réside donc pas uniquement dans l'escalade. Il s'agit d'une erreur d'analyse stratégique. Si Washington continue d'interpréter la campagne menée par l'Iran comme une succession d'actes de représailles isolés plutôt que comme les éléments d'un projet géopolitique global, il risque d'appliquer des solutions tactiques à ce qui constitue fondamentalement un défi stratégique.

L'histoire compte peu d'erreurs plus dommageables que celle de mal interpréter les objectifs réels d'un adversaire, et la stratégie émergente de l'Iran, considérée sous cet angle, révèle plusieurs niveaux d'ambition qui vont bien au-delà des simples calculs militaires.

Le premier objectif, et peut-être le plus déterminant, est la recherche d'un contrôle stratégique effectif sur le détroit d'Ormuz. Ce contrôle n'implique pas nécessairement une souveraineté formelle ni une domination navale permanente. Dans la géopolitique moderne, l'influence sur un goulet d'étranglement maritime dépend de plus en plus de la capacité à déterminer le niveau de risque associé au passage.

Si les transporteurs maritimes commerciaux, les exportateurs d'énergie, les assureurs et les marchés internationaux doivent constamment évaluer si l'Iran autorisera une navigation sûre, Téhéran a déjà acquis une forme de levier stratégique sans jamais avoir physiquement fermé la voie navigable.

Cela représente un changement conceptuel important. La puissance navale traditionnelle mettait l'accent sur la maîtrise des mers grâce à des flottes écrasantes. L'Iran poursuit au contraire ce que les stratèges militaires qualifient de plus en plus de "domination par le risque", c'est-à-dire la capacité à porter l'incertitude à des niveaux qui forcent les autres à modifier leur comportement.

Même des attaques occasionnelles contre des navires commerciaux, le harcèlement par la marine du Corps des gardiens de la révolution islamique ou des démonstrations de tirs de missiles ciblées peuvent produire des conséquences économiques disproportionnées sous forme de primes d'assurance plus élevées, de coûts de fret accrus et de volatilité des prix de l'énergie.

En d'autres termes, l'Iran n'a pas besoin de bloquer Ormuz de manière permanente. Il lui suffit que le monde soit persuadé qu'il en est capable.

Le deuxième objectif est l'érosion progressive de la crédibilité des États-Unis en matière de sécurité auprès de leurs partenaires du Golfe. Depuis la doctrine Carter de 1980, Washington a joué le rôle de principal garant externe de la sécurité du Golfe. Les porte-avions américains, les systèmes de défense aérienne et les bases régionales ont, ensemble, projeté l'image d'une suprématie militaire quasi incontestée.

Pourtant, la crédibilité en politique internationale est rarement anéantie du jour au lendemain. Le plus souvent, elle se détériore à force de démonstrations répétées montrant que même une puissance militaire écrasante ne peut éliminer une insécurité persistante. L'Iran semble déterminé à exploiter précisément cette dynamique.

Chaque perturbation réussie du trafic maritime, chaque missile qui franchit les défenses régionales, chaque interruption des activités commerciales renforce par petites touches un message politique qui ne s'adresse pas à Washington, mais à Riyad, Abou Dhabi, Doha, Koweït et Manama : la protection américaine a ses limites.

Cette dimension psychologique pourrait en fin de compte s'avérer plus précieuse pour Téhéran que n'importe quelle victoire militaire immédiate. Les alignements stratégiques ne sont pas déterminés uniquement par les capacités militaires ; ils sont façonnés par les perceptions de fiabilité.

Si les monarchies du Golfe commencent à se demander si les États-Unis peuvent garantir indéfiniment la stabilité régionale à des coûts politiques et économiques acceptables, elles diversifieront inévitablement leurs partenariats extérieurs. Certaines pourraient resserrer leurs liens avec la Chine. D'autres pourraient rechercher un compromis pragmatique avec l'Iran lui-même. D'autres encore pourraient jouer la carte de l'équilibre entre les puissances rivales plutôt que de compter exclusivement sur Washington.

C'est précisément ainsi que les ordres régionaux évoluent, non pas par des victoires spectaculaires, mais par des changements progressifs dans la confiance.

Le troisième objectif de l'Iran découle naturellement des deux premiers : transformer les fondements économiques de la sécurité régionale.

Depuis des décennies, la libre circulation de l'énergie à travers le golfe Persique a soutenu à la fois l'influence américaine et l'économie mondiale. Téhéran reconnaît de plus en plus que les marchés de l'énergie offrent un levier supérieur à celui d'une confrontation militaire conventionnelle. Une hausse temporaire des primes d'assurance, des fluctuations des cours du pétrole, des perturbations des horaires de transport maritime ou une inquiétude accrue des investisseurs peuvent générer des effets stratégiques bien supérieurs à ceux de la destruction de matériel militaire.

La coercition économique devient ainsi un prolongement de la stratégie militaire. Plutôt que d'affronter directement les porte-avions américains, l'Iran cherche à faire en sorte que chaque escalade se répercute sur les marchés financiers, de Singapour à Londres, de Francfort à New York. Ce faisant, il internationalise le coût de la confrontation régionale.

Chaque missile tiré dans le Golfe devient non seulement un événement militaire, mais aussi un signal économique mondial.

C'est peut-être là l'innovation stratégique la plus sophistiquée de l'Iran. Ce pays comprend que, dans une économie mondiale interconnectée, le véritable centre de gravité ne se limite plus au champ de bataille. Il réside dans les chaînes d'approvisionnement, les marchés des matières premières, les calculs des assureurs, la confiance des investisseurs et la tolérance politique face à une instabilité qui dure.

Cette prise de conscience modifie fondamentalement la nature de la dissuasion en Asie de l'Ouest. Elle explique également pourquoi la confrontation actuelle va bien au-delà des missiles, des drones ou des patrouilles navales. L'enjeu est la future répartition de l'influence stratégique dans l'une des régions les plus indispensables au monde sur le plan économique.

Le quatrième objectif stratégique de l'Iran est sans doute le moins visible, mais potentiellement le plus transformateur : remplacer la dissuasion par la riposte par une dissuasion fondée sur l'incertitude.

Pendant des décennies, l'équation militaire dominante dans le Golfe reposait sur une hypothèse relativement intangible : les États-Unis disposaient d'une supériorité conventionnelle écrasante, tandis que l'Iran possédait une capacité de riposte suffisante pour infliger des coûts, mais pas pour modifier fondamentalement l'équilibre régional.

Téhéran semble désormais déterminé à démanteler cette approche. Au lieu de convaincre Washington qu'une attaque contre l'Iran serait coûteuse, Téhéran cherche à convaincre Washington que toute crise future au Moyen-Orient deviendra intrinsèquement imprévisible. L'incertitude elle-même devient l'arme.

Cela explique pourquoi l'Iran combine de plus en plus les frappes de missiles, les essaims de drones, les cyberopérations, les milices qu'il influence, le harcèlement maritime, la guerre électronique et les campagnes d'information au sein d'un cadre opérationnel unique. Aucune de ces capacités n'est, à elle seule, décisive face à la puissance militaire américaine. Ensemble, cependant, elles créent un environnement multidomaine dans lequel aucun commandant, décideur politique ou acteur commercial ne peut prédire avec certitude où la prochaine escalade se produira.

La dissuasion moderne ne se mesure plus uniquement à l'aune de la capacité de destruction. Elle se mesure de plus en plus à la capacité d'un acteur à compliquer le cycle décisionnel de son adversaire.

En théorie militaire, cela s'apparente à ce que le stratège John Boyd a décrit de manière célèbre comme la perturbation de la boucle  OODA de l'adversaire, c'est-à-dire sa capacité à observer, s'orienter, décider et agir.

L'Iran semble avoir intériorisé cette logique. Plutôt que de rivaliser avec la puissance de feu américaine, missile pour missile ou navire pour navire, il cherche à submerger la capacité de Washington à anticiper et à gérer des crises simultanées se déroulant dans plusieurs domaines.

C'est précisément pour cette raison que les opérations iraniennes apparaissent souvent fragmentées aux yeux des observateurs extérieurs. Un drone intercepté au-dessus du Golfe, des cyberattaques visant les infrastructures régionales, des attaques des Houthis en mer Rouge, les activités des milices en Irak et en Syrie, la pression mesurée exercée par le  Hezbollah sur Israël et les messages politiques émanant de Téhéran peuvent sembler être des épisodes sans lien entre eux. Stratégiquement, cependant, ils constituent les éléments d'une architecture unique conçue pour disperser l'attention américaine sur un champ de bataille en constante expansion.

L'objectif n'est pas la victoire opérationnelle sur un théâtre d'opérations particulier, mais l'épuisement stratégique sur l'ensemble des théâtres d'opérations.

Le cinquième objectif de l'Iran est étroitement lié à cela : transformer son "Axe de la résistance" d'un regroupement d'alliés idéologiques en un réseau de sécurité régional décentralisé.

Les analyses occidentales dépeignent souvent les mandataires iraniens principalement comme des instruments d'expansion idéologique ou d'exportation révolutionnaire. Si l'idéologie reste sans aucun doute importante, les développements récents suggèrent une évolution plus pragmatique. Téhéran utilise de plus en plus ces partenaires comme des points de pression géographiquement dispersés, capables de créer des dilemmes simultanés pour plusieurs adversaires.

Ce réseau présente plusieurs avantages par rapport aux alliances militaires conventionnelles.

  • Premièrement, il répartit le risque opérationnel. Une frappe contre l'un de ses éléments ne paralyse pas l'ensemble du système.
  • Deuxièmement, il complique l'attribution de la responsabilité. Des actions militaires peuvent avoir lieu sans déclencher immédiatement une confrontation interétatique directe.
  • Troisièmement, il réduit considérablement les coûts pour l'Iran tout en élargissant sa portée stratégique.
  • Quatrièmement, il offre à Téhéran une flexibilité extraordinaire en matière d'escalade. La pression peut être intensifiée, réduite, réorientée ou suspendue en fonction de l'évolution de la situation politique, sans nécessiter de mobilisation à grande échelle.

À bien des égards, l'Iran a mis en place un système qui s'apparente davantage à un système d'exploitation distribué qu'à une structure d'alliance traditionnelle. Les composantes sont suffisamment autonomes pour survivre à des revers localisés, mais suffisamment coordonnées pour se renforcer mutuellement sur le plan stratégique.

Ce modèle décentralisé reflète une transformation plus large de la guerre au XXIe siècle. Le pouvoir n'est plus exercé exclusivement par le biais d'institutions militaires centralisées. De plus en plus, l'influence émane de réseaux résilients capables de s'adapter plus rapidement que les organisations hiérarchiques.

L'Iran ne dispose peut-être pas de la supériorité technologique des États-Unis, mais il rivalise de plus en plus grâce à l'adaptabilité de son organisation.

Son sixième objectif stratégique est tout aussi important, bien qu'il soit souvent négligé : l'apprentissage. Chaque confrontation avec les États-Unis ne se résume pas à un simple combat, mais constitue également une expérience.

Chaque missile intercepté révèle la couverture radar. Chaque pénétration réussie met à nu les failles défensives. Chaque engagement électronique génère des renseignements. Chaque affrontement naval fournit des données opérationnelles. Chaque échange cybernétique affine les capacités futures.

Les organisations militaires se développent rarement uniquement grâce à des exercices en temps de paix. Elles évoluent grâce à des retours d'expérience opérationnels répétés, et l'Iran semble l'avoir très bien compris.

Chaque confrontation limitée devient une occasion de collecter des informations concernant les schémas de déploiement américains, les taux d'interception, les procédures logistiques, la réactivité du commandement et la coordination au sein de l'alliance.

Vu sous cet angle, même des attaques apparemment infructueuses peuvent générer des retombées stratégiques précieuses. Le champ de bataille devient un laboratoire.

Peut-être aucune grande puissance n'a-t-elle appliqué ce principe avec plus de constance que la  Chine, dont la modernisation militaire s'est longtemps appuyée sur l'étude des opérations américaines en Irak, au Kosovo, en Afghanistan, en  Libye et en  Ukraine.

L'Iran semble de plus en plus engagé dans un processus similaire d'adaptation opérationnelle continue. Cela soulève une possibilité dérangeante pour Washington : chaque engagement militaire visant à affaiblir l'Iran pourrait simultanément contribuer à l'apprentissage institutionnel de Téhéran.

L'histoire offre de nombreux exemples de ce paradoxe. Les États les plus faibles en sortent souvent militairement plus forts après une confrontation prolongée, précisément parce que l'exposition répétée accélère l'innovation. L'Iran semble déterminé à exploiter cette dynamique.

Pris dans leur ensemble, ces objectifs révèlent que Téhéran poursuit un objectif bien plus ambitieux que la simple gestion de crise. Il tente d'orchestrer une redistribution progressive de l'influence stratégique à travers l'Asie de l'Ouest par le biais d'une pression cumulative plutôt que par une victoire décisive.

Cette prise de conscience a de profondes implications pour les États-Unis, pour les alliés régionaux de l'Amérique, et même pour l'ordre international lui-même. Washington continue de disposer d'une supériorité militaire écrasante. Aucun analyste sérieux ne contesterait cette réalité. Pourtant, supériorité militaire et succès stratégique n'ont jamais été synonymes.

L'histoire démontre à maintes reprises que les puissances dominantes perdent fréquemment leur influence non pas parce qu'elles manquent de force, mais parce qu'elles comprennent mal la logique politique qui régit l'usage de la force.

L'Empire britannique a conservé sa suprématie navale tout en perdant progressivement son contrôle impérial. L'Union soviétique disposait d'une puissance militaire écrasante tout en s'épuisant en Afghanistan. Les États-Unis ont remporté des victoires tactiques écrasantes tant en Irak qu'en Afghanistan, tout en peinant à garantir des résultats politiques durables.

L'Iran semble avoir tiré ces leçons de l'histoire avec une clarté remarquable.

Ses dirigeants comprennent que la concurrence géopolitique se joue rarement uniquement sur la destruction sur le champ de bataille. Le plus souvent, elle est déterminée par la stratégie qui s'avère la plus durable dans le temps.

C'est pourquoi le plus grand danger auquel l'Asie de l'Ouest est confronté aujourd'hui n'est pas simplement un nouvel échange de missiles ou un nouveau cycle de représailles. Le danger le plus profond réside dans la possibilité que toutes les parties continuent à se battre selon des logiques stratégiques fondamentalement différentes.

Les États-Unis cherchent avant tout à préserver un ordre régional existant fondé sur une présence militaire avancée, la liberté de navigation et des garanties de sécurité étendues, alors que l'Iran cherche à convaincre chaque acteur régional que cet ordre est devenu de plus en plus coûteux, de plus en plus incertain et, en fin de compte, de plus en plus insoutenable.

Si Washington se contente de déployer des moyens militaires supplémentaires sans s'attaquer à ce conflit politique plus large, il risque de renforcer involontairement le discours de Téhéran plutôt que de l'affaiblir. Chaque nouveau déploiement peut être présenté comme la preuve que les États-Unis doivent investir des ressources toujours plus importantes simplement pour préserver un statu quo qui s'affaiblit à chaque crise.

C'est précisément ainsi que commence la sur-extension stratégique, non pas par une défaite catastrophique, mais par la normalisation progressive d'une crise permanente.

Pour les monarchies du Golfe, les implications sont tout aussi profondes. Elles sont désormais confrontées à un avenir dans lequel la sécurité ne peut plus être simplement comprise comme un choix entre l'Iran et les États-Unis. De plus en plus, elles doivent naviguer dans un paysage bien plus complexe impliquant la Chine, l' Inde, la  Turquie, l' Europe et un réseau diplomatique régional en constante évolution.

La diversification stratégique, autrefois considérée comme une option, devient rapidement une nécessité.

Pour la dite communauté internationale au sens large, les enjeux s'étendent bien au-delà de l'Asie de l'Ouest. Près d'un tiers du commerce mondial de pétrole par voie maritime et une part substantielle des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié dépendent du fonctionnement ininterrompu des voies maritimes du Golfe.

Une architecture de sécurité régionale fondée sur une incertitude persistante aura des répercussions sur les chaînes d'approvisionnement, l'inflation, les marchés financiers, les transitions énergétiques et les alignements géopolitiques bien au-delà du Golfe lui-même.

C'est pourquoi le monde devrait s'abstenir d'interpréter la confrontation actuelle comme un nouvel épisode familier de la longue histoire d'hostilité entre les États-Unis et l'Iran.

Il se pourrait qu'un phénomène aux implications plus importantes soit en train de se dessiner. L'Iran tente de redéfinir les règles mêmes de la concurrence stratégique en Asie de l'Ouest, non pas en remplaçant la puissance américaine par la sienne, mais en rendant le maintien de la primauté américaine de plus en plus coûteux.

Il n'est pas certain que Téhéran finisse par réussir. Mais si les décideurs politiques continuent à confondre ce jeu à long terme avec une série d'épisodes de représailles isolés, ils se retrouveront à réagir à des tactiques tout en négligeant la stratégie. Et l'histoire est impitoyable envers les grandes puissances qui ne parviennent pas à faire la distinction.

26 juillet 2026 -  Middle-East Monitor - Traduction :  Chronique de Palestine

* Le Dr Jannus TH Siahaan est un commentateur politique indonésien.

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