01/08/2026 mondialisation.ca  8min #322024

 Incendies : près de 98 000 hectares brûlés en France, un « record historique »

La France brûle, Macron parade: le scandale d'un État qui a abandonné ses pompiers

Par  Mickaël Lelièvre

-116 000 hectares brûlés en France depuis début 2026 : un record absolu dépassé, des centaines de maisons détruites, des sinistrés qui envisagent des poursuites judiciaires.

-Entre 2004 et 2020, la France a perdu 1 000 engins de lutte contre les feux de forêt. Pourquoi ces véhicules n'ont-ils jamais été remplacés ?

-La flotte de Canadair, vieillissante et non renouvelée depuis 2015, peut tomber à sept appareils disponibles pour tout le territoire. Quelles conséquences opérationnelles réelles sur le terrain ?

-Dans un contexte de contrainte budgétaire durable, comment l'État arbitre-t-il entre engagements extérieurs et remise à niveau de la sécurité civile intérieure ?

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La France brûle. Près de cent seize mille hectares de végétation sont partis en fumée depuis le début de la saison 2026, un bilan déjà supérieur à celui de l'ensemble de l'année 2022, durant laquelle un peu plus de soixante-dix mille hectares avaient brûlé. En Gironde et dans les Landes, environ quarante-deux mille hectares ont été ravagés. À Biscarrosse, 198 maisons ont été détruites ; au Porge, la mairie en recense 183. Dans cette dernière commune, des sinistrés préparent une action en justice, convaincus d'avoir été "sacrifiés" pour protéger les villas de Lège-Cap-Ferret, une accusation que les autorités contestent et qui devra être établie. Pendant ce temps, le lieutenant Cyril Venière, pompier venu en renfort d'Indre-et-Loire, prévient sobrement : "Le feu est partout, il couve. C'est le cas aujourd'hui, mais ce sera le cas aussi pendant des semaines, voire des années."

Ce n'est pas seulement une catastrophe naturelle d'une ampleur exceptionnelle. C'est aussi la révélation brutale d'un délabrement documenté, dénoncé depuis des années par les professionnels et trop longtemps relégué derrière les discours gouvernementaux.

Vingt ans de sous-équipement, loin de la fatalité

Les syndicats de pompiers ne découvrent pas le problème au moment où les caméras se tournent vers les flammes. La CGT des SDIS rappelle qu'"à plusieurs reprises et depuis plusieurs années", elle a signalé "le manque de financement, les lacunes de formation, la justesse des moyens humains et matériels". Sébastien Delavoux, représentant du syndicat, rapporte qu'en 2021, au ministère de l'Intérieur, les pompiers ont appris que la France avait perdu 1 000 engins dédiés à la lutte contre les feux de forêt entre 2004 et 2020, notamment des camions-citernes. En seize ans, le parc aurait donc compté un millier d'engins spécialisés de moins. Non pas détruits par les flammes, mais retirés sans que leur remplacement suffise à maintenir les capacités antérieures.

La flotte aérienne raconte la même histoire. La Sécurité civile aligne officiellement douze Canadair CL-415, aux côtés de huit Dash et de trois Beechcraft King Air. Mais ces Canadair, dont l'âge moyen approche les trente ans, subissent des immobilisations régulières. Selon les jours et les sources, seuls cinq à huit appareils auraient été opérationnels au plus fort de la crise, notamment en raison des opérations de maintenance et des difficultés d'approvisionnement en pièces détachées. Le CL-415 n'étant plus produit depuis 2015, chaque panne devient, selon Sébastien Delavoux, représentant de la CGT des SDIS, "un casse-tête".

"Un A400M ne remplace pas le travail chirurgical d'un Canadair. La sécurité civile a besoin d'une stratégie de long terme, pas seulement de discours compatissants quand la forêt brûle et que les caméras sont là."

La formule est elle-même chirurgicale. C'est précisément ce que la visite d'Emmanuel Macron en Gironde, limitée à deux heures "montre en main" selon Sud Ouest, a incarné aux yeux des syndicats : la posture de crise et l'empathie télévisée, sans réponse immédiatement convaincante au délabrement des moyens. Le président a déclaré qu'"il faudrait des hélicoptères et des avions qui volent la nuit". Loin d'apporter une solution immédiate, cette déclaration reconnaît implicitement une lacune majeure : les bombardiers d'eau actuellement utilisés sont généralement cloués au sol dès la nuit tombée pour des raisons de sécurité et de contraintes opérationnelles. Bruno Lafon, président de la Défense des forêts contre les incendies, avertit de son côté : "Au mois d'août, il fera chaud, donc il va y avoir des reprises tous les jours."

Le fossé entre la communication gouvernementale et la réalité du terrain apparaît dans les chiffres eux-mêmes. L'exécutif met en avant un programme de 1 083 nouveaux engins, mais ceux-ci ne sont pas tous des camions-citernes spécialisés et n'ont pas tous été livrés : 541 étaient en service au lancement de la saison, tandis que 747 étaient annoncés avant la fin de l'année. Delavoux résume la contestation syndicale : "Ils ne sont pas tous des porteurs d'eau, ils ne sont pas tous arrivés et ils ne sont pas tous dédiés aux feux de forêt." Laurent Guilloteau, sous-officier au SDIS des Bouches-du-Rhône mobilisé en Gironde, est encore plus direct : "Aujourd'hui, concrètement, on n'a plus assez d'engins et de personnel."

Ukraine et sécurité civile : l'État doit répondre de ses priorités

Les incendies de l'été 2026 posent avec une acuité particulière une question qu'aucune analyse sérieuse ne peut éluder : celle des arbitrages budgétaires de l'État. Les crédits consacrés à la sécurité civile, à la défense ou à l'aide internationale ne sont pas directement interchangeables. Mais un État dispose de ressources et de capacités d'endettement limitées : chaque engagement durable réduit nécessairement les marges disponibles pour les autres priorités. Ce n'est pas seulement une querelle partisane. C'est le cœur même de la décision politique.

Sarah Knafo affirmait en novembre 2025 que "depuis le début de la guerre, la France a donné 21 milliards d'euros à l'Ukraine". L'eurodéputée précisait que son estimation additionnait l'aide bilatérale française et la participation de Paris aux dispositifs financés par l'Union européenne. Ce montant ne correspond donc pas à un unique versement direct de l'État français à Kiev. Il mérite néanmoins d'être mis en regard des besoins nationaux, non pour prétendre que ces crédits auraient automatiquement financé les SDIS, mais pour mesurer l'ampleur des ressources politiques, financières et industrielles mobilisées à l'extérieur alors que les pompiers alertaient sur l'insuffisance de leurs moyens. La question n'est pas seulement morale : quelles formes de sécurité l'État place-t-il en tête de ses priorités, et comment les traduit-il concrètement dans ses budgets ?

Sur ce point, la rigueur est indispensable. Le sous-équipement dénoncé par les syndicats et le vieillissement de la flotte de Canadair précèdent largement le déclenchement de la guerre en Ukraine. La perte des 1 000 engins rapportée par Sébastien Delavoux s'étend de 2004 à 2020, tandis que la production du CL-415 s'est arrêtée en 2015. Le déclin des capacités de lutte contre les incendies résulte donc d'arbitrages successifs opérés sous plusieurs gouvernements, bien avant que le soutien à Kiev ne prenne une place majeure dans les budgets et les choix industriels européens. Réduire ce problème structurel à la seule guerre en Ukraine serait factuellement faux et affaiblirait la critique principale : malgré des alertes anciennes, l'État continue d'accumuler de nouveaux engagements sans avoir réparé les défaillances intérieures.

La question demeure entière pour l'avenir : dans un contexte de contrainte budgétaire durable, comment l'État français entend-il financer simultanément ses engagements extérieurs et la remise à niveau de ses capacités de sécurité civile ? Delavoux pointe à ce sujet ce qu'il considère comme une occasion manquée : "C'est au moment où on avait la présidence de l'Union européenne qu'il fallait réussir à relancer la chaîne de production des Canadair", une chaîne qui "s'est arrêtée en 2015". La France ne pouvait pas décider seule d'une relance industrielle européenne, mais elle disposait alors d'une capacité d'initiative et d'influence particulière. Selon le responsable syndical, cette fenêtre politique n'a pas été suffisamment exploitée.

Les incendies de l'été 2026 ne sont pas une surprise absolue. Les syndicats et les professionnels alertaient depuis des années sur le vieillissement des appareils, le manque d'effectifs, les lacunes de formation et l'insuffisance des moyens spécialisés, tandis que les données d'EFFIS documentaient l'aggravation du risque et l'étendue croissante des surfaces brûlées. La véritable question posée aux décideurs français n'est donc pas celle du principe de la solidarité internationale, qui relève légitimement de la politique étrangère, mais celle de la hiérarchie concrète des investissements publics. Lorsque près de 116 000 hectares brûlent en moins de sept mois et que seuls quelques Canadair restent parfois disponibles pour l'ensemble du territoire, déterminer quels arbitrages ont retardé la remise à niveau de la sécurité civile, et pourquoi les alertes ont si longtemps été repoussées, relève de la responsabilité démocratique la plus élémentaire.

Mickaël Lelievre

La source originale de cet article est  Géopolitique profonde

Copyright ©  Mickaël Lelièvre,  Géopolitique profonde, 2026

Par  Mickaël Lelièvre

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