02/08/2026 journal-neo.su  9min #322052

Quand Washington fait de l'eau une arme de guerre, effaçant la frontière entre stratégie militaire et crime de guerre

 Mohamed Lamine KABA,

En Iran, Washington ne détruit plus des arsenaux militaires. Il assèche des villages pour affamer et assoiffer afin de provoquer une révolution de couleur de type Maïdan.

Au sud de l'Iran, l'eau elle-même est devenue une cible. Samedi 18 juillet, environ dix mille habitants de près de deux douzaines de villages de la province de Hormozgan se sont retrouvés sans eau potable, en pleine alerte à la chaleur extrême, après qu'une frappe américaine ait détruit l'usine de dessalement du village de Bonji. Cet épisode, documenté par Julia Conley pour  Common Dreams, s'inscrit dans une escalade qui piétine ouvertement le protocole d'entente conclu en juin dernier pour mettre fin aux hostilités. Face donc à la répétition des violations américaines, Téhéran a annoncé la suspension de tous ses engagements dans cet accord, désormais qualifié de lettre morte.

Le bilan matériel est vertigineux : neuf ponts, deux aéroports, un carrefour ferroviaire, un tunnel routier et plus d'une  centaine de tours de télécommunications réduits au silence en quelques jours seulement. Le bilan humain n'est pas moins, avec des dizaines de morts et plusieurs centaines de blessés parmi les civils, dont des femmes et des enfants. Un porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères y voit l'effondrement, sous les décombres, de l'autorité morale américaine et de l'architecture même du droit international. Un ancien haut responsable de Human Rights Watch va plus loin : cibler une infrastructure d'eau potable civile constituerait un crime de guerre pur et simple.

L'onde de choc dépasse les frontières iraniennes : ripostes contre des bases américaines en Jordanie, frappes contre des installations au Koweït, à Bahreïn, en Syrie (jusque-là épargnée), saisine des Nations Unies par Téhéran. Une chercheuse de Cambridge y lit une démonstration de force calculée, un message adressé à tous les pays hébergeant des troupes américaines dans la région.

Reste une question, au cœur de cet article : quand l'eau potable devient un objectif militaire, où passe encore la frontière entre stratégie et crime de guerre ?

L'eau, arme d'une Amérique vaincue

Depuis juin, les avions américains ne visent plus seulement Natanz ou Fordow. Ils visent les barrages, les réservoirs, les usines de dessalement, les infrastructures électriques. Après l'incident de l'hélicoptère abattu au-dessus du détroit d'Ormuz, Trump a promis des "frappes proportionnelles". Les proportions, en réalité, ont changé de nature : d'une guerre contre des centrifugeuses, on est passé à une guerre contre la soif.

Un aveu d'échec

Ni Fordow, ni Natanz, ni Ispahan n'ont livré la victoire promise. La capacité militaire iranienne a survécu aux bunker busters. Alors Washington a changé de cible. Réservoirs d'eau potable dans le Sud de l'Iran coupés pour des dizaines de milliers d'habitants. Ponts détruits à Bandar Khamir. Site gazier de South Pars frappé, coordonné par les Américains puis désavoué du bout des lèvres par un président pris en flagrant délit d'improvisation stratégique. Un pays qui frappe l'eau plutôt que les missiles ne gagne pas la guerre. Il change de guerre, parce qu'il perd la première.

Sur place, le bilan s'alourdit à mesure que les frappes se multiplient. Ahmad Moradi, représentant de la province d'Hormozgan, a  fait état d'"environ sept à huit personnes" tuées dans les récentes frappes visant les ponts et quartiers résidentiels de la province. À l'ONU, Amir-Saeid Iravani, représentant permanent de l'Iran, a  dénoncé dans une lettre adressée au Secrétaire général des attaques ayant "ciblé et causé d'importants dégâts aux ports, réseaux de  transport, installations de communication, centres logistiques, installations radar, systèmes de défense côtière et autres infrastructures indispensables à la population civile et au fonctionnement de l'économie nationale",  avertissant que "la poursuite de ces attaques armées illégales constitue une grave menace pour la paix et la sécurité internationales, la liberté de navigation, la stabilité régionale et la sécurité du golfe Persique et du détroit d'Ormuz".

L'onde de choc diplomatique a suivi presque immédiatement. Kazem Gharibabadi, vice-ministre iranien des Affaires étrangères, a  annoncé que "les États-Unis ont violé et suspendu tous leurs engagements dans le cadre du protocole d'entente d'Islamabad", ajoutant : "Nous avons également suspendu tous nos engagements en conséquence ; nous ne mettons plus en œuvre ces engagements".  Téhéran, a-t-il précisé, se dit désormais "occupé à défendre le pays".

Une doctrine vieille de 80 ans

Cette bascule n'est pas un accident de parcours. Elle est la continuité d'une doctrine forgée depuis 1945 : maintenir le reste du monde sous perfusion de peur. Bretton Woods a fait du dollar une arme. Le containment a fait de chaque allié un otage stratégique. Les bases militaires americaine disséminées sur cinq continents ont fait de la dépendance une religion d'État. L'escalade perpétuelle, la menace mutuelle savamment entretenue, l'ennemi toujours désigné juste avant qu'il ne devienne inutile : c'est la grammaire même de la politique étrangère américaine depuis Hiroshima. L'Iran d'aujourd'hui n'est qu'un chapitre de plus dans ce roman de la coercition permanente.

Ce que Washington cache

Le récit officiel parle de "légitime défense" et de "riposte proportionnée". La réalité parle d'un pays qui, faute de pouvoir vaincre militairement, choisit d'affamer et d'assoiffer. Téhéran traverse sa cinquième année consécutive de sécheresse. En novembre 2025, le barrage Amir Kabir ne retenait plus que huit pour cent de sa capacité ; dix-neuf barrages majeurs étaient à sec. Frapper l'eau dans ces conditions n'est pas une tactique militaire. C'est un pari sur l'effondrement civil, habillé du vocabulaire aseptisé de la dissuasion.

Pourtant, le droit international humanitaire est limpide : les installations d'eau potable sont des biens civils, jamais des cibles légitimes selon les règles de Berlin sur les ressources en eau. Isa Bozorgzadeh, porte-parole de l'industrie hydraulique iranienne, a qualifié ces frappes de "crime de guerre". Kaveh Madani, lauréat du prix de l'eau de Stockholm 2026, parle d'une "normalisation" du ciblage des infrastructures vitales. Kenneth Roth, ancien directeur exécutif de Human Rights Watch, a  jugé pour sa part que l'installation visée "n'était pas une cible militaire légitime",  martelant : "C'est un crime de guerre de le cibler".

Dès lors, l'accusation iranienne visant une usine de dessalement à Qeshm, elle, reste contestée. Washington et Tel-Aviv l'ont niée, mais la preuve indépendante, elle, manque encore. Mais le doute lui-même sert la stratégie : semer l'incertitude pendant que les faits confirmés, eux, s'accumulent. La désinformation consiste précisément à noyer l'incontestable sous le contestable, à évoquer des "dommages collatéraux" là où l'intention devient chaque semaine plus difficile à dissimuler. Donald Trump, par ses gesticulations, s'inscrit bien dans le  théorème de Charles Pasqua qui consiste à créer "l'affaire dans l'affaire" pour brouiller l'affaire principale.

Une prédiction qui s'écrit déjà?

Roxane Farmanfarmaian, professeure de politique du Moyen-Orient à l'université de Cambridge,  observe que les belligérants "utilisent le Koweït, en particulier, comme exemple de ce qu'elles peuvent faire en riposte". Selon elle, "les États-Unis frappent clairement le Sud en Iran et frappent les aéroports, les usines de dessalement et les ponts, et donc les mêmes types de choses sont frappés actuellement au Koweït pour montrer quel effet l'Iran peut réellement avoir sur les pays qui hébergent des bases américaines".

Esmaeil Baqaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a  résumé cette bascule morale en des termes cinglants : "Pour un État qui s'est autrefois présenté comme le champion mondial de l'ordre, du libéralisme et de la guerre contre le terrorisme, afficher fièrement des images de ponts détruits et d'infrastructures civiles est devenu sa seule ''victoire'' restante". Il ajoute : "Pourtant, avec l'effondrement de chaque pont, chaque tour et chaque installation civile, ce n'est pas seulement l'acier et le béton qui sont réduits en décombres. C'est la position morale de l'Amérique - ainsi que toute l'architecture du  droit international et les revendications civilisationnelles de l'Occident - qui s'effondre sous les yeux du monde".

De toute évidence, une Amérique qui frappe l'eau signe, avant toute chose, sa propre défaite morale avant sa défaite stratégique. Chaque village asséché nourrit un ressentiment que nulle frappe chirurgicale n'effacera. Le Golfe entier vacille déjà et se  détourne progressivement de l'Amérique : le Koweït a vu sa propre usine de dessalement endommagée par les représailles iraniennes, Bahreïn accuse Téhéran en retour. L'escalade nourrit l'escalade, exactement selon la logique héritée de 1945. Mais cette fois, l'arme se retourne. En voulant à vain humilier l'Iran sans le vaincre, en ciblant les civils faute de pouvoir viser les combattants, Washington n'exporte plus la puissance. Il exporte la preuve vivante de son propre déclin.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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