02/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  7min #322093

John Dee, Mackinder et l'imaginaire géopolitique

Markku Siira

Source:  markkusiira.substack.com

L'histoire est pleine de continuités intellectuelles surprenantes qui s'étendent sur des siècles et relient les penseurs, leurs ambitions et leurs utopies de domination mondiale à travers différentes époques. Il s'agit aussi d'imaginaire géopolitique - de la manière dont le pouvoir a été imaginé, cartographié et légitimé.

La politique, la géographie et une pensée plus ésotérique s'entrelacent de façon particulièrement nette dans l'histoire britannique. Au musée d'histoire des sciences d'Oxford, on conserve une copie en marbre de la tablette de John Dee, sur laquelle est gravé l'alphabet énochien qu'il a créé - vestige concret d'une époque où les sciences occultes et la politique du pouvoir allaient de pair.

Mathématicien, astrologue, occultiste et conseiller de la reine Élisabeth Ière, Dee n'était pas seulement le sage de la cour, mais un réaliste magique qui comprenait que de grands objectifs nécessitaient un grand pouvoir. Il visait à atteindre des "vérités pures", une compréhension transcendante des formes divines - et le pouvoir sur le destin de l'humanité que pouvait conférer ce savoir occulte. Sa bibliothèque était la plus vaste d'Angleterre et il évoluait aisément dans les cercles intellectuels et politiques européens.

L'ouvrage le plus connu de Dee, la Monas Hieroglyphica (La Monade hiéroglyphique), publiée en 1564, est à la fois un livre ésotérique et un symbole - une tentative de condenser les principes fondamentaux de l'univers en une seule image. Avec cette clé symbolique, Dee construisit sa propre métaphysique politique, dont le cœur était l'unification des peuples et des cultures sous la couronne britannique. On attribue à Dee l'invention du concept "d'Empire britannique", et il croyait que la concentration du pouvoir apporterait ordre et paix à l'ensemble du monde connu.

L'héritage de Dee s'est perpétué dans la pensée géopolitique anglo-saxonne. Il fut le premier à esquisser pour la Grande-Bretagne une stratégie globale centrée sur le contrôle du pôle Nord. Qui contrôle le pôle contrôle le monde - non seulement physiquement, mais aussi métaphysiquement, comme partie d'un plus grand système symbolique. Dee associait des légendes arthuriennes médiévales et les mythes du mont Meru, de l'Arctogaïa et d'Ultima Thulé aux objectifs politiques de son époque.

La vision de Dee s'est incarnée de la façon la plus concrète dans un plaidoyer de forme juridique qu'il adressa à la reine Élisabeth en 1578, intitulé Brytanici Imperii Limites. Il y affirmait qu'Élisabeth disposait d'un "droit royal" (title royall) sur toutes les côtes de l'Amérique du Nord et les îles du nord jusqu'aux frontières russes - sur la base des conquêtes du roi Arthur, dont Dee croyait qu'elles s'étendaient jusqu'au Groenland et même jusqu'au pôle Nord. Pour Dee, le récit mythique d'Arthur était la clé de la légitimation de la puissance mondiale britannique.

Le plan ne fut cependant pas réalisé. Sir Francis Drake (portrait) proposa à la reine une option plus séduisante, passant par les routes maritimes méridionales et les eaux orientales. Ainsi naquirent les compagnies des Indes orientales et occidentales, qui étendirent le pouvoir britannique par le commerce et par les armes. La Grande-Bretagne se détourna du nord vers le sud, tandis que la Russie saisit l'opportunité d'entamer sa propre expansion à travers la Sibérie, atteignant l'Alaska au XVIIIe siècle.

C'est ainsi qu'est née la longue confrontation anglo-russe, le "Grand Jeu" géopolitique, qui n'a jamais vraiment pris fin. Même si, après la Seconde Guerre mondiale, le leadership du monde anglo-saxon passe aux États-Unis, l'héritage culturel et juridique britannique - notamment la tradition de la common law - conserve son influence dans les anciennes possessions de l'Empire. Comme les Romains le savaient déjà, un pouvoir durable ne peut reposer uniquement sur les armes, mais sur des lois et des coutumes ancrées dans la vie quotidienne.

C'est à ce moment qu'apparaît Halford John Mackinder (photo), d'origine écossaise, souvent considéré comme le père de la géopolitique occidentale. Défenseur passionné de l'Empire, il craignait que la Grande-Bretagne ne soit éclipsée par l'Allemagne et la Russie. Sa théorie du "Heartland" stratégique de l'Eurasie inspira des générations de stratèges militaires, jusqu'aux opérations américaines en Afghanistan et en Irak.

La pensée de Mackinder a été qualifiée d'"impérialisme libéral" - une vision qui justifiait l'Empire à la fois par l'intérêt national et par la diffusion de la civilisation et de l'ordre. Il tenta activement d'entrer en politique, mais ses campagnes électorales comme candidat unioniste furent difficiles et son message n'eut guère d'écho auprès des électeurs. Il ne fut élu au Parlement qu'en 1910, à Glasgow, mais resta marginal et cultiva une évidente amertume envers la démocratie et le parlementarisme.

Cette déception forgea sa conviction que l'ordre du monde était trop important pour être laissé à la politique partisane ou à l'opinion publique. Selon Mackinder, les réalités géographiques exigeaient un système dirigé par des experts et stratégiquement construit, capable de résister à la myopie des démocraties comme aux déséquilibres provoqués par les alliances des puissances continentales.

Chez ces deux penseurs se retrouve la même configuration fondamentale: la croyance en des centres géographiques ou métaphysiques dont la maîtrise conférerait la suprématie. Pour Dee, c'était le pôle Nord; pour Mackinder, le "Heartland" eurasien. Aucun des deux ne se contentait de la théorie: tous deux voulaient influencer la politique concrète et furent déçus par les réalités humaines - les plans de Dee échouèrent sur les intrigues de la cour, la carrière de Mackinder sur des défaites électorales.

Pourtant, leur héritage survit dans la politique mondiale, les institutions et les récits des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés. Cela ne rend pas leurs théories justes ou moralement défendables, mais montre qu'elles font partie d'un héritage profond qui a souvent façonné le monde de façon invisible.

Des critiques contemporains, comme les Russes Mikhaïl Deliaguine et Andreï Foursov (photo), ont vu dans la théorie de Mackinder une manœuvre de diversion britannique. Selon Deliaguine, cette théorie a poussé des États concurrents comme l'Allemagne à se concentrer sur l'intérieur de l'Eurasie, tandis que la Grande-Bretagne consolidait sa puissance maritime et ses marchés financiers. Foursov, quant à lui, souligne que Mackinder plaça la Russie à tort sur le même plan que les autres puissances continentales européennes, ignorant son immense taille, sa population et ses ressources naturelles. La même erreur s'est répétée des guerres napoléoniennes à l'attaque hitlérienne, jusqu'au conflit ukrainien actuel.

La révolution numérique remet fondamentalement en cause les anciens modèles géopolitiques. Au lieu de territoires physiques, le pouvoir s'exerce aujourd'hui à travers les flux de données, les algorithmes et les plateformes médiatiques; les géants de la technologie n'ont pas besoin de soldats pour contrôler la vie, mais d'analyse de données. Pourtant, la géopolitique plus traditionnelle continue d'exister en parallèle: l'initiative chinoise dite des "Nouvelles routes de la soie" construit des routes terrestres à travers l'Eurasie, et la technologie des drones révolutionne le renseignement et les frappes de précision dans la guerre conventionnelle.

Au final, du rêve impérial de Dee et du "Heartland" de Mackinder, nous sommes passés à un monde où les anciennes catégories géographiques ne suffisent plus: la localisation physique perd de son importance et le pouvoir repose de plus en plus sur des réseaux invisibles. Il reste à voir quelles puissances s'imposeront au centre du nouvel ordre digitalisé et qui construira le prochain empire.

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