La traversée massive et soudaine vers l'enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, soulève des questions que l'Europe ne peut plus se permettre de réduire à "une crise migratoire de plus". Le timing, le comportement du Maroc et l'alignement stratégique croissant entre Rabat, Washington et Tel Aviv laissent entrevoir autre chose : l'instrumentalisation de la migration comme levier géopolitique pour faire pression sur l'Espagne - et, par extension, sur l'Union européenne elle-même. Le résultat : une crise politique au cœur de l'UE.
Ce qui s'est passé à Ceuta - et pourquoi les chiffres comptent
Ce qui s'est passé à Ceuta, et dans une moindre mesure à Melilla, n'a rien eu d'une vague migratoire classique. On a assisté à une mobilisation extraordinaire, presque instantanée, facilitée par les réseaux sociaux, des algorithmes... et quelques "mains invisibles", ou du moins pas si invisibles.
En moins de 24 heures, des dizaines de milliers de personnes ont pénétré dans l'enclave espagnole : les autorités parlent de 50 000, la presse internationale de 60 000. Pour une ville de 87 000 habitants, le choc est considérable. L'État espagnol a dû déployer l'armée et des blindés, tant les forces de sécurité locales étaient dépassées.
Mais les chiffres les plus révélateurs sont venus après coup : en un jour à peine, plus de 48 000 personnes étaient déjà reparties vers le Maroc. Beaucoup de migrants eux-mêmes expliquaient avoir découvert qu'il n'y avait rien pour eux à Ceuta : pas de logement, pas de travail, aucune perspective réelle de rejoindre l'Espagne continentale.
C'est là toute la singularité de l'épisode. Un mouvement migratoire spontané se développe normalement sur la durée, sous l'effet de la misère, des conflits ou de filières établies. Ici, des milliers de personnes ont convergé quasi simultanément, après la diffusion sur les réseaux sociaux de la rumeur d'une frontière ouverte.
Plusieurs migrants ont confié à des journalistes que la police marocaine les avait encouragés à franchir la frontière, certains affirmant avoir entendu "entrez en Espagne" de la bouche d'agents. D'autres témoignages font état d'un relâchement soudain du contrôle, avant que les forces marocaines ne reprennent la main. Rabat dément toute complicité, et Madrid n'a pas formellement accusé le Maroc d'avoir orchestré le passage.
Mais la question centrale demeure : comment une frontière aussi surveillée peut-elle, soudain, ne plus fonctionner ?
De la crise migratoire à l'arme géopolitique
Le timing est impossible à ignorer.
Depuis deux ans, le gouvernement de Pedro Sánchez s'est imposé comme l'un des plus critiques d'Europe vis-à-vis d'Israël et de sa politique à Gaza. L'Espagne a reconnu la Palestine, rappelé son ambassadeur en Israël, pris des mesures contre la colonisation et avancé vers un embargo permanent sur les armes. Madrid a aussi refusé de faciliter certaines opérations militaires américaines liées à Israël, et plus récemment à la confrontation avec l'Iran, allant jusqu'à interdire l'accès à des installations espagnoles.
La tension avec Washington s'est également accentuée. Les responsables américains et Donald Trump ont critiqué Madrid sur les dépenses de défense, la politique étrangère et l'engagement au sein de l'OTAN. Parallèlement, Washington a commencé à remettre en cause la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla. En avril, le député républicain Mario Díaz-Balart, proche du secrétaire d'État Marco Rubio, a affirmé publiquement que les deux enclaves faisaient géographiquement partie du Maroc. Quelques jours plus tard, un rapport de la House Appropriations Committee indiquait que Ceuta et Melilla étaient "en territoire marocain" sous administration espagnole, invitant Rubio à négocier leur avenir.
Côté israélien, la réaction est tout aussi explicite. Des officiels ont averti que les pays menant, selon Benyamin Nétanyahou, une "guerre diplomatique" contre Israël en paieraient le prix. L'ambassadeur israélien à l'ONU a profité de la crise de Ceuta pour contester l'autorité morale de l'Espagne. Déjà, le 25 mai 2019, Yair Netanyahou, fils de Benjamin, tweetait : "Chers Arabes et musulmans, vous voulez libérer des terres arabes occupées ? Voici un bon début !", avec à l'appui une carte sur laquelle Ceuta et Melilla étaient mises en avant.
Rien ne prouve que Washington ou Tel Aviv aient "ordonné" une opération migratoire contre l'Espagne, mais la géopolitique ne fonctionne pas toujours avec des instructions écrites. L'influence passe aussi par des incitations, des signaux diplomatiques, la manipulation des algorithmes, le financement d'ONG, la création d'un climat permissif. Parfois, tous les moyens sont bons.
C'est là que le Maroc devient central.
Maroc, Accords d'Abraham et vieux contentieux colonial
Le rôle du Maroc ne peut être dissocié ni de sa nouvelle relation avec Israël et les États-Unis, ni de la rivalité triangulaire Rabat-Madrid-Alger. Les liens entre l'Espagne et le Maroc oscillent entre coopération stratégique et confrontation diplomatique, avec la question du Sahara occidental en toile de fond. Dans le même temps, l'Algérie - principal rival régional du Maroc, notamment sur le Sahara et la direction du Maghreb - est devenu un partenaire énergétique et stratégique clé pour Madrid. L'Algérie est le premier fournisseur de gaz naturel de l'Espagne en 2026, et les deux pays négocient une extension des livraisons, comme l'a montré la visite récente de Sánchez à Alger.
Pour Rabat, ce rapprochement Madrid-Alger risque de renforcer son principal rival régional, alors que le Maroc cherche à s'imposer comme le pivot économique et stratégique du Maghreb.
La réconciliation entre l'Espagne et l'Algérie a donc des conséquences bien au-delà de l'énergie: dans la logique géopolitique à somme nulle du Maghreb, tout rapprochement hispano-algérien pèse sur les calculs stratégiques de Rabat.
Impossible, aussi, de séparer le rôle du Maroc de sa nouvelle proximité avec Israël et les États-Unis, ni de ses relations parfois houleuses avec Madrid.
Depuis son adhésion aux Accords d'Abraham en 2020, Rabat est passé du rôle d'interlocuteur discret à celui de partenaire de défense et de sécurité de plus en plus formalisé d'Israël. La coopération sécuritaire et militaire s'est intensifiée : le mémorandum de défense signé en 2021 avec Israël a posé les bases d'une collaboration en matière de renseignement, de formation et d'industrie de défense, suivie par des ventes croissantes d'armes et de technologies de surveillance israéliennes. En parallèle, Washington a renforcé la position stratégique du Maroc en reconnaissant officiellement la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en décembre 2020.
C'est un nouveau triangle stratégique : Washington-Tel Aviv-Rabat.
Ceuta et Melilla sont au cœur de cette équation géopolitique. Le Maroc considère les deux enclaves comme des terres marocaines occupées, tandis que l'Espagne les considère comme intégralement espagnoles. Ceuta est sous administration espagnole depuis 1580, après avoir été portugaise: le contentieux plonge donc ses racines dans l'héritage colonial européen en Afrique du Nord.
La migration, dans ce contexte, devient bien plus qu'un enjeu humanitaire. Elle devient un outil de diplomatie coercitive.
La crise de Ceuta en 2021 en avait déjà donné un avant-goût: plus de 10 000 migrants avaient franchi la frontière après une brouille diplomatique liée à l'accueil du chef du Front Polisario par l'Espagne. Mais l'épisode actuel est d'une tout autre ampleur. Trump et Netanyahou ont clairement fait savoir que la défiance espagnole aurait un prix.
La vraie question n'est pas de savoir si le Maroc a intérêt à maintenir la question de Ceuta ouverte: la réponse est évidente. Mais l'alignement post-Accords d'Abraham a-t-il créé un environnement où la pression marocaine sur l'Espagne peut aussi servir, indirectement, les objectifs stratégiques américains et israéliens?
La honte européenne: quand une attaque contre l'Espagne devient une affaire européenne - mais que l'Espagne reste seule
Le plus troublant dans la crise de Ceuta, ce n'est peut-être pas ce qui s'est passé à la frontière marocaine, mais la réaction de l'Europe.
Au lieu de faire bloc derrière Madrid, plusieurs gouvernements européens ont pris leurs distances: l'Italie a suspendu la libre circulation Schengen avec l'Espagne et réclamé la suspension de l'Espagne de l'espace Schengen, tandis que le Danemark, la Suède et la Finlande ont soutenu des restrictions. La France a renforcé les contrôles et déployé la police et la gendarmerie à la frontière. Comme le dit l'ancien diplomate belge Raoul Delcorde à propos de la proposition italienne, on assiste à une "aberration juridique".
Pourtant, selon Frontex, sur les cinq dernières années, l'Italie a accueilli deux fois plus d'arrivées irrégulières que l'Espagne. La popularité de Meloni chute fortement - c'est peut-être aussi une des raisons de cette réaction absurde, car les migrants qui entrent en Espagne n'arrivent pas en Italie ; le solde migratoire de l'Italie est négatif depuis 2012, surtout chez les jeunes diplômés, tandis que l'Espagne a accueilli 300 000 Italiens.
Cet épisode met en lumière l'un des vieux paradoxes de l'UE.
L'Europe s'est dotée d'un marché unique, d'un espace de libre circulation et de mécanismes communs de gestion des frontières. Mais quand l'un des États membres subit une pression exceptionnelle à la frontière extérieure, certains gouvernements préfèrent la distance, le blâme ou l'opportunisme politique à la solidarité.
L'ironie est cruelle: une attaque contre la frontière extérieure espagnole est, au fond, une attaque contre la frontière extérieure de l'UE.
Si la migration peut être manipulée pour faire pression sur un État membre, et que les autres réagissent par l'isolement, le signal envoyé aux adversaires de l'UE est limpide: l'Europe peut être divisée à ses points faibles. Ceuta ne devrait pas devenir le laboratoire où l'Europe découvre que la migration peut être instrumentalisée non seulement contre un pays, mais contre le projet européen lui-même. L'épisode a révélé la vraie nature du projet européen lorsqu'il a été soumis à la pression.
L'Europe devrait se poser une question plus dérangeante: à qui profite la transformation de la migration en arme contre un gouvernement européen qui a défié Washington et Tel Aviv, alors que l'importance stratégique du Maroc pour les deux ne cesse de croître?
La réponse n'est pas encore prouvée. Mais ignorer la question serait une faute stratégique encore plus grave.
Face aux conséquences négatives du manque de solidarité, y compris du côté de la Commission européenne, 22 dirigeants de l'UE ont signé une lettre ce week-end, imputant la responsabilité à l'Espagne et réclamant une réunion sur la question de Ceuta. Paradoxalement, l'Italie - après avoir reconnu qu'il n'y avait aucun fondement juridique pour restreindre l'Espagne dans l'espace Schengen - a signé la lettre, tandis que les États les plus attachés à l'intégrité politique et institutionnelle de l'UE - France, Portugal, Irlande et Luxembourg - ne l'ont pas fait. Mais cette lettre ne peut être considérée comme un vrai message d'unité, car les signataires tiennent la Cour suprême espagnole pour responsable de ce qui s'est passé à Ceuta, et dans une moindre mesure à Melilla.
De son côté, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a écrit une lettre à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, déplorant le manque de "solidarité européenne" et dénonçant les "attaques, désinformation et préjugés" instrumentalisés à des fins politiques.
Enfin, imaginons un instant que cela se soit produit en Biélorussie. Les dirigeants européens auraient crié haut et fort: "migration instrumentalisée", "désinformation russe". Mais aujourd'hui, alors que l'Espagne adopte une position critique sur Gaza, la Cisjordanie et le soutien occidental à Israël, et qu'elle reste l'un des rares États membres à incarner vraiment les valeurs européennes, aucun dirigeant n'a osé mettre en cause le Maroc, les États-Unis ou Israël, préférant cibler uniquement l'Espagne. Un dangereux jeu de double standard, aggravé par la faiblesse du leadership européen.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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