Owen Jones
AFP
Jeudi et vendredi derniers, quelque 60 000 personnes ont traversé la frontière depuis le Maroc pour rejoindre l'enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord. La population y a ainsi pratiquement doublé. Beaucoup ont rejoint l'enclave à la nage. Au moins 72 personnes ont trouvé la mort au cours de cette tentative.
Depuis, pratiquement toutes ces personnes sont retournées au Maroc. Mais cet épisode a provoqué une crise majeure pour le gouvernement espagnol. D'autres pays européens se sont retournés contre Madrid, affirmant que sa politique migratoire était responsable de cette situation. Le gouvernement d'extrême droite italien a temporairement réintroduit les contrôles aux frontières pour les personnes en provenance d'Espagne.
Tant en Europe que dans le bloc occidental, l'extrême droite s'est frotté les mains. Cette histoire était l'occasion d'appuyer son discours sur la redoutée invasion de migrants en Europe. Elle serait en outre une conséquence inévitable de l'approche plus humaine adoptée par le gouvernement progressiste d'Espagne en matière d'immigration.
L'extrême droite tire parti de la criseLe parti espagnol d'extrême droite Vox a parlé d'"invasion", réclamé la fermeture complète de la frontière et associé les migrants aux violences sexuelles ainsi qu'aux agressions au couteau. Vox pourrait entrer au gouvernement l'an prochain dans une coalition avec le Parti populaire, situé à la droite dure.
Donald Trump a lui aussi estimé que ces passages "ressemblent à une invasion", avant d'utiliser les morts et le désespoir observés à Ceuta comme argument de campagne :
"La même chose nous arrivera, en pire, si les Républicains ne sont pas élus."
Le Département d'État américain est allé encore plus loin :
"Cet incident inacceptable découle directement des efforts délibérés du gouvernement espagnol pour autoriser et faciliter une immigration clandestine massive vers l'Europe.
"Nous envisageons des mesures destinées à protéger les Américains, aux États-Unis comme à l'étranger, contre cette menace, et nous sommes prêts à soutenir les alliés européens qui étudieraient des options comparables."
Le vice-président JD Vance a écrit :
"Dieu merci, @POTUS a été élu : notre frontière ne ressemble plus à cela.
"Ces images venues d'Espagne rappellent tristement les effets de l'immigration massive et des politiques mondialistes de l'extrême gauche, qui ont permis l'invasion de l'Occident."
Nigel Farage, chef du parti britannique d'extrême droite Reform UK, a affirmé : "C'est une bataille pour l'avenir de notre civilisation."
D'autres figures de Reform lui ont emboîté le pas. Suella Braverman a déclaré : "Ne vous y trompez pas, ces hommes se dirigent actuellement vers le Royaume-Uni."
C'était entièrement faux : presque tous les migrants avaient déjà été renvoyés au Maroc.
Avant d'examiner ce qui s'est réellement produit - et ce qui pourrait indiquer une possible implication d'Israël et des États-Unis -, il faut d'abord interroger l'idée selon laquelle l'Espagne serait responsable de cette crise à cause de sa politique migratoire.
L'Espagne n'est pas à l'origine de cette criseLe gouvernement de Pedro Sánchez a instauré un dispositif de régularisation permettant aux migrants sans papiers de solliciter un titre de séjour et un permis de travail d'un an, à condition d'avoir vécu sans interruption en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 1er janvier 2026.
L'objectif était simple : sortir les travailleurs migrants de l'économie informelle afin de les intégrer au marché du travail légal, où ils pourraient payer des impôts, faire valoir leurs droits fondamentaux et prendre pleinement part à la société espagnole.
À rebours de nombreux dirigeants européens, Sánchez assumait de dire la vérité à la population. Accueillir les migrants, avait-il déjà affirmé, constituait "une étape essentielle pour garantir la prospérité et la pérennité de notre État-providence".
Ce programme de régularisation ne concernait toutefois pas les personnes qui tentaient d'entrer à Ceuta : aucune d'entre elles ne remplissait les conditions requises.
Des responsables italiens, ainsi que d'autres dirigeants européens, ont prétendu que la politique espagnole provoquerait une nouvelle vague migratoire vers leurs pays. C'était faux : ces permis ne valaient que pour résider et travailler en Espagne, sans ouvrir de droit à l'emploi ailleurs en Europe.
De même, arriver à Ceuta ne permettait pas automatiquement de rejoindre l'Espagne continentale. Les personnes ayant franchi la frontière devaient encore surmonter de nombreux obstacles juridiques et matériels avant de pouvoir traverser le détroit de Gibraltar.
Les responsables qui soutenaient le contraire ne commettaient pas une simple erreur : ils exploitaient cyniquement la méconnaissance du public sur le fonctionnement du système, ainsi que l'hostilité envers les migrants que cette ignorance facilite.
Il est vrai que la Cour suprême espagnole, agissant indépendamment du gouvernement, avait jugé que les personnes arrivées par voie maritime ne pouvaient pas être soumises au régime exceptionnel de "renvoi immédiat" appliqué aux frontières terrestres.
Cela n'empêchait toutefois pas l'Espagne de renvoyer les migrants. En pratique, cette décision n'accordait à ceux qui entraient à Ceuta aucun droit de rester sur le territoire espagnol. Les services de renseignement espagnols estiment néanmoins que les passeurs ont exploité une interprétation déformée de ce jugement.
Le Maroc a laissé faireDes éléments très solides indiquent que l'État marocain a joué un rôle déterminant dans cette crise.
En mai 2021, 8 000 migrants marocains étaient entrés à Ceuta en deux jours. Le Maroc réagissait alors à l'accueil, par l'Espagne, du dirigeant d'un mouvement indépendantiste du Sahara occidental venu y recevoir des soins médicaux.
Le Sahara occidental, occupé par le Maroc, est traversé par un important mouvement indépendantiste. Comme l'a relevé le groupe de réflexion Chatham House :
"En quelques mois, l'Espagne avait renoncé à sa position traditionnelle sur le Sahara occidental - soutenir un référendum d'indépendance - pour appuyer le plan d'autonomie proposé par le Maroc. Rabat en a peut-être conclu que faire pression sur les enclaves espagnoles produisait des résultats."
Cette fois, le prétexte pourrait avoir été la visite de Sánchez en Algérie, rivale régionale du Maroc. Il cherchait à renouer avec Alger, qui avait rompu avec Madrid après le ralliement espagnol à la position marocaine sur le Sahara occidental. Sánchez a aussi évoqué une hausse des livraisons de gaz via un gazoduc reliant directement l'Algérie à l'Espagne, sans passer par le Maroc.
Mais ce prétexte paraît bien faible pour expliquer un déplacement de population aussi massif et dangereux. La rencontre avait été annoncée à l'avance et n'a pas modifié la ligne très favorable de l'Espagne envers le Maroc sur le Sahara occidental.
Un photographe de l'Associated Press présent sur place a rapporté que les gendarmes marocains n'étaient pas intervenus alors que des milliers de personnes passaient devant eux en direction de Ceuta.
El País a décrit une scène similaire : les forces auxiliaires marocaines encadraient la foule pendant que policiers et gendarmes montaient la garde. Cette absence d'intervention, que le journal a qualifiée de "manifeste", s'est prolongée de jeudi midi à vendredi matin.
Autrement dit, les autorités marocaines maintenaient l'ordre tout en laissant ouvert l'accès à Ceuta.
Ce n'est qu'après le passage de dizaines de milliers de personnes que les autorités ont employé gaz lacrymogènes, canons à eau et force physique. Ce point est essentiel : dès qu'elles ont décidé d'arrêter le mouvement, les forces marocaines ont montré qu'elles en avaient les moyens.
Plus accablant encore, El Español cite des sources de l'état-major de la Garde civile selon lesquelles les caméras de surveillance espagnoles ont repéré des membres des services de renseignement marocains parmi les personnes entrées à Ceuta.
Selon ces sources, ces agents présumés auraient supervisé le mouvement, observé le dispositif espagnol et surveillé la réaction des forces de sécurité. Les services de renseignement espagnols auraient confirmé l'identification faite par la Garde civile. Le journal ajoute que des infiltrations similaires avaient déjà été relevées lors de crises précédentes à Ceuta et Melilla.
Un autre rapport indique que les services espagnols s'inquiétaient de l'arrivée à la nage de près d'un millier de personnes en dix jours. Ils y voyaient une possible montée en pression orchestrée par l'État marocain.
Des sources du gouvernement espagnol ont déclaré à El País qu'une entrée d'une telle ampleur n'aurait pas pu se produire sans la passivité des forces de sécurité marocaines.
L'Espagne continue pourtant de présenter publiquement le Maroc comme un allié. De fait, Madrid a tout intérêt à éviter l'affrontement : elle dépend de Rabat pour le contrôle migratoire, la coopération antiterroriste et la gestion des enclaves de Ceuta et Melilla.
L'alliance du Maroc avec Israël et les États-UnisCe point est important : le Maroc entretient des liens étroits avec Israël et les États-Unis, notamment dans les domaines économique, militaire, du renseignement et de la sécurité.
Le Maroc compte parmi les pays arabes et africains les plus proches de Washington. Allié majeur non membre de l'OTAN, il achète massivement des armes américaines et accueille "African Lion", le plus grand exercice militaire annuel de l'AFRICOM. Ses services de sécurité coopèrent étroitement avec le renseignement et les forces de l'ordre étasunien. Un accord de libre-échange soutient par ailleurs des échanges de marchandises évalués à 7,4 milliards de dollars par an.
En 2020, le Maroc a normalisé ses relations diplomatiques avec Israël. Ce rapprochement a donné à Israël un accès stratégique et une influence accrue en Afrique du Nord, tandis que le Maroc obtenait des armes et des technologies de défense israéliennes, ainsi qu'une coopération renforcée en matière de renseignement et de cybersécurité.
En novembre 2021, Israël et le Maroc ont signé un protocole d'accord de défense officialisant leur coopération dans le renseignement, les exercices militaires, l'industrie de défense, les ventes d'armes israéliennes et les échanges entre appareils de sécurité.
En janvier, les deux pays ont également adopté un plan de travail militaire conjoint pour 2026.
Ces éléments ne démontrent pas une implication d'Israël ou des États-Unis dans la crise de Ceuta. Ils situent toutefois cette crise dans son contexte : celui d'un appareil sécuritaire marocain étroitement aligné avec ces deux États.
Le lien avec les États-UnisDonald Trump s'est vivement irrité de l'opposition espagnole à la guerre illégale contre l'Iran et au génocide commis par Israël à Gaza. Il a récemment réclamé la fin des échanges commerciaux avec l'Espagne, qu'il a qualifiée de pays "terrible".
En février, un chercheur senior de l'Hudson Institute, think tank néoconservateur, affirmait dans un témoignage écrit adressé à une sous-commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants :
"Le Maroc instrumentalise les migrants pour infléchir la politique espagnole, et il y est parvenu."
En mars, Michael Rubin, commentateur de droite favorable à la guerre et ancien responsable du Pentagone, a explicitement appelé le Maroc à organiser une mobilisation civile massive contre Ceuta et Melilla.
Il proposait que des Marocains se massent à la frontière, fassent avancer des bulldozers puis entrent sans armes dans les villes pour y hisser le drapeau marocain. Rubin est une figure influente des réseaux pro-israéliens et de sécurité nationale à Washington.
Dans les semaines suivantes, la commission des crédits de la Chambre des représentants a publié son rapport sur le financement 2027 du Département d'État. Deux points en ressortaient.
D'abord, il prévoyait au moins 20 millions de dollars pour les programmes marocains d'investissement en sécurité nationale, ainsi que 20 millions supplémentaires au titre du financement militaire étranger.
Ensuite, le rapport affirmait que "les villes de Ceuta et Melilla, administrées par l'Espagne, sont situées sur le territoire marocain", reconnaissait la revendication marocaine sur ces enclaves et soutenait les efforts du Département d'État pour encourager des négociations sur leur "statut futur".
La Chambre des représentants a adopté le texte le 15 juillet, par 217 voix contre 209, soit seulement quinze jours avant la traversée massive.
Deux jours avant cette traversée, l'Agence américaine pour le commerce et le développement a accepté de financer, à hauteur de 5,7 millions de dollars, une étude technique préliminaire pour un projet d'ammoniac au Sahara occidental contrôlé par le Maroc. C'était le premier financement public américain d'un projet privé dans cette région.
Lors de la signature, l'ambassadeur US a déclaré :
"L'Amérique est présente dans le Sahara marocain."
La reconnaissance par Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental cessait ainsi d'être seulement diplomatique : Washington y associait désormais des bénéfices tangibles.
Les États-Unis avaient reconnu pour la première fois les revendications marocaines sur le Sahara occidental en 2020, en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. L'administration Trump avait ensuite annoncé des initiatives visant à mobiliser 5 milliards de dollars d'investissements au Maroc et dans la région, ainsi qu'un programme d'armement.
Ce soutien atteint désormais au moins 40 millions de dollars pour les programmes marocains de sécurité et d'investissement.
Rien de tout cela ne prouve que les États-Unis aient organisé les traversées vers Ceuta. Mais l'enchaînement reste frappant : hostilité américaine accrue envers l'Espagne, appels explicites à une mobilisation marocaine contre les enclaves espagnoles, soutien du Congrès à la revendication territoriale marocaine, hausse de l'appui militaire et premier financement public américain d'un projet privé au Sahara occidental sous contrôle marocain.
Le lien israélienPlusieurs hauts responsables israéliens ont semblé accueillir cette crise avec satisfaction.
Danny Danon, ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies, a notamment affirmé :
"L'Espagne, toujours prête à faire la leçon à Israël, a décrété l'état d'urgence à Ceuta après la crise née de sa politique migratoire."
Or l'Espagne n'avait déclaré aucun état d'urgence.
Dans le même temps, le ministre israélien d'extrême droite Itamar Ben-Gvir appelait Sánchez à "ouvrir les portes de l'Espagne et accorder l'asile aux habitants de Gaza souhaitant émigrer".
L'aspect le plus notable reste toutefois la campagne en ligne qui a contribué à attirer des dizaines de milliers de personnes vers la frontière.
Sur les réseaux sociaux, des comptes anonymes ont diffusé un message simple : la frontière espagnole était ouverte et l'entrée sans papiers était possible.
Selon El País, cette campagne anonyme diffusait aussi des indications pratiques pour atteindre puis franchir la frontière. L'une des communautés qui encourageaient le départ a rassemblé plus de 20 000 abonnés avant d'être fermée. Ses organisateurs étaient difficiles à identifier, et des comptes automatisés ont peut-être amplifié ses messages.
El País ajoute que la plupart des comptes d'origine ont disparu, qu'une amplification automatisée a pu jouer un rôle et que le point de départ exact de la campagne reste inconnu.
Après le début de la crise, l'organisation espagnole de vérification Maldita a rapidement détecté des publications accompagnées des hashtags #FreeCeuta et #FreeMelilla, provenant de comptes israéliens ou pro-israéliens.
L'unité open source d'Al Jazeera a poursuivi l'enquête. Elle a identifié des dizaines de comptes, connus ou anonymes, liés à Israël ou favorables à ce pays, qui utilisaient des formulations très proches ainsi que les mêmes cartes, slogans et hashtags.
Les enquêteurs ont également montré que des images générées par IA avaient été utilisées pour amplifier les troubles à Ceuta. Ces publications présentaient la crise comme une punition infligée à l'Espagne pour son soutien à la Palestine. Hananya Naftali, ancien responsable des médias numériques lié à Benjamin Netanyahu, a participé à cette campagne.
La proximité du calendrier et des formulations a conduit les enquêteurs à y voir un signe sérieux de coordination centralisée.
Cela ne prouve pas qu'Israël ait créé les premiers comptes. Mais il serait difficile de prétendre qu'il ne dispose ni des moyens ni de l'expérience pour conduire ce type d'opération.
Israël n'en est pas à son coup d'essaiL'agence française chargée de lutter contre les ingérences numériques étrangères a accusé la société israélienne BlackCore d'avoir visé des élections dans plusieurs pays.
L'Écosse figurait parmi les pays ciblés : des centaines de comptes coordonnés ont inondé de messages John Swinney, le SNP et le gouvernement écossais après leurs critiques de l'offensive israélienne à Gaza. Avant de disparaître presque totalement de l'espace public après avoir été contactée par Reuters, BlackCore vantait ouvertement sa capacité à mener des opérations d'influence avancées pour des gouvernements et des campagnes politiques.
Il y a aussi Black Cube, fondée par d'anciens agents du renseignement israélien et surnommée le "Mossad privé". Elle a été accusée de recourir à de fausses identités, à de fausses offres d'emploi, à des caméras cachées et à des accusations de corruption fabriquées contre des journalistes, militants et responsables politiques pro-palestiniens, notamment lors d'une tentative présumée de déstabilisation du gouvernement slovène juste avant une élection.
Parmi les conseillers de Black Cube figure Giora Eiland, ancien chef du Conseil de sécurité nationale israélien. Il a publiquement défendu la privation de nourriture, d'eau et de carburant à Gaza, et s'est réjoui de la propagation d'épidémies comme moyen de favoriser la victoire israélienne.
En 2023, une enquête sous couverture a révélé une autre opération israélienne, "Team Jorge". Son fondateur a affirmé à des journalistes infiltrés que son groupe était intervenu secrètement dans des dizaines d'élections à travers le monde. Sa technologie permettait de créer et de gérer des identités numériques crédibles sur de nombreuses plateformes, avec des comptes financiers et commerciaux destinés à renforcer leur apparence d'authenticité.
Son logiciel pilotait des milliers de faux profils en ligne, certains dotés d'adresses électroniques, de cartes de crédit, de portefeuilles de cryptomonnaies et de biographies minutieusement construites.
Le gouvernement israélien a aussi financé une campagne secrète utilisant de faux comptes sur les réseaux sociaux pour viser des responsables américains avec des messages pro-israéliens. Le logiciel espion israélien Pegasus a été utilisé contre des responsables politiques et des dissidents dans plusieurs pays. Israël a en outre fortement augmenté son budget officiel de propagande.
Soyons clairs : rien de tout cela ne permet d'identifier l'origine de la campagne de Ceuta.
Mais les méthodes observées - comptes anonymes, consignes pratiques détaillées, amplification automatisée et disparition rapide du réseau initial - rappellent nettement celles déjà employées par des entreprises israéliennes ou des opérations soutenues par l'État.
La vraie question n'est donc pas de savoir si Israël possède les moyens de manipuler ainsi la politique étrangère : c'est indiscutable.
Elle est de savoir si ces moyens ont été utilisés dans ce cas précis.
Un plan pour aider le Maroc à "récupérer son nord"Un autre élément de contexte mérite l'attention.
En avril 2026, le site d'information israélien Ynet a publié un article intitulé : "Les Accords d'Abraham atteignent le détroit : comment Israël peut aider le Maroc à récupérer son nord."
Son auteur, analyste installé au Maroc, est affilié au Middle East Forum, une organisation américaine d'extrême droite qui a déjà soutenu Tommy Robinson, figure britannique de la même mouvance.
Le texte présentait les évolutions à Washington comme "l'architecture d'un repositionnement stratégique coordonné". Il soutenait qu'Israël était particulièrement bien placé pour aider le Maroc à exploiter la dégradation de ses relations avec l'Espagne, Washington et Jérusalem.
L'auteur attribuait trois rôles possibles à Israël :
envoyer des signaux diplomatiques clairs en faveur de la position marocaine ;
relayer et défendre cette position à Washington ;
multiplier les attaques contre l'Espagne, en l'accusant d'hypocrisie pour critiquer la politique territoriale israélienne tout en conservant Ceuta et Melilla.
Il concluait qu'un soutien israélien à la revendication marocaine ferait payer un prix politique à l'Espagne, tout en renforçant un partenaire situé à un point stratégique du détroit de Gibraltar.
Israël a aussi cherché à promouvoir l'extrême droite européenne et ses discours anti-migrants, notamment Vox, parti espagnol d'extrême droite farouchement pro-israélien et lié au Likoud de Netanyahou.
Dans une interview diffusée dans l'émission "Hang Out with Sean Hannity" sur Fox News, Netanyahou a cité une personne à qui l'on aurait posé la question suivante :
"Pourquoi étudiez-vous l'arabe ?"
La réponse :
"Parce que je veux pouvoir aller à Londres et à Paris."
Netanyahou a poursuivi :
"Si vous perdez le contrôle de vos frontières, vous perdez le contrôle de votre sort, de votre destin et de votre avenir."
Pour être clair, seuls 0,8 % des Londoniens utilisent l'arabe comme langue principale, tandis que les Arabes représentent environ 1,6 % de la population de la ville.
Il s'agissait là d'une campagne alarmiste de Netanyahou concernant une prétendue invasion arabe de l'Europe - le même discours étant utilisé pour exploiter la crise de Ceuta.
Les soupçons espagnolsDes responsables politiques espagnols ont eux aussi exprimé leurs doutes sur les événements.
Après l'attaque de Danny Danon contre l'Espagne à propos de Ceuta, le ministre espagnol des Transports, Óscar Puente, a réagi :
"Les choses commencent donc à devenir assez claires."
Le sous-entendu était limpide : Puente évoquait une possible implication israélienne.
Gabriel Rufián, responsable politique espagnol de gauche, a écrit :
"La dictature marocaine, au service des États-Unis et d'Israël, fait de nouveau chanter l'Espagne et l'Europe cet été en transformant son propre peuple en chair à canon jetable.
"Cette situation, plutôt que d'alimenter des manœuvres partisanes, devrait donner lieu à un pacte d'État transversal."
Des experts espagnols ont formulé des interrogations comparables.
Pedro Rodríguez, professeur de relations internationales, a estimé que la crise avait eu lieu parce que "le Maroc voulait qu'elle ait lieu". Selon lui, elle illustrait un réalignement stratégique : Rabat se rapprochait des États-Unis et d'Israël tout en exposant l'incapacité de l'Espagne à contrôler son propre territoire.
Kenneth Roth, ancien directeur exécutif de Human Rights Watch, a pour sa part écrit :
"Pourquoi Israël voudrait-il que son allié marocain contrôle Ceuta plutôt que l'Espagne, qui le critique ? L'une des raisons pourrait être que Ceuta est le point africain le plus proche de l'Europe, situé sur le détroit de Gibraltar : l'Espagne contrôle donc aujourd'hui ses deux rives. Or ce détroit ne mesure que 8 miles de large, contre 21 pour celui d'Ormuz. Si l'Iran peut contrôler le détroit d'Ormuz, l'Espagne pourrait facilement contrôler celui de Gibraltar et, potentiellement, bloquer l'accès d'Israël à l'Atlantique."
Que pouvons-nous en conclure ?Rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'Israël ou les États-Unis aient participé à l'orchestration de la crise. Cette réserve est essentielle.
Mais il serait tout aussi imprudent d'écarter cette hypothèse sans examen.
Le Maroc est un allié proche des États-Unis et d'Israël, avec lesquels il entretient une coopération étroite en matière de sécurité et de renseignement. Il a déjà laissé se produire des passages massifs vers Ceuta pour obtenir des concessions politiques de l'Espagne. Cette fois encore, ses forces de sécurité sont restées manifestement passives jusqu'au franchissement de la frontière par des dizaines de milliers de personnes, avant de montrer qu'elles pouvaient arrêter le mouvement.
Washington venait de renforcer son soutien militaire et économique au Maroc, de financer un projet au Sahara occidental contrôlé par Rabat et d'entériner une formulation laissant entendre que le statut futur de Ceuta et Melilla devait être négocié.
De hauts responsables étasuniens et israéliens ont aussitôt utilisé la crise pour attaquer l'Espagne et relayer le récit d'une "invasion" arabe de l'Europe.
Des comptes anonymes, dont l'origine reste inconnue, ont joué un rôle central dans la mobilisation en ligne : ils diffusaient l'idée que la frontière était ouverte et donnaient des consignes pratiques pour s'y rendre. Beaucoup ont ensuite disparu. Or Israël possède une longue expérience, publique et privée, d'opérations d'influence utilisant précisément ce type de méthodes.
Cela ne constitue pas une preuve.
Au minimum, Israël, les États-Unis et l'extrême droite ont exploité cette crise sans retenue.
Il faut donc enquêter pour déterminer si leur implication est allée plus loin.
Soure originale: Le blog d'Owen Jones
Traduit de l'anglais par Investig'Action
