05/08/2026 reseauinternational.net  16min #322328

La maison à cinq pièces - Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Mauritanie : pourquoi l'Algérie demeure la pièce maîtresse du Maghreb

par Laala Bechetoula

Le Maghreb est une maison.

Une maison à cinq pièces : Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Mauritanie. Cinq pays dont les peuples se ressemblent souvent davantage que leurs gouvernements ne veulent l'admettre, mais dont les habitants vivent depuis trop longtemps comme s'ils occupaient cinq bâtiments différents.

Certaines portes sont fermées. D'autres ne s'ouvrent qu'à moitié. Quelques murs sont devenus si épais que nous avons fini par oublier qu'ils avaient été construits par l'histoire et qu'ils ne sont pas la géographie.

Et pendant que nous discutons de nos murs, le monde, lui, apprend à circuler dans les couloirs.

Il suffit pourtant de regarder une carte.

L'Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie ont chacun leur histoire, leurs intérêts, leurs blessures et leurs ambitions. Ils n'avancent pas au même rythme et n'ont pas choisi les mêmes alliances. Pourtant, aucun d'entre eux n'échappe à la géographie qui les relie : une frontière, un gazoduc, une ligne électrique, une route saharienne, un port, une mer, un océan.

Les conséquences circulent même lorsque les frontières politiques restent closes.

Dans cette maison, l'Algérie occupe une position singulière. Par son territoire, sa profondeur saharienne, ses ressources énergétiques, ses frontières avec la Tunisie, la Libye, le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Sahara occidental et le Maroc, elle se trouve au contact de presque tous les grands équilibres du Maghreb et du Sahel.

Elle n'a demandé ce rôle à personne.

Elle le porte.

Et cette centralité est moins un privilège qu'une charge.

Le Maroc : la vitrine et l'arrière-boutique

Tanger Med, un jour ordinaire.

Les grues tournent. Les porte-conteneurs s'alignent. Les usines automobiles s'étendent autour du complexe. L'économie mondiale semble avoir pris rendez-vous avec le Maroc.

Il serait absurde de nier les réussites marocaines.

Tanger Med est devenu un complexe portuaire et industriel majeur de Méditerranée et d'Afrique. Les plateformes économiques développées par son groupe accueillent plus de 1500 entreprises sur plus de 3000 hectares. L'industrie automobile s'est considérablement développée ; l'aéronautique, la logistique et le tourisme occupent également une place croissante ; et les préparatifs de la Coupe du monde 2030 accélèrent les investissements dans les infrastructures.

Diplomatiquement aussi, Rabat a marqué des points : reconnaissance américaine de sa souveraineté revendiquée sur le Sahara occidental en 2020, évolution de la position espagnole, rapprochement français.

Ce sont des faits. Les nier ne rendrait aucun service à l'analyse.

Mais les statistiques ont une propriété désagréable : elles ne savent pas applaudir.

En 2025, selon le Haut-Commissariat au Plan marocain lui-même, le chômage atteignait 13% de la population active, soit environ 1,62 million de personnes. Chez les 15-24 ans, il atteignait 37,2%. Le sous-emploi concernait près de 1,19 million de personnes.

Ces chiffres ne viennent ni d'Alger ni d'un adversaire du Royaume. Ils viennent de Rabat.

Le problème marocain n'est donc peut-être pas l'absence de croissance. C'est sa vitesse de transmission.

L'investisseur voit Tanger Med ; le salarié regarde sa fiche de paie.

Le monde regarde 2030 ; le jeune chômeur regarde lundi matin.

L'investisseur international regarde les ports, les zones industrielles, les autoroutes et les perspectives d'exportation. Le citoyen regarde son salaire, le logement, l'hôpital, l'école et l'avenir de ses enfants.

Les deux Maroc existent simultanément.

Et c'est précisément l'écart entre eux qui mérite d'être observé.

Une économie peut produire des infrastructures impressionnantes sans que leurs bénéfices soient distribués au même rythme dans la société. Cela ne condamne pas le modèle marocain. Cela révèle sa principale vulnérabilité : la réussite macroéconomique et diplomatique ne peut éternellement remplacer la mobilité sociale.

On ne mange pas une carte.

Et même le citoyen le plus patriote finit, à la fin du mois, par rencontrer son pouvoir d'achat.

Israël : quand une alliance diplomatique devient infrastructure stratégique

Le 10 décembre 2020 constitue à cet égard une date charnière.

La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine revendiquée sur le Sahara occidental s'accompagne de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

Pour Rabat, le bénéfice diplomatique est évident.

Pour Washington, il s'agit d'une extension des accords de normalisation régionaux.

Pour Israël, l'enjeu est plus profond : l'établissement d'un partenariat durable à l'extrémité occidentale du monde arabe, au croisement de l'Atlantique, de la Méditerranée et de l'Afrique.

Depuis, la relation a dépassé la diplomatie classique.

En 2021, les deux pays ont conclu un accord de coopération en matière de défense couvrant notamment le renseignement et la coopération dans les industries et acquisitions militaires. D'autres contrats et projets ont suivi. En 2024, un contrat d'environ un milliard de dollars attribué à Israel Aerospace Industries pour un système destiné au Maroc a été annoncé ; plusieurs sources ont identifié le système concerné comme le satellite de reconnaissance Ofek 13.

Il faut mesurer ce que cela signifie.

Une ambassade peut fermer.

Un communiqué peut être retiré.

Une alliance technologique et militaire, elle, crée des dépendances : équipements, maintenance, formation, renseignement, standards techniques, doctrines, chaînes d'approvisionnement.

Autrement dit, elle produit de la durée.

Or cette relation stratégique se développe dans une société marocaine où la solidarité avec la Palestine demeure profonde et où la guerre de Gaza a rendu le contraste beaucoup plus visible.

L'opinion regarde d'un côté.

L'appareil stratégique regarde de l'autre.

La question n'est donc pas de prédire une rupture. Elle est plus sérieuse :

jusqu'où cet écart peut-il grandir sans produire, un jour, un coût politique intérieur ?

Le Sahara occidental : sortir enfin du duel Alger-Rabat

Le Sahara occidental reste le verrou central de la construction maghrébine.

Mais il existe une erreur intellectuelle persistante : réduire le dossier à une querelle entre l'Algérie et le Maroc.

Cette lecture est politiquement commode. Juridiquement et historiquement, elle est insuffisante.

Le Sahara occidental figure toujours sur la liste des territoires non autonomes des Nations Unies, où il est inscrit depuis 1963.

Cela signifie qu'au-delà des reconnaissances diplomatiques, des rapports de force et des alliances, le dossier n'a pas disparu du cadre international de décolonisation.

L'Algérie, à mon sens, est d'ailleurs plus forte lorsqu'elle refuse d'apparaître comme propriétaire du conflit.

Son argument le plus solide n'est pas qu'Alger devrait décider à la place de Rabat.

C'est qu'aucun État ne devrait décider à la place des Sahraouis.

La nuance change tout.

Une reconnaissance obtenue à Washington, Paris ou ailleurs modifie le rapport diplomatique. Elle ne supprime pas mécaniquement la question du consentement du peuple concerné.

Pas davantage qu'Alger ne pourrait imposer seule une solution.

Le jour où cette distinction sera comprise, une partie de la confrontation algéro-marocaine pourra peut-être être débarrassée de sa dimension existentielle.

En attendant, la porte reste fermée.

Et derrière cette porte, le Maghreb entier attend.

La Tunisie : quand l'interdépendance devient visible

Une coupure de courant.

Une chaleur qui ne retombe pas.

Un été de plus.

C'est parfois dans les choses les plus ordinaires que l'on comprend ce qu'est réellement la puissance.

Plus de quinze ans après une révolution qui réclamait travail, liberté et dignité, la Tunisie continue de supporter des fragilités économiques profondes.

Au premier trimestre 2026, selon l'Institut national de la statistique tunisien, le chômage atteignait 15% de la population active. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il atteignait encore 37,5%. Chez les diplômés de l'enseignement supérieur : 24,2%.

Ce sont des chiffres qui dépassent largement le débat économique.

Lorsqu'une proportion aussi importante d'une génération peine à trouver sa place, la question devient sociale, migratoire et finalement stratégique.

Et c'est précisément ici que la relation avec l'Algérie prend une dimension différente.

L'Algérie fournit du gaz à la Tunisie et les deux pays disposent d'interconnexions électriques. Lors des fortes pointes de consommation estivale, Sonelgaz a continué à exporter de l'électricité vers la Tunisie tout en répondant à une demande nationale algérienne record. En 2026 encore, Alger et Tunis discutaient du renforcement de leurs projets d'interconnexion.

Voilà une forme de puissance dont on parle trop peu.

Pas celle qui apparaît dans un défilé militaire.

Celle qui empêche la lumière de s'éteindre chez le voisin.

La coopération énergétique algéro-tunisienne montre qu'une intégration maghrébine fonctionnelle existe déjà par fragments.

Il faudrait maintenant apprendre à multiplier ces fragments.

La Libye : on détruit un État beaucoup plus vite qu'on ne le reconstruit

Depuis 2011, la Libye paie le prix d'un effondrement dont les conséquences ont largement dépassé ses frontières.

Armes en circulation.

Milices.

Trafics.

Migration clandestine.

Fragmentation institutionnelle.

Déstabilisation du Sahel.

On détruit un État en quelques semaines.

On ne le reconstruit pas en une génération - parfois pas même en deux.

En juin 2026 encore, la Mission d'appui des Nations unies en Libye présentait des centaines de recommandations destinées notamment à créer les conditions d'élections nationales et à unifier les institutions de l'État.

Quinze ans après 2011, cette seule formulation dit l'ampleur du problème.

La stabilité libyenne n'est donc pas une affaire exclusivement libyenne.

Elle concerne directement l'Algérie et la Tunisie, mais également le Niger, le Tchad, l'Égypte, le Sahel et, au-delà, l'Europe méditerranéenne.

Chaque vide sécuritaire finit par être occupé.

Chaque État affaibli devient un marché pour les influences extérieures.

Chaque frontière désorganisée finit par exporter son désordre.

Pour l'Algérie, la reconstruction d'un État libyen souverain et fonctionnel devrait donc rester une priorité stratégique majeure - non par volonté d'influence, mais parce qu'un voisin stable vaut toujours davantage qu'une zone tampon chaotique.

La Mauritanie : la pièce que l'on regarde trop peu

Puis il y a la Mauritanie.

Dans les représentations classiques du Maghreb, elle apparaît souvent comme une périphérie.

Sa géographie raconte exactement le contraire.

Nouakchott se trouve au croisement de cinq espaces : le Maghreb, le Sahara, le Sahel, l'Afrique occidentale et l'Atlantique.

Ajoutons les ressources minières, la pêche et désormais le gaz.

La production gazière a commencé en 2025, ouvrant une nouvelle séquence économique pour le pays. La Banque mondiale souligne que ces exportations ont déjà commencé à soutenir les recettes extérieures et publiques.

La Mauritanie n'est donc plus seulement l'extrémité méridionale du Maghreb.

Elle peut devenir un corridor.

Et dans le monde qui vient, les corridors compteront presque autant que les territoires.

Pour l'Algérie, cette évolution est stratégique. Une relation renforcée avec la Mauritanie ouvre davantage l'économie algérienne vers l'Atlantique et l'Afrique occidentale, tout en offrant à Nouakchott un accès supplémentaire aux réseaux économiques et industriels du nord du continent.

Le regard maghrébin sur la Mauritanie doit changer avant que d'autres ne comprennent mieux que nous la valeur de sa position.

L'Europe : trois obsessions ne font pas une politique

Et l'Europe ?

Elle regarde encore trop souvent l'Afrique du Nord à travers trois filtres :

l'énergie,

les migrations,

la sécurité.

Ces préoccupations sont compréhensibles.

Elles ne constituent pas une vision.

L'Union européenne a développé avec plusieurs pays nord-africains des partenariats où la gestion migratoire, la lutte contre les réseaux de passeurs, les retours et la réadmission occupent une place importante. Elle développe parallèlement des dispositifs de mobilité légale et de formation.

Mais une politique méditerranéenne durable ne peut se limiter à mieux administrer les conséquences du déséquilibre entre les deux rives.

Une société n'est pas stable parce qu'elle empêche ses jeunes de partir.

Elle est stable lorsqu'une proportion suffisante d'entre eux croit encore possible de réussir en restant.

Le chômage des jeunes au Maroc et en Tunisie n'est donc pas seulement une donnée nationale.

C'est une donnée méditerranéenne.

La meilleure politique migratoire européenne à long terme n'est pas uniquement celle qui renforce une frontière.

C'est celle qui contribue à réduire les raisons qui poussent à la franchir.

Le piège du nationalisme compensatoire

Cette question ne concerne pas seulement le Maroc.

Elle concerne potentiellement tous les États du Maghreb - Algérie comprise.

Lorsque les difficultés économiques ou sociales deviennent lourdes, les gouvernements connaissent tous la même tentation : parler davantage de souveraineté, de frontières, de menaces extérieures, de victoires diplomatiques ou de grandeur nationale.

Le mécanisme peut parfois être nécessaire. Une nation réellement menacée doit savoir se rassembler.

Mais le problème commence lorsque le patriotisme devient un substitut permanent au contrat social.

Lorsque le citoyen demande un emploi et qu'on lui répond par une carte.

Lorsqu'il demande un hôpital et qu'on lui répond par une victoire diplomatique.

Lorsqu'il demande pourquoi son enfant veut partir et qu'on lui explique pourquoi son pays est grand.

La souveraineté est indispensable.

Mais elle ne paie pas le loyer.

Le drapeau mérite le respect.

Mais personne ne nourrit ses enfants avec un communiqué diplomatique.

C'est exactement à cet endroit que la politique étrangère finit toujours par rejoindre la vie quotidienne.

Le scandale économique silencieux du Maghreb

Voilà maintenant plusieurs décennies que l'on parle d'intégration maghrébine.

Organisations créées.

Sommets organisés.

Déclarations signées.

Photographies officielles.

Et presque rien.

Les estimations historiques de la Banque mondiale plaçaient le commerce intramaghrébin à moins de 5% du commerce régional - un niveau extraordinairement faible comparé aux grands ensembles intégrés.

La Banque mondiale estimait même que cette faible intégration pouvait coûter plusieurs points de produit intérieur brut à la région.

Les chiffres exacts évoluent.

L'absurdité structurelle, beaucoup moins.

Nous avons construit des économies qui savent commercer avec Paris, Madrid, Rome, Pékin ou Istanbul mais éprouvent parfois davantage de difficultés à commercer avec le pays voisin.

C'est peut-être le plus grand paradoxe économique du Maghreb :

nous avons appris à mondialiser nos économies avant d'avoir appris à connecter notre propre maison.

Ne plus attendre la grande réconciliation

Il faut donc changer de méthode.

Depuis des décennies, nous attendons la grande réconciliation politique qui permettrait enfin l'intégration économique.

Peut-être faut-il faire exactement l'inverse.

Construire des interdépendances suffisamment utiles pour rendre progressivement la confrontation plus coûteuse que la coopération.

Commencer par l'électricité.

Développer les interconnexions Algérie-Tunisie-Libye et, lorsque les conditions politiques le permettront, reconnecter progressivement l'ensemble maghrébin.

Puis l'eau.

Dessalement.

Réutilisation des eaux usées.

Irrigation intelligente.

Recherche agronomique commune.

Gestion des nappes sahariennes.

Ensuite les transports.

Routes transsahariennes.

Chemins de fer.

Ports.

Plateformes logistiques.

Corridors vers le Sahel et l'Afrique occidentale.

Puis les universités.

Pourquoi un étudiant tunisien, mauritanien ou libyen devrait-il nécessairement regarder Paris, Montréal ou Londres avant Alger, Tunis ou Nouakchott ?

Pourquoi les chercheurs maghrébins se rencontrent-ils parfois davantage en Europe que dans leur propre région ?

Pourquoi cinq pays confrontés simultanément au stress hydrique, à la désertification, au chômage des jeunes, à la transition énergétique et à la révolution numérique devraient-ils financer cinq fois les mêmes recherches au lieu de construire quelques institutions communes d'excellence ?

Voilà ce que devrait être le Maghreb réel.

Pas nécessairement un grand drapeau.

Pas nécessairement une monnaie commune.

Pas même, dans un premier temps, une union politique.

Des réseaux.

Des intérêts.

Des habitudes de coopération.

Des choses qui fonctionnent.

Pourquoi l'Algérie demeure la pièce maîtresse

C'est ici que revient la question centrale.

Pourquoi l'Algérie ?

Certainement pas parce que les Algériens seraient supérieurs à leurs voisins.

Certainement pas parce qu'Alger aurait vocation à gouverner la région.

Et encore moins parce que l'histoire lui aurait attribué quelque droit naturel au leadership.

La réponse est beaucoup plus simple.

Regardez la carte.

L'Algérie est le plus vaste territoire du Maghreb et d'Afrique. Elle relie la Méditerranée au Sahara et au Sahel. Ses frontières terrestres la mettent directement en contact avec sept espaces politiques : Tunisie, Libye, Niger, Mali, Mauritanie, Sahara occidental et Maroc.

Elle dispose de ressources énergétiques considérables et d'infrastructures permettant l'exportation de gaz vers l'Europe par gazoducs et par GNL. En 2023, selon l'Energy Information Administration américaine, elle avait exporté environ 1,9 trillion de pieds cubes de gaz naturel, principalement vers l'Europe.

Elle dispose également d'un système électrique suffisamment développé pour assurer sa propre consommation tout en exportant vers la Tunisie lors de périodes de forte demande.

Elle possède enfin une profondeur saharienne qui la place directement au contact de l'une des zones géopolitiques les plus instables du monde.

Mais rien de cela ne produit automatiquement du leadership.

Une géographie n'est pas une politique.

Une réserve de gaz n'est pas une vision.

Une armée n'est pas un projet régional.

La centralité algérienne n'aura de valeur que si elle devient utile aux autres.

Voilà, à mon sens, le véritable défi algérien des vingt prochaines années.

Transformer une puissance de position en puissance de connexion.

Ne pas devenir propriétaire de la maison.

Devenir celui qui contribue à remettre l'électricité dans les couloirs.

Relier ce qui communique mal : réseaux énergétiques, corridors ferroviaires et routiers, universités, ports, économies sahariennes, sécurité frontalière, recherche, numérique.

La puissance du XXIe siècle ne sera pas seulement la capacité d'empêcher les autres d'entrer.

Elle sera également la capacité de faire circuler ce dont les autres ont besoin.

La maison

Le Maroc possède une remarquable capacité d'attraction industrielle et logistique, mais doit encore répondre à la question de la diffusion sociale de cette réussite.

La Tunisie possède un capital humain et industriel important, mais demeure fragilisée par le chômage et certaines dépendances énergétiques.

La Libye possède des ressources considérables, mais continue de rechercher l'unité institutionnelle perdue.

La Mauritanie est en train de découvrir que sa périphérie apparente était peut-être une position de carrefour.

Et l'Algérie possède la géographie, les ressources, les réseaux et la profondeur stratégique qui peuvent relier une partie de ces espaces.

Le Maroc a la vitrine.

La Tunisie a l'urgence.

La Libye porte encore la blessure.

La Mauritanie ouvre le passage.

L'Algérie dispose des réseaux.

Cette formule est évidemment trop simple pour résumer cinq nations.

Mais elle permet de comprendre quelque chose.

Aucune pièce ne tient seule.

Une crise libyenne atteint le Sahel.

Une difficulté énergétique tunisienne rend immédiatement stratégique l'interconnexion algérienne.

Une tension migratoire marocaine devient en quelques heures espagnole, puis européenne.

Un Sahara occidental sans règlement bloque une partie de la coopération régionale.

Une ouverture mauritanienne vers l'Atlantique modifie progressivement la géographie économique du Sahara.

Le Maghreb peut donc continuer à fonctionner comme cinq États tournés vers l'extérieur qui se parlent à peine entre eux.

Ou il peut enfin comprendre que la souveraineté n'est pas seulement la capacité de défendre une frontière.

C'est également la capacité de choisir intelligemment les interdépendances que l'on construit.

Car pendant que nous discutons encore de nos murs, le monde réorganise ses routes commerciales, ses infrastructures énergétiques, ses câbles numériques, ses chaînes industrielles et ses alliances.

Il n'attendra pas que le Maghreb ait terminé ses querelles.

C'est pourquoi la responsabilité algérienne me paraît particulière.

Non pas devenir propriétaire de la maison maghrébine.

Non pas expliquer aux autres comment ils doivent vivre dans leur pièce.

Non pas remplacer une domination extérieure par une prétention régionale.

Mais rouvrir, chaque fois que cela est possible, les portes que l'histoire, les rivalités et les calculs politiques ont fermées.

Car une pièce maîtresse ne se définit pas par la place qu'elle revendique.

Elle se reconnaît à ce qu'elle contribue à maintenir debout.

 Laala Bechetoula

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