06/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  5min #322469

Jünger, Tallement des Réaux, et l'homme différencié

Claude Bourrinet

L'homme différencié, Jünger le trouve dans la littérature française, dans un Grand Siècle où l'ombre des temples solennels du classicisme a eu tendance à dérober à la vue un courant persistant, volontiers rebelle, nourri de baroque et d'esprit de liberté, tous héritiers de Montaigne. Il est incarné par Racan, Saint-Amant, l'exquis et malheureux Théophile de Viaux, victime de l'intolérance, Corneille, malgré ses efforts pour ne pas dévier des grands boulevards, et d'autres, et par notre La Fontaine, le dernier de nos poètes avant André Chénier, l'ultime refuge de la langue des dieux, et enfin par un Waldgänger des Lettres, longtemps négligé, Tallemant des Réaux : « La Fontaine est fablier de naissance. Si Tallemant avait, comme il y a songé, concentré ses matériaux en histoire de la Régence [de Marie de Médicis], il eût fallu le déplorer. Son charme réside justement dans ce qu'il a de périssable, de terre à terre, dans l'aspect primesautier de son tissu ; on voit ici comment l'histoire se forme et se fige. Ses notices généalogiques sont semblables à des semences : elles prolifèrent en vrilles de caractères et d'absurdités, elles s'épanouissent en anecdotes, en plaisanteries, en concetti et en capricios. Nous sommes au XVIIe siècle, à égale distance du Moyen Âge et de l'État national. La liberté est encore un contrepoids d'importance.

De nos jours, surtout après l'extermination de la noblesse campagnarde et le nivellement de l'artisanat, une telle œuvre serait inconcevable. Les principes générateurs d'anecdotes sont de grandes exceptions. »

Jünger répond en partie à la question : « Comment écrit-on l'Histoire ? »

Philippe Ariès, dans son premier livre, Le Temps de l'Histoire, dit de même, à peu de chose près, au moment où Jünger écrivait ces lignes. Il procède à une brève mise en perspective de la construction du « récit national ». Il met en parallèle l'exégèse marxiste du passé, et celle des monarchistes, dont le théoricien le plus talentueux et systématique, outre Maurras, est Bainville. Or, il montre que ces deux approches sont parentes, téléologiques, interprétant la marche de l'Histoire comme l'application de lois abstraites, et d'une sorte d'élan vers un aboutissement qui était fatalement dans les germes, quitte à faire entrer de force dans l'appareil théorique ce qui dépasse. Or, il montre qu'avant le façonnage d'une Histoire par l'hégélianisme, puis par le romantisme et la République (le « roman national »), le passé était surtout un récit familial, clanique, à mémoire de générations plus ou moins proches, anamnèse s'éteignant à mesure que l'on descend vers le peuple (ce dernier oublie très vite ses racines familiales), dont les véritables dépositaires sont les castes aristocratique et bourgeoise, dans les mémoires et souvenirs, Journaux intimes et archives. Ces écrits confortent l'enracinement, et structurent ce qui, autrement, sombrerait dans le néant. La première Histoire est celle d'hommes pourvus d'une généalogie. La « Grande Histoire » les efface, et leur réserve le sort des oubliés anonymes des liquidations contemporaines.

Jünger note cette vaporisation mémorielle dans le style : « A notre époque, la narration commence à se modifier, ainsi qu'on peut l'observer en toute réunion d'hommes qui ont beaucoup vécu. Elle perd son allure de caractérologie et prend celle du pur mouvement. Au lieu de personnes, ce sont les situations qui font surface. Le destin adopte la forme de courbes, d'épreuves et de tâches précises. »

Notre âge de la sociologie a achevé le processus. On ne peut écrire un roman, désormais, que s'il ressemble à une chronique journalistique, ou à un rapport de police.

Du reste, sa réflexion va fort loin, jusqu'à la définition d'une anthropologie sous le regard de Dieu. Que désire-t-il, au fond, Dieu ? A-t-il en vue une humanité abstraite ? Rencontre-t-on, au coin de la rue, cette « humanité » ? « En retournant à l'unité, ne perdons-nous pas quelque joie, celle que le temps et la multiplicité peuvent peut-être seuls nous donner, et ne faut-il pas chercher la raison de notre existence dans le fait que Dieu a besoin de l'individuation ? »

C'est justement ce que nous offre Tallemant des Réaux : « Les Historiettes, que je suis en train de lire, sont supérieures, pour la densité et la substance charnelle, aux histoires de Saint-Simon. Elles dessinent une espèce de zoologie sociale. »

Et il renforce cette idée, le 28 juin 1945 : « Les Historiettes de Tallemant des Réaux sont devenues, depuis le jour où je les ai découvertes, en 1942, l'une de mes lectures constantes : je ne connais guère d'anecdotier plus vigoureux. La noblesse y ressemble encore à une forêt antique, avant que l'absolutisme ne l'ordonne en parc domanial, que la démocratie n'y procède à des abattis, et que ceux-ci n'aboutissent finalement à l'extirpation des racines. »

L'exemple de Tallemant des Réaux nous permet de définir ce que Jünger prise le plus, dans la littérature, et qui explique, d'ailleurs, sa passion bibliophilique : il cherche dans le livre un prolongement à un milieu enraciné dans un sol singulier, comme le fossile témoigne d'une longue histoire et de la nature d'un terrain, dont la nature et la saveur se retrouvent dans l'objet qui en est né. Le 24 juillet 1945, il note : « Aujourd'hui, j'ai terminé le second volume de Tallemant des Réaux. Cette lecture rapproche le passé, dans les moindres détails de sa vie, comme un télescope. La poudre des tombeaux, des caveaux de famille se ranime, se revêt d'une vie qui devient présence.

Tallemant nous offre une notion concrète du XVIIe siècle, et d'une fraîcheur telle que si l'on se plongeait dans un bain de jouvence.

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