08/08/2026 legrandsoir.info  7min #322629

 « Urgence humanitaire et sociale absolue » : Ceuta confrontée à une arrivée massive de migrants par la mer

Le bibliothécaire aveugle des deux rives

Ilyes BELLAGHA

De Ceuta au Sahara occidental, du stress hydrique méditerranéen aux boucs émissaires migratoires, un même geste se répète des deux côtés de la Méditerranée occidentale : celui de savoir, et de choisir malgré tout de ne pas voir. Une lecture par la figure de Jorge de Burgos, le bibliothécaire aveugle du Nom de la Rose.

Il y a, dans Le Nom de la Rose, un vieux moine aveugle qui garde un livre. Ce n'est pas n'importe quel livre : le second traité de la Poétique d'Aristote, celui qu'on croyait perdu, celui qui traite du rire. Jorge de Burgos ne le détruit pas parce qu'il le juge faux. Il le détruit parce qu'il le juge dangereux - parce que voir clair sur ce texte reviendrait à donner aux humbles les armes pour renverser la peur qui tient le monde en ordre. Il empoisonne les pages plutôt que d'interdire le livre : ainsi, quiconque cherche à savoir malgré tout meurt discrètement, sans scandale, et la censure se travestit en fatalité.

C'est cette image qui m'est revenue, un soir, en regardant les chiffres du stress hydrique méditerranéen et les vagues de désespoir qui s'échouent sur les clôtures de Ceuta. Pas parce que les deux histoires se ressemblent - elles ne se ressemblent pas - mais parce qu'elles obéissent au même geste : celui de savoir, et de choisir malgré tout de ne pas voir.

Ceuta, ou l'histoire qu'on découpe au bon endroit

On parle beaucoup, sur la rive nord, d'une "invasion" marocaine à Ceuta. On parle peu d'une histoire plus ancienne : celle d'une cité phénicienne, Abyla, devenue comptoir carthaginois puis romain, puis wisigothique, puis disputée entre pouvoirs berbères et arabes bien avant que n'existe la moindre dynastie marocaine reconnaissable. Ni l'Espagne, arrivée en 1580, ni le Maroc moderne, reconnu en 1956, ne peuvent honnêtement se poser en premier occupant lésé par l'autre. Ceuta n'a jamais été espagnole "de toute éternité", pas plus qu'elle n'a jamais été marocaine de la même manière. Elle a été, avant tout, un point de passage - et les deux récits nationaux, en s'affrontant, plaquent une téléologie rétrospective sur un territoire dont l'identité première était précisément de ne pas en avoir une seule.

Le mécanisme est le même que celui qui a servi, ailleurs et à une tout autre échelle, à nier l'antériorité d'un peuplement pour légitimer une occupation : le "dernier arrivé" se pose en premier occupant légitime, et celui qui était là devient l'anomalie à gérer. Le droit international, dans tout cela, n'est pas l'arbitre neutre qu'on aimerait qu'il soit. C'est le produit de qui a eu l'initiative diplomatique au bon moment. Le Sahara occidental a son avis de la Cour internationale de justice parce que le Maroc a porté le dossier devant l'ONU dans les années 1970. Ceuta n'a jamais reçu ce traitement - non pas parce que l'argument historique y serait moins défendable, mais parce que personne n'a eu, au bon moment, l'intérêt d'ouvrir ce dossier-là.

Le pourquoi qu'on refuse de poser

Il y a une question plus grave encore que celle de la souveraineté des cailloux et des clôtures : celle du désespoir qui pousse un jeune homme à traverser à la nage plutôt qu'à rester. On l'entend, sur l'autre rive du Maghreb, sous une forme presque comique si elle n'était pas si cynique : pourquoi cette vague, si l'économie va si bien ? La question pose le PIB comme s'il épuisait la vie. Elle ne demande jamais ce que la moyenne statistique cache de distribution inégale, de régions entières écartées de la prospérité qu'on brandit en chiffre. Le "pourquoi" version comptable referme le débat avant même de l'ouvrir. Le vrai "pourquoi" - celui du geste, de l'acte de partir - demanderait de regarder à l'intérieur de son propre pays plutôt que de pointer le voisin. C'est plus inconfortable. On préfère la jalousie déguisée en question rhétorique.

Et cette même paresse, ce même détournement du regard, se retrouve un cran plus bas, plus grave encore, chez le voisin qui pose la question. Un discours prononcé un 21 février a désigné les migrants subsahariens comme les artisans d'un "plan criminel" visant à changer la composition démographique d'un pays. La vague de violences qui a suivi est documentée : agressions, expulsions arbitraires, licenciements. Ce qui frappe, dans ce mécanisme, ce n'est pas seulement sa brutalité - c'est sa fonction. Désigner un bouc émissaire extérieur, c'est éviter de nommer ses propres manques. C'est le mécanisme de Ceuta répété en miniature, à front renversé : nier la légitimité de la présence de l'autre plutôt que d'interroger ce qui, chez soi, produit le rejet.

Le plus révélateur, peut-être, est que ces mêmes migrants ne font de ce pays qu'un lieu de passage. Ils ne s'y arrêtent pas. Et ce fait, présenté souvent comme une circonstance atténuante - ils ne font que transiter, ce n'est pas vraiment notre problème - accable en réalité bien plus qu'il n'innocente. Un pays où l'on voudrait rester serait un pays qui offre un accueil, une sécurité minimale, une place. Que personne n'envisage d'y demeurer documente, en creux, ce que ce pays refuse d'être pour ceux qui le traversent.

La convergence la plus inquiétante

Ce qui devrait, dans une configuration démocratique normale, ouvrir un espace de contestation - un pouvoir qui dérive vers la xénophobie devrait offrir à son opposition l'occasion de se démarquer - ne l'a pas fait. Des rassemblements anti-migrants ont été organisés, dans certaines villes, par des habitants et par une frange de l'opposition elle-même. Pouvoir et opposition, adversaires sur presque tout, convergent sur ce point précis. Ce n'est pas un hasard de calendrier : c'est un bénéfice populiste immédiat que chacun trouve à désigner le même bouc émissaire plutôt qu'à s'affronter sur le fond.

Ceux qui résistent à cette convergence - une présidente d'association antiraciste arrêtée, une avocate emprisonnée pour avoir contesté le récit officiel - sont minoritaires, et le savent. Ce n'est pas un manque d'adhésion qui les isole : une écrasante majorité des commentaires publics soutenait le discours présidentiel initial. C'est la peur, calculée et rationnelle à l'échelle individuelle, qui les tient isolés : le coût de rejoindre les rangs de la contestation est immédiat, le bénéfice incertain et lointain. Chacun attend que d'autres bougent en premier. Personne ne bouge. Le silence devient collectif alors même qu'il n'est désiré par personne.

Le déluge qui vient de partout à la fois

Et sur tout cela, indépendamment de tout choix politique, s'ajoute un fait qui ne demande la permission de personne : le bassin méditerranéen se réchauffe à un rythme supérieur de vingt pour cent à la moyenne mondiale. Les disponibilités en eau courante ont chuté de soixante pour cent en quarante ans en Afrique du Nord. Sur les cinq cents millions d'habitants du pourtour méditerranéen, cent quatre-vingts millions font déjà face à une pénurie d'eau. Ce n'est plus une projection lointaine. C'est un présent qui s'aggrave.

Le climat ne remplace pas le populisme et le différentiel économique comme causes du désespoir migratoire - il s'y superpose, et les deux s'aggravent mutuellement. Chaque acteur de ce système traite son symptôme en silo : le Nord ferme ses frontières et paie pour l'externalisation du contrôle ; le Sud réprime et diabolise plutôt que d'investir dans l'adaptation ; ni l'un ni l'autre ne traite la cause structurelle. Un pays a récemment renvoyé à l'Union européenne une partie des fonds qu'elle lui offrait pour ce contrôle - un sursaut de fierté nationale qui montre bien que même la relation d'argent entre les deux rives est traversée par les mêmes tensions de souveraineté blessée que Ceuta elle-même.

Ce que Jorge n'a pas vu venir

Dans le roman, Guillaume de Baskerville finit par démasquer Jorge et exposer le mécanisme du poison. Mais la bibliothèque brûle quand même. Le savoir est perdu. La vérité arrive trop tard pour empêcher le désastre qu'elle documentait.

C'est le parallèle le plus inquiétant de tous. Les chiffres existent - sur l'eau, sur les températures, sur les routes migratoires les plus meurtrières que la répression a créées sans jamais réduire les flux. Ils sont publiés, documentés, accessibles. Personne, au fond, ne les ignore vraiment. On les traite comme Jorge traitait son livre : un savoir qu'il vaut mieux ne pas rendre agissant, parce qu'agir dessus coûterait cher, tout de suite, à ceux qui gouvernent, pour un bénéfice qui ne se verra qu'après leur mandat, après leur vie. On n'interdit jamais frontalement d'y penser. On l'enterre sous l'urgence du jour, le silo sectoriel, jusqu'à ce que l'inaction elle-même finisse par ressembler à une fatalité plutôt qu'à un choix.

Le déluge, cette fois, ne vient pas d'un seul endroit. Il vient du Nord qui n'a plus les moyens d'acheter indéfiniment la paix migratoire. Il vient du Sud qui préfère le bouc émissaire à la réforme. Il vient d'un ciel qui se réchauffe plus vite qu'ailleurs et n'attend l'accord de personne. Militer, aujourd'hui, pour un simple statu quo n'est déjà plus une ambition modeste. C'est peut-être la seule digue qui reste, dans un système où chaque acteur, à sa manière, choisit de garder les yeux fermés.

Signature :
Ilyes Bellagha

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