Combien de temps les guerres actuelles vont-elles encore durer ? Vont-elles s'exporter dans l'Union - comme le prévoit et le souhaite apparemment la majorité de la classe politique européenne ? Et si oui, comment vont se réorganiser les alliances stratégiques ? Sans prétendre lire dans l'avenir, il est utile de se pencher sur différentes clés de lecture de la situation: les dimensions eschatologiques de la guerre au Moyen-Orient, l'agenda de contrôle technocratique et le grand reset du système financier international ont été évoqués à maintes reprises dans nos colonnes. Un survol des enjeux liés aux ressources énergétiques, et au gaz en particulier, nous fournit une grille de lecture complémentaire.
Cette série de deux articles n'a pas la prétention de proposer une quelconque expertise dans le domaine des marchés de l'énergie ou des stratégies militaires, mais de simplement poser les différents éléments qui permettent de dresser le tableau des enjeux et des acteurs en présence.
Le cartel pétrolier autour du duo formé par Israël et les États-Unis, avec le soutien des dirigeants de l'Union européenne, est le principal moteur de ces bouleversements. Sa stratégie est simple et limpide, mais elle demande des moyens de taille: mettre la main sur un maximum de gisements dans la région, couper l'Europe de ses sources d'approvisionnement habituelles, en particulier la Russie et l'Iran, conclure des contrats avec les acteurs stratégiques du bassin méditerranéen et trouver des moyens d'acheminer le gaz vers le sud de l'Europe. Toutes ces étapes demandent in fine d'assurer le "contrôle géopolitique de la région", entre autres par une domination militaire.
Ce premier article 'Léviathan ou la guerre du gaz' brosse la carte des différents gisements qui ont été découverts au cours des vingt dernières années et tente d'établir une concordance avec la ligne de temps des conflits armés. Une seconde partie sera consacrée aux voies d'acheminement, gazoducs, détroits maritimes et routes économiques qui sont au coeur des guerres actuelles.
Depuis 2010, une série de gisements massifs ont été mis à jour dans le bassin du Levant et de la Méditerranée. Ces découvertes, en particulier celle du fameux Léviathan, ont d'emblée modifié les stratégies économiques et géopolitiques de la région, ainsi que les perspectives d'approvisionnement énergétique du continent européen.
Leviathan est le plus grand gisement de gaz naturel du bassin du Levant. Il est situé à environ 130 km au large de Haïfa en Israël et contient des réserves de gaz exploitable estimées à environ 600-605 milliards de mètres cubes. La nappe contient également du pétrole et atteint la zone économique du Liban, pouvant peut-être même se relier dans ses profondeurs à la réserve de la marine de Gaza.
L'annonce de cette gigantesque trouvaille en 2010 a instantanément changé la donne pour Israël, promettant de sortir le pays de la dépendance énergétique et d'assurer son autosuffisance. Mais le potentiel de ces nouvelles ressources va bien au-delà. Avec le gisement de Tamar, découvert l'année précédente par le même consortium américain 'Noble energy', la zone pourrait être en mesure de rivaliser avec le Golfe persique. Car cette partie du bassin méditérranéen contient les réserves de gaz les plus importantes après la Sibérie, l'Arabie saoudite et le Yémen. On comprend donc que Léviathan représente un élément disruptif dans l'équilibre économique et géopolitique du Moyen-Orient, et le nom biblique qui lui a été attribué y fait certainement écho.
Pour rappel, le nom Leviathan est emprunté à celui d'un monstre aquatique qui apparaît à plusieurs reprises dans l'Ancien testament et dont l'orgine semble remonter aux mythes associés à Baal dans l'antique Babylone. Gigantesque serpent de mer à plusieurs têtes, il symbolise le chaos et la force primordiale, une sorte de dragon mythique "crachant du feu".
Illustration du Léviathan dans la bible de Gustave Doré.
Si l'appellation est sans doute appropriée pour une gigantesque nappe de combustible sortie des profondeurs marines, elle évoque aussi les idées de guerre et de chaos dans une vision apocalyptique. Et la ligne de temps des conflits qui ont secoué ces régions le confirme. Les remous politiques de ce monstre ont commencé dès l'annonce de sa découverte, et la perspective de profits faramineux pour Israël et les compagnies étrangères exploitantes ont ancré la volonté de déconnecter l'Europe des approvisionnements de gaz venant de la Russie et des hydrocarbures fournis par l'Iran.
Dans un article prémonitoire publié en 2012 sur Voltaire.net, William Engdahl relevait que l'annonce des réserves du Léviathan avait immédiatement déclenché un nouveau conflit géopolitique. Le Liban avait fait valoir qu'une partie du gisement se trouvait dans ses eaux territoriales et qu'il avait donc aussi des droits sur son exploitation. Mais Israël avait immédiatement rejeté l'idée de devoir partager le bénéfice de ce nouveau trésor, surtout par un pays "contrôlé par le Hezbollah". L'affaire s'était disputée à l'ONU et les États-Unis avaient pris la défense des intérêts libanais, ajoutant aux tensions existantes entre Obama et Netanyahou dans le contexte des révoltes liées au 'printemps arabe'.
Selon Engdahl, cette situation avait par la suite poussé le célèbre 'BB' à solliciter l'appui financier de Sheldon Adelson, un milliardaire juif-américain ultrapuissant, pour qu'il fasse pencher les élections suivantes en faveur de Donald Trump, dont il est notoire qu'il est l'un des meilleurs défenseurs d'Israël et du lobby pétrolier. Adelson finança effectivement sa 1ère campagne à concurrence de 100 millions de dollars et Trump remporta son 1er scrutin en 2016.
Il faut dire que les États-Unis étaient sur le coup dès le départ, avec la compagnie d'exploration et de recherche pétrolière Noble Energy.
Après les découvertes des gisements de Tamar et Léviathan, d'autres pays du bassin méditerranéen ont entrepris d'explorer leurs fonds marins. La Grèce, la Turquie, Chypre et la Syrie ont identifié d'importantes ressources au large de leurs eaux, ce qui aurait pu améliorer leur situation économique à brève échéance.
Pour la Grèce, les réserves de gaz repérées la même année au sud de la mer Égée et de la Crète représentaient un potentiel de 9 000 milliards de dollars ! En pleine crise économique, la mise en exploitation rapide de ces gisements aurait pu permettre au pays de reprendre son souffle et même de rembourser sa dette, voire de s'assurer un avenir confortable. Mais la mafia des pétrodollars l'emporte toujours sur 'la solidarité européenne'. L'ancien président Bill Clinton, connu comme l'un des dirigeants les plus criminels des États-Unis, était l'un des principaux lobbyistes à Washington pour promouvoir les intérêts de Noble Energy, la société ayant découvert cette série de vastes gisements gaziers.
Au lieu de venir au secours de la Grèce, les dirigeants du FMI et de l'UE, en particulier l'Allemagne, ont exigé que le pays vende ses ports et ses entreprises publiques, parmi lesquelles bien sûr les compagnies pétrolières d'État, afin de réduire sa dette.
En juillet 2011, Hillary Clinton, alors secrétaire d'État d'Obama, se rend même à Athènes pour mettre une main américaine sur les réserves grecques. Elle est accompagnée de Richard Morningstar, ancien conseiller de son mari qui est engagé dans les stratégies de démembrement de l'ex-Union soviétique et dans l'encerclement de la Russie par d'anciennes républiques soviétiques se ralliant à l'OTAN.
Morningstar était l'un des principaux architectes à Washington des projets étasuniens d'oléoducs et de gazoducs consistant à couper la Russie et ses ressources en gaz de l'Union Européenne. Il propose un plan dans lequel la Turquie et la Grèce, deux ennemis séculaires, s'allieraient pour faciliter l'exploitation des gisements situés au milieu de la mer Égée, prenant chacune 20% des bénéfices, alors que la compagnie Noble Energy se réserverait la part du lion, soit les 60% restants.
Mais quelques semaines plus tard, une nouvelle découverte vient compliquer des négociations déjà peu commodes: une nappe de gaz supplémentaire baptisée Aphrodite est identifiée au large de Chypre, île dont les deux parties se disputent le territoire depuis des décennies. C'est évidemment là que les choses s'enveniment. Car la Turquie d'Erdogan est peu favorable à l'alliance israélo-américaine et n'est pas prête à se réconcilier avec la Grèce, son ennemi séculaire. Elle s'oppose d'emblée au passage d'un éventuel gazoduc sous-marin dans ses eaux territoriales, ainsi qu'au large de Chypre, et craint la diminution de son influence dans la région.
Découvert en 1999, le gisement de la marine de Gaza a une capacité d'environ 30 milliards de mètres cubes de gaz. Il est situé à 25 km des côtes de la bande de Gaza et n'a jamais été exploité. Il aurait pourtant permis le développement économique des territoires palestiniens en les aidant à sortir des demandes d'aide financière internationale. British Gas avait même signé des accords pour démarrer une exploitation dès 1999, mais ces projets se sont toujours heurtés à des obstacles de la part d'Israël.
Les choses se sont compliquées en 2007 avec l'arrivée du Hamas au pouvoir, qui n'offrait plus d'interlocuteur fiable aux compagnies d'exploitation. Le projet connaît plusieurs phases d'arrêt et de relance au gré des tensions politiques. En 2018, après le rachat de British Gas par les Anglo-Néerlandais Shell, les parts détenues par la compagnie (60% du total) sont finalement cédées à des opérateurs de l'autorité palestinienne. Mais la situation ne s'arrange pas pour autant. Si les Palestiniens ont des droits sur cette zone économique exclusive en vertu de la législation internationale, dans les faits la zone maritime est entièrement sous contrôle militaire d'Israël et toute forme d'exploitation reste soumise à son approbation.
Le décor des guerres du gaz est planté. Avec un total estimé à près de 1,3 trillion de mètres cubes dans le triangle entre la Grèce, Chypre et la Turquie, et 2 trillions supplémentaires dans la région du Levant, la capacité énergétique de la Méditerranée fait véritablement concurrence aux fournisseurs historiques de l'Union européenne. Et c'est à partir de là que les opérations ukrainiennes, les attaques dans la bande de Gaza et la guerre contre l'Iran et peut-être bientôt la Turquie, se précisent.
Le 7 février 2022, dans une conférence de presse avec le chancelier allemand Olaf Scholz, le président américain Joe Biden déclare que "si la Russie attaque l'Ukraine, nous mettrons fin à Nord Stream". Lorsqu'un journaliste lui demande comment, sa réponse est évasive, mais ferme: "Je vous le promets, nous serons capables de le faire".
La Russie envahit l'Ukraine 3 semaines plus tard. Dès le mois d'avril, des négociations de paix sont sur la table, mais 'selon la rumeur', Boris Johnson fait pression sur Zelensky pour prolonger le conflit. Le sabotage de plusieurs gazoducs Nord Stream, dont le commun des mortels a d'emblée compris qu'il ne pouvait être l'oeuvre des Russes, intervient le 26 septembre, "forçant l'Europe" à chercher d'autres fournisseurs.
"Fort heureusement", dès le lendemain, un gazoduc concurrent est mis en service pour la 1ère fois: la "Baltic pipeline", qui transporte du gaz norvégien vers le Danemark et la Pologne. Une aubaine, si on veut y croire.
En décembre de la même année, Israël lance des appels d'offres pour l'exploitation de la zone de Tamar et Leviathan, histoire de venir en aide à l'Europe, 'privée de gaz russe'. Et en juin 2023, Tel Aviv conclut finalement un accord avec les autorités palestiniennes, l'Egypte et le géant pétrolier américain Chevron (déjà en charge de Tamar et Leviathan), pour enfin démarrer l'exploitation de la marine de Gaza.
Un article du 17 juillet publié par le BESA center, un centre d'études politiques israélien, s'interroge sur la raison de ce deal "qui bénéficiera à l'autorité palestinienne ainsi qu'au Hamas, tant en termes de revenus que d'indépendance énergétique" et se demande comment une telle affaire sera perçue par les partis d'extrême droite à la Knesset. Il souligne néanmoins "que l'accord s'inscrit dans un processus nécessaire qui répond aux intérêts de toutes les parties de la région. Les accords gaziers qu'Israël a réussi à conclure au cours de la dernière décennie avec le Liban, l'Égypte, la Jordanie, Chypre et, désormais, les Palestiniens, témoignent de la stabilité régionale aux yeux de la communauté internationale. Ils sont essentiels pour inciter le secteur privé à investir dans des projets d'infrastructures transfrontalières coûteux, sous l'égide d'Israël".
Mais cette belle perspective tombe à l'eau avec l'opération du 7 octobre, et la guerre contre les habitants de Gaza, qui retire immédiatement les Palestiniens de l'équation.
La suite ne se fait pas attendre. 3 semaines après le début des attaques, l'agence Reuters annonce que "12 licences d'exploration du bassin méditerranéen sont octroyées par Israël à 6 compagnies. L'italienne ENI, la coréenne Dana Petroleum (qui opère aussi en GB, aux Pays-Bas et en Egypte) et l'israélienne Ratio Energies sont missionnées à l'ouest du Léviathan. Tandis qu'un deuxième consortium, regroupant la compagnie pétrolière nationale azerbaïdjanaise Socar, British Petroleum et la société israélienne NewMed, sont chargées de mener des travaux au nord du gisement". L'expansion du Léviathan est en marche.
En août 2025, un contrat d'une valeur de 35 milliards de dollars est signé avec Chevron et les compagnies exploitantes pour augmenter la capacité des exportations de gaz naturel en provenance du Léviathan via l'Egypte, à près de 130 milliards de mètres cubes.
Quelques mois plus tard, en janvier 2026, la décision d'un financement final pour l'élargissement de l'infrastructure des exploitations pétrolières est adopté, censé permettre la réalisation matérielle de cet énorme contrat. À Davos, Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, célèbre la nouvelle en présentant un powerpoint sur lequel figure aussi une carte de Gaza où le "Peace Board" de Trump prévoit un grand centre portuaire pour conteneurs et une plateforme d'exploitation pour la marine de Gaza.
Avec de telles assurances, il ne faudra que quelques semaines de plus avant que Trump ne lance une attaque militaire conjointe avec Israël contre l'Iran, la fameuse Operation Epic Fury, sous le prétexte fallacieux d'une menace nucléaire imminente.
On connait la suite: des frappes contre les installations du site de South Pars dans le bassin du Golfe persique, le plus grand site de gaz naturel au monde qui appartient à l'Iran et au Yemen; des représailles de l'Iran sur les infrastructures énergétiques de l'Arabie saoudite et du Qatar et la fermeture du détroit d'Ormuz.
Que les motifs invoqués soient d'ordre sécuritaire, ethnique ou religieux, un constat s'impose: l'agenda des guerres reste étroitement lié à l'exploitation des ressources combustibles et il faut se pencher sur l'ensemble de ce réseau avant de formuler des hypothèses quant à la suite des évènements.
Comme par le passé, le contrôle des réserves de matières premières et leurs voies de transport restent au coeur des conflits et l'escalade de cette guerre des hydrocarbures pourrait bien embraser le reste de la planète.
Un prochain article consacré aux guerres du gaz survolera la question des voies d'acheminement des ressources, en particulier le réseau des gazoducs et des couloirs maritimes.
Senta Depuydt est une journaliste indépendante, titulaire d'un diplôme en communication de l'Université Catholique de Louvain, en Belgique. Elle s'intéresse au domaine de la santé et s'engage pour la protection de l'enfance et la défense des libertés fondamentales. Vous pouvez aussi la suivre sur Lettre de Senta sur Substack.
